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connecticut 

libraries 




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Question de la Légion étrangère / 



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GASTON IVIOCH 




U QUESTION 



DE LA 



LÉGION ÉTRANGÈRE 



DEUXIÈME MILLE 



PARIS 
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER 

EUSÉNE FASQUELLE, ÉDITEUR 
H, RUE DE GRENELLE, 11 

1914 




1 LIBRAIRE 1 

A.MURY 

GENÈVE I 



LA QUESTION 



DE LA 



LÉGION ÉTRANGÈRE 



DU MÊME AUTEUR : 

Artillerie : Des Canons à Fils d'acier (Berger-Levrault, 1887). — 
Expériences américaines sur le Frettage des Bouches à feu (Id. 
1889). — Notes sur le Canon de campagne de Vavenir (Id., 1891) 
— L'Artillerie de V Avenir et les nouvelles Poudres, trad. d< 
l'anglais, de J.-A. Longridge et annoté (Id., 1893). — Vu( 
générale sur V Artillerie actuelle (Id., 1895). 

Art militaire : La Poudre sans Fumée et la Tactique (Id., 1890) 

Histoire : Sedan. : les derniers Coups de feu (Denlu, i885). — 
Histoire de Norvège, trad. dej'allemand, de John Lund (Kris 
tiania, i~ 



Linguistique : La question de la Langue internationale et sa solu 
tîon par l'Espéranto (Giaid et Brière, 1897). — (*) De la pro 
nonciation de V Espéranto (Gauthier-Yillars, 1907). — (*) De l 
Transcription des Noms propres en Espéranto (Office centra 
espérantiste, 1910). — X-Lexique, vocabulaire de V argot d 
V Ecole Polytechnique ( Gauthier -Yillars, 19 10). 

Organisation des Etats : La Défense nationale et la Défense de 
Côtes (Berger-Levrault, 1894). — La Défense des Côtes et ù 
Marine (Id., 1895). — Artillerie et Budget (Id., 1897). — 
L'Armée d'une Démocratie (Edit. de la Revue Blanche, 1899) 
— La Réforme militaire : Vive la Milice ! (Bellais, 1900). — 
Rapport sur la création d'un lycée à Monaco (Imp. de Monaco 
19 10}. — La représentation vraiment proportionnelle (Gornély. 
1910). 

Politique internationale * L'Alsace- Lorraine devant VEaropt 
(Ollendorf, 1894). — Autour de la Conférence interparlemen- 
taire (Gollin, 1895). — Alsace- Lorraine. Réponse à un pamphle 
allemand (Id., 1895). — Une voix d'Alsace {Eine Stimme aui 
Elsass) (Id., 1896). — Une royale idée (Davy, 1897). — L'Ere 
sans violence. Révision du Traité de Francfort (Edit. de la Revue 
Blanche, 1899). — Ce que coûte la paix armée, et comment er 
finir (Bureau Français de la Paix, 1900). — Vers la Fédêratior 
d'Occident : Désarmons les Alpes! (Giard et Brière, 1905). — 
(*) Sur le Désarmement : Chimères et Réalités (Impr. Espéran- 
tiste, 1906). — Histoire sommaire de l'Arbitrage permanent, 
édition revue (Monaco, Institut international de la Paix, 1910). 

Traductions littéraires (*) : L'anglais tel qu'on le parle, de Tristan 
Bernard (Hachette, 1907). — Le Roi des Montagnes, d'Edmond 
About (Hachette, 1909). 



(*) En Espéranto. 



GASTON MOCH 



LA QUESTION 



DE LA 



LÉGION ÉTRANGÈRE 



DEUXIÈME MILLE 



PARIS 

BIBLIOTHÈQUE- CHARPENTIER 

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 
il, RUE DE GRENELLE, 11 

1914 

Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation 
réservés pour tous pays. 



UA 

703 

L : 



IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE 

5 exemplaires numérotés sur papier de Hollande. 



FAC-SIMILÉ 

DE LA 

Lettre du Colonel autrichien de Benedict 
traduite à la page 241 



+J?.(hh &ï &**- M**"**- -*~ &*2e4>~*'£»f9 



-4iH>4ubé^0^-<£.st^ 



'■.Ofifi?W4>e^siJ~&i çyvtAj A?a^<?>^ 



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wf<£e**M-t t , ^*W^ Va^W' *J^^££<e_ &S*Ji Tt44*^ z : 



J*Si vle&^L^tA^ f-^ -l^'f^^f^^yf^ 



-e^i fXstsiA -A^m_- Wù^i^^t^ i4uc+lvuc<f <J^i^t^d ~C<^.A 



LA QUESTION 

DE LA 

LÉGION ÉTRANGÈRE 

PREMIÈRE PARTIE 

LA CAMPAGNE CONTRE LA LÉGION 



PANGERMANISTES ET GENS DE BON SENS 

La campagne de 4a presse allemande con- 
tre la Légion étrangère est un exemple frap- 
pant à l'appui du mot que Thiers appliquait 
aux choses de la politique : ne rien prendre 
au tragique, mais tout au sérieux. 

Assurément, en effet, elle n'a encore rien 
déterminé d'irréparable ; loin de rallier l'una- 
nimité du pays auquel elle s'adresse, .elle y a 

1 



2 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

déjà soulevé des protestations qui sont de bon 
augure pour l'avenir ; et c'est donc dans le 
plus grand calme que nous pouvons l'obser- 
ver, en souriant à ses outrances. Mais cette 
tranquillité ne doit pas nous faire négliger 
d'en suivre le développement et d'aviser aux 
conséquences qu'elle comporte, et qui, le cas 
échéant, pourraient devenir fort graves. 



11 serait fort difficile, et d'ailleurs sans 
grande utilité, de rechercher quels sont exac- 
tement les initiateurs de l'agitation contre la 
Légion. 

L'essentiel est de noter qu'elle émane du 
parti pangermaniste, lequel l'a menée avec 
assez de suite et d'ardeur pour produire une 
impression réelle sur un bon nombre d'esprits 
pondérés, qui ne peuvent imaginer que tant 
de « révélations » sensationnelles soient de 
pures inventions. 

Ce premier résultat ressort des articles déjà 
publiés par divers journaux que n'anime au- 



PÀNGERMANISTES ET GENS DE BON SENS 3 • 

cune hostilité, aucun parti-pris contre la 
France; et j'ai eu personnellement mainte 
occasion d'en constater la réalité, dans ma 
correspondance et mes conversations avec 
mes amis allemands. 

Or, c'est ici qu'est le danger. 

Si l'agitation demeurait limitée aux milieux 
pangermanistes, elle serait irritante, mais 
sans gravité réelle, car les Français compren- 
nent bien que la nation allemande, dans 
son ensemble, ne doit pas être rendue respon- 
sable de ses énergumènes, non plus que nous 
ne le sommes de nos nationalistes, les Anglais 
de leurs jingoes, et les Italiens de leurs méga- 
lomanes. Sous ce rapport, les divers peuples 
qui prétendent faire de la « grande politique » 
n'ont rien à s'envier les uns aux autres. Chacun 
possède ses « trublions » : la question n'est pas 
de les faire taire — autant vouloir empêcher 
un chacal de hurler pendant la nuit — mais 
simplement de bien faire comprendre, de part 
et d'autre, combien peu ils représentent la saine 
opinion publique de leurs pays respecLfs. 



4 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

Assurément, les pangermanistes sont, de 
tous ces exaltés, les plus détestables : par leuf 
brutalité injurieuse, ils ne peuvent se compa- 
rer qu'à leurs congénères des~« bandes noires » 
russes. Mais chacun sait qu'ils ne sont qu'une 
minorité, dans ce peuple laborieux et paisible 
de soixante-six millions d'âmes ; et leurs ex- 
cès mêmes suscitent un notable mouvement 
de protestation, dont un heureux symptôme 
vient d'être fourni par le courageux volume 
du professeur Nippold sur Le Chauvinisme 
allemand (1). 

Si grand tapage que mènent la Post, la Tae- 
glische Rundschau, la Kreuz-Zeitung, la Rhei- 
nisch-Westphaelische Zeitung et consorts, leurs 
excitations et leurs injures sont donc, en elles- 
mêmes, sans grande conséquence. 

Mais il n'en serait plus de même, si ces fau- 
teurs de haine, qui ont su émouvoir déjà un 
grand nombre d'esprits pondérés et pacifiques, 
parvenaient à convaincre décidément la masse 

: (i) Der deutsche Chauvlnismus, Stuttgart, W. Kohlmam- 
iner, 19 13, 1 marc. 



PANGERMANISTES ET GENS DE BON SENS 5 

de la population allemande que la France 
maintient, envers et contre tous, une institu- 
tion dont le caractère la ravalerait au niveau 
d'une tribu de sauvages. On en viendrait bien- 
tôt à uu conflit aigu, non plus seulement entre 
les forcenés des deux nations, mais entre ces 
nations elles-mêmes; et des sommations inad- 
missibles finiraient par nous être adressées, 
faisant tourner au tragique une aventure qui 
n'est encore que déplaisante et ridicule. 

Dans le numéro de décembre 1913 de la re- 
vue Hochland, M. Henrich Pohl exprime à 
cet égard une opinion fort répandue en Alle- 
magne, en disant que la seule existence de la 
Légion étrangère peut,à l'occasion, « fournir 
l'étincelle qui mettrait le feu aux poudres ». A 
l'appui de cette crainte, il cite un article de 
M. Richard Nordhausen, qui écrivait, dans le 
Tag du 15 mai : 

Ce qui fera pencher la balance, au moment déci- 
sif, ce n'est pas la question de savoir si un jeune 
allemand est allé à Alger volontairement ou malgré 

lui. Le seul fait de son engagement sera décisif. La 

1. 



6 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

fierté nationale s'enflammera et ne le supportera pas 
en silence. Ce n'est pas seulement parce que la Légion 
est un outrage à l'humanité, un esclavage, qu'elle 
doit disparaître. Ce n'est pas seulement parce qu'elle 
offense le sentiment allemand de l'honneur. Tout 
ami de la paix a le devoir de travailler à sa suppres- 
sion. L'Allemagne, la nation victorieuse, ne peut pas 
tolérer indéfiniment ce qu'elle n'admettrait pas, 
même après une guerre malheureuse. A partir de 
maintenant, cette revendication, que les Allemands 
ne puissent plus être incorporés dans la Légion, et 
que, tout d'abord, on mette fin à l'enrôlement dans 
les villes-frontières, demeurera impérissable. 

Il est bien certain que si cet état d'âme ve- 
nait à se généraliser, et si les Allemands, sous 
prétexte que leurs pères ont vaincu les noires 
en 1870, prétendaient nous imposer leurs vues 
en matière d'organisation militaire et exercer 
leur souveraineté dans nos villes de l'Est, on 
courrait à une catastrophe qui ébranlerait le 
monde civilisé tout entier. 

C'est pourquoi il est juste temps d'aviser, et 
de s'adresser aux deux peuples qu'une poignée 



PANGERMANISTES ET GENS DE BON SENS 7 

de brouillons malfaisants peut entraîner à 
leur perte. 

Aux Allemands, il faut montrer ce que 
valent les assertions extravagantes par les-* 
quelles on s'efforce d'abuser leur crédulité; il 
faut les inviter à se demander à quoi peut ten- 
dre et aboutir une agitation entretenue par de 
semblables moyens, et leur représenter combien 
dangereuse est toujours, en pareille matière, 
l'intervention de l'étranger, lors même qu'elle 
se produit avec tact et discrétion, c'est-à-dire 
dans des conditions inconnues aux teuto- 
manes. 

Les Français, ensuite, auront à examiner sî 
certaines modifications de détail, apportées au 
recrutement ou au fonctionnement de la Lé- 
gion, indépendamment de toute sommation 
venue du dehors, ne seraient pas de nature à 
enlever tout prétexte, si minime soit-il, à une 
critique même bienveillante. 



II 

DANGER DE L'INTERVENTION DES ÉTRANGERS 



Nul ne peut dire si un jour viendra, où 
les hommes auront pris l'habitude de considé- 
rer les choses assez objectivement pour tenir 
compte de toute critique dans la mesure où 
elle est justifiée, et de quelque part qu'elle 
vienne. Mais ce qui est certain, c'est qu'ils 
sont encore bien loin d'une semblable impar- 
tialité, ne fût-ce que parce qu'ils suspectent 
l'impartialité de leurs censeurs. On accepte 
toujours difficilement les critiques, lors même 
qu'elles sont fondées. Et avant tout, les collec- 
tivités, qu'elles soient nationales, profession- 
nelles ou autres, repoussent comme des 
offenses, sans même vouloir les examiner, 



DE L INTERVENTION DES ETRANGERS U 

celles qui leur sont adressées du dehors; cela 
semble être précisément une condition, une 
des raisons d'être de toute vie collective. 

Mais que dire d'une campagne d'attaques de 
la dernière violence, émanée, en temps de paix 
armée, de l'un des deux camps opposés, contre 
l'armée de l'autre pays? N'est-il pas évident 
qu'elle ne peut avoir d'autre résultat que 
d'exaspérer les esprits, de gâter irrémédiable- 
ment les relations entre les deux nations? A 
supposer que ses protagonistes soient sincères 
dans leur indignation, comment ne com- 
prennent-ils pas qu'ils agissent à contre-pied 
des intentions philanthropiques dont ils se 
réclament, et qu'ils ne s'y prendraient pas au- 
trement s'ils voulaient rendre toute réforme 
impossible, de manière à maintenir la plaie 
toujours à vif pour pouvoir l'irriter sans cesse 
et déterminer finalement une catastrophe ? Si 
la LégiQn était vraiment l'institution barbare 
qu'on prétend, le premier devoir des étrangers 
qui n'auraient d'autre but que d'améliorer cet 
état de choses serait de s'abstenir de toute ac- 



10 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

tion publique dans leur propre pays, et de se 
borner à signaler très discrètement le mal à 
des citoyens français, seuls qualifiés pour y 
faire porter remède. 

Gela est tellement évident, qu'on est forcé 
de suspecter les intentions des hommes! 
qui mènent tout ce tapage. On voudrait ne! 
voir en eux que d'honnêtes gens, abusés par' 
quelques aventuriers qui ont inventé la car- 
rière fructueuse de pseudo-légionnaire désa- 
busé, et désireux seulement d'éclairer leura 
compatriotes et de leur épargner un sort mi- 
sérable. Mais, en vérité, on ne le peut. Si ma- 
ladroits, si « gaffeurs » que des gens puissent 
être, on n'imagine pas que tout un parti, toute' 
une presse nombreuse et sachant admirable- 
ment organiser une action commune, poussent 
l'aveuglement jusqu'à mener une campagne 
humanitaire, pendant des mois et des mois, 
de la manière même que tout homme de bon 
sens reconnaît la plus propre à en assurer 
l'insuccès. Et cette certitude où Ton est force- 
ment amené, d'une arrière-pensée haineuse et 



DE L'INTERVENTION DES ÉTRANGERS 11 

agressive, est de nature à fortifier chez les 
Français la décision de se refuser à toute dis- 
cussion. 

Ainsi, le simple bon sens indique qu'à vou- 
loir créer, au sujet de la Légion étrangère, une 
question internationale, on ne peut aboutir 
J qu'à une situation inextricable et grosse de 
dangers. 

Mais il existe bien des cas où une nation ne 
se laisse pas arrêter par de semblables consi- 
dérations ; et si la situation était vraiment telle 
que la dépeignent les pangermanistes, ou si, ce 
qui reviendrait pratiquement au même, la 
masse des Allemands se laissait convaincre 
qu'elle est telle, on concevrait parfaitement 
qu'une poussée d'opinion entraînât le gouver- 
nement à faire à la France les représenta- 
tions que réclament un certain nombre de 
cerveaux brûlés ; et dans ce cas, on pourrait 
être rapidement conduit à des conséquences 
irréparables. 

C'est ce qu'exprime le jugement suivant, 
porté par la Correspondance helvétique, etrepro- 



12 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

duit dans les "journaux parisiens du 29 sep- 
tembre 1913 : 

La plupart des Français, toujours un peu légers e 
insouciants, n'accordent pas à la campagne antilé 
gionnaire toute l'attention qu'elle mérite. 

Plus réfléchis et plus attentifs que les Français 
les Suisses, les Belges, les Hollandais et les Danois 
qui redoutent aussi les monstreux armements, les 
ambitions et les visées annexionnistes de l'Allemagne 
impériale, se demandent à quoi pourra bien aboutir 
cette levée de boucliers pangermanistes. Bon nombre 
d'entre eux estiment que lorsque l'opinion publique 
allemande sera formidablement excitée contre la Lé- 
gion, le gouvernement impérial pourra être un peu 
débordé et que, pour satisfaire cette opinion, il 
adressera à la France une sommation d'avoir à licen- 
cier la Légion . 

A moins de descendre au rang de cinquième puis- 
sance, la France refusera. Alors se produira cette 
attaque brusquée, dont il a été si souvent question 
ces derniers temps. 

Les Suisses, Belges, Hollandais, Danois et tous les 
libéraux des autres pays sont convaincus qu'un écra- 
sement de la France serait un immense et irrépa- 



DE L'INTERVENTION DES ÉTRANGERS 13 

rable malheur pour le monde entier. Ce serait le 
triomphe immédiat de l'hégémonie allemande en 
Europe, et les libertés contemporaines obtenues après 
tant d'efforts, de luttes et de sang, seraient prompte- 
ment étouffées sous les lourdes bottes des junkers 
prussiens. 

Cette manière de voir est beaucoup plus 
répandue chez les neutres que la tendance à 
s'associer à une campagne qu'ils savent non 
fondée, et dont ils suspectent donc la ten- 
dance. 

Le silence gouvernemental, en face d'une 
agitation reposant tantôt sur le mensonge et 
l'insulte, et tantôt sur les insinuations et les 
procès de tendance, ne peut qu'accréditer en 
France l'opinion que l'on est en train de nous 
préparer là ce que, depuis plusieurs siècles, 
on appelle une « querelle d'Allemands ». Elles 
sont de nature à faire accepter par beaucoup 
de gens la thèse absurde de nos nationalistes, 
suivant laquelle la question de la Légion étran- 
gère est tenue en réserve par le gouvernement 
allemand pour lui fournir éventuellement un 

2 



14 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

prétexte à ultimatum. C'est ainsi que la 
France militaire du 4 octobre écrivait : 

Pourquoi ce déchaînement furieux et systématique 
contre la Légion étrangère ? Les raisons en sont évi- 
demment multiples. D'abord, une raison politique 
profonde. Il est certain en effet que le gouvernement 
allemand favorise cette campagne. Dans quel des- 
sein ? Vraisemblablement par ce sentiment très alle- 
mand de constituer par cette question un élément di 
<( dossier français ». On connaît la méthode germa- 
nique du a dossier » et la façon dont le gouverner 
ment de Berlin sait en jouer à l'occasion. 

Et, en vérité, comment se défendre contre 
de telles suppositions, quand on voit le gé 
néral von Bernhardi écrire dans la revue 
berlinoise Der Greif (citation du Matin, du 1 
novembre) : 

Nous devons exiger de notre gouvernement que ja 
mais il ne se laisse imposer une guerre, car dans c< 
cas le temps nous ferait défaut pour la préparer m 
point de vue économique. Nos dirigeants doiven 
plutôt s'efforcer de préparer longtemps à l'avano 
une guerre qu'ils considéreraient comme inévitabL 



DE L'INTERVENTION DES ÉTRANGERS 15 

>u nécessaire, et d'en prendre l'initiative au moment 

oulu. 



Heureusement, ce n'est pas l'empereur qui 
Darle ainsi, ni un représentant qualifié de l'opi- 
nion allemande : ce n'est que le général von 
Bernhardi. 

Ses paroles doivent néanmoins être retenues, 
3uisqu'elles exposent ouvertement les concep- 
ions d'un parti qui prétend bien devenir ca- 
pable d'entraîner un jour son pays. 

On sait en effet que la préparation d'une 
guerre ne consiste pas seulement à accumuler 
les armements. Elle exige que Ton tienne 
compte des « impondérables », c'est-à-dire 
que l'on se soit assuré le concours d'un soulè- 
vement patriotique de l'opinion, sans lequel 
une grande guerre nationale est actuellement 
impossible. Et c'est à quoi peut viser la con- 
fection du a dossier de la Légion », destiné à 
déterminer éventuellement l'explosion, le /«- 
ror teutonicus, que faisait entrevoir, plus haut, 
l'article de M. Nordhausen. 



16 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

On voit par là combien il est nécessaire 
d'examiner avecattention et sang-froid les ar- 
guments produits par les Allemands qui esti- 
ment, de bonne foi, qu'il existe là une ques- 
tion de nature à les émouvoir et à justifier 
peut-être un jour une intervention officielle; 
combien il est nécessaire également de les 
inviter à procéder à une pareille critique ob- 
jective de nos arguments, et à se représenter les 
désastreuses conséquences que pourrait en- 
traîner un emballement irréfléchi. 



III 



POPULARITE DE LA LEGION EN FRANCE 



Avant d'entrer dans le fond de la discus- 
sion, il faut encore indiquer en quelques mots 
an de ses aspects qui semble inconnu de la 
plupart des Allemands. 

J'ai, en effet, étonné un grand nombre d'entre 
eux en leur disant que, si toute ingérence de 
l'étranger est dangereuse en matière d'organi- 
sation militaire, il n'est pas possible d'en ima- 
giner une qui constitue une plus lourde erreur, 
une « gaffe » plus complète, que celle qui con- 
siste à vouloir discréditer notre Légion étran- 
gère. 

Convaincus, par les récits qui ont cours chez 
eux, que cette troupe est un ramassis de ban- 

2. 



1S LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

dits commandés par de sombres brutes, ils 
croient, en en parlant à un Français, rencon- 
trer l'approbation embarrassée de quelqu'un 
qui se sent solidaire d'une mauvaise action : 
et ils trouvent un contradicteur indigné, dis- 
posé à prendre pour une offense personnelle 
toute parole prononcée contre ce corps d'élite; 
ils sont stupéfaits d'apprendre qu'il n'existe 
pas de plus sûr moyen d'exaspérer un d'entre 
nous, que de s'attaquer à un corps qui est sim- 
plement un des plus populaires de notre 
armée. 

Il est donc nécessaire de leur montrer quelle 
situation privilégiée la Légion occupe dans 
l'opinion publique française. 

Pour définir cette situation, il suffît de rap- 
peler que le drapeau du 1 er régiment étranger 
est décoré. 

C'est une coutume toute particulière à l'ar- 
mée française, que celle qui consiste à décorer 
le drapeau d'un corps de troupe qui s'est re- 
marquablement distingué au feu. Elle date de 
1859, et, depuis lors, en tant de combats, onze 



POPULARITÉ DE LA LÉGION EN FRANCE 19 

régiments seulement ont ainsi obtenu le droit 
de suspendre l'étoile de la Légion d'honneur à 
la hampe de leur drapeau. 

Or, le 1 er étranger est un de ces régiments. 
C'est dire que, dans l'esprit de tout Français, 
son nom évoque tout un trésor de gloire, toute 
une tradition de dévouement et de vaillance, 
qu'il est intolérable de voir chercher à ternir. 
Et si un Allemand veut bien ajouter à cette 
considération celle, également appréciée par 
tous les Français, et sur laquelle nous revien- 
drons plus loin, du service incomparable que 
la Légion rend à des malheureux auxquels elle 
offre un refuge et une occasion de relèvement, 
il comprendra quelle lourde faute ses com- 
patriotes commettent en s'attaquant à elle. 



IV 



PAMPHLETAIRES ET CONFERENCIERS 



Il est difficile de parler sans passion des 
protagonistes de cette campagne ; et aussi 
bien, ne m'occuperai-je que le moins possible 
de leurs productions. Ces dernières présentent 
un tel ramassis de mensonges éhontés et d'in- 
jures grossières, qu'elles sembleraient devoir 
dépasser le but, et ne pouvoir toucher que 
des esprits naïfs, plus à plaindre qu'à blâmer. 
Il faut pourtant les mentionner en passant, 
puisque, par la vertu magique de la répétition, 
elles sont arrivées à émouvoir réellement une 
bonne partie du public : ce serait fermer les 
yeux à l'évidence que de contester qu'elles ont 
réussi à ébranler des esprits plus pondérés 



PAMPHLÉTAIRES ET CONFÉRENCIERS 21 

que ceux des membres de la Ligue pangerma- 
niste,dela Ligue militaire, âe la Ligue navale, 
ou de cette Ligue allemande de protection contre 
la Légion étrangère (Deutscher Schutzver- 
band gegen die Fremdenlegion), qui s'est 
constituée à Munich sous la présidence du 
prince Hermann von Sayn-Wittgenstein, 
ou encore de son émule, YÀssociation pour 
combattre Vesclavage des Allemands dans la 
Légion étrangère (Verein zur Bekaempfung 
der Sklaverei Deutscher in der Fremdenle- 
gion). 

Parles soins de ces dernières associations, et 
aussi des industriels avisés qui, en tous pays, 
savent battre monnaie avec le scandale, non 
seulement l'Allemagne, mais tous les pays de 
langue allemande sont inondés d'articles, bro- 
chures et livres haineux, ainsi que de placards 
illustrés, destinés à annoncer ces publications 
et les conférences publiques par lesquelles on 
les commente. Un article de M. André Fri- 
bourg,paru dans YOpinion du 11 octobre 1913, 
en donne d'intéressants spécimens, que AI. Oc- 



22 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

tave Mirbeau ne pourra manquer de collec- 
tionner pour la prochaine édition de son Jar- 
din des supplices. On voit là des dessins 
représentant un légionnaire nu, fustigé avec 
une barre de fer ; un autre, également nu, et 
violemment frappé par un chef barbare ; un 
autre, toujours nu, suspendu à deux troncs 
d'arbre par les mains et les pieds, à un mètre 
au-dessus dune troupe de fauves dévorants. 
Je passe sur un autre qu'on fusille, et sur ce- 
lui qu'on laisse mourir de faim et de froid 
dans la neige qui lui monte à mi-corps : au 
moins, ceux-là sont habillés, et ne témoignent 
pas du sadisme qui paraît jouer un si grand 
rôle dans l'imagination des auteurs de cette 
méprisable littérature. 

Les textes, naturellement, sont à l'avenant. 
Il est entendu, une fois pour toutes, que la 
Légion étrangère est « la honte de ce siècle..» 
l'enfer sur terre », que, les Allemands ne peu- 
vent y trouver que « le déshonneur, la torture 
de l'âme et du corps, la mort » ; que, s'ils s'en 
tirent, ils en reviennent brisés, blanchis avant 



PAMPHLÉTAIRES ET CONFÉRENCIERS 23 

Tàge, perdus pour la joie et le travail; mais 
que « la plupart sont enfouis dans les sables 
du désert », et que « depuis que la Légion 
existe, 200.000 Allemands sont tombés, vic- 
times de cette dévorante bête de proie » : deux 
cent mille, c'est-à-dire, depuis que la Légion 
existe, une moyenne de 2.400 par an ! 

Ces insanités sont soigneusement collection- 
nées dans les bibliothèques régimentaires de 
Bel-Abbès et de Saïda, où elles font la joie des 
légionnaires, allemands ou autres. Mais en Alle- 
magne, elles sont certifiées et commentées, dans 
des réunions publiques organisées à grand or- 
chestre, par des gaillards qui se présentent 
comme anciens légionnaires, souvent revêtus 
d'un uniforme plus ou moins authentique, et 
qui s'entendent à faire frémir leur auditoire. 

Le nommé Hasselmann, de Cologne, qui 
s'est livré à des exhibitions de ce genre en 
août 1913, peut être donné comme un modèle 
du genre (1). Il a servi, prétend-il, pendant 

(i) Voir Y Humanité du i er septembre 191 3 et l'article 
précité de Y Opinion, 



24 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

sept ans à la Légion, et y a obtenu le grade 
de sergent-major. Pendant tout ce temps, norij 
seulement on ne lui a pas donné un seul mor- 
ceau de viande, et il a dû se contenter de pain 
et de riz, mais il n'a dormi que quarante-trois 
fois sur une paillasse, — soit une fois tous les 
deux mois, et le reste du temps, à la belle 
étoile. 

Si tel est le sort ordinaire des soldats, el 
même d'un sergent-major, on peut imaginer 
quelles épreuves subissent les hommes punis: 
le brave Hasselmann n'hésite pas à raconter 
que l'un d'eux a eu les oreilles, le nez et les 
doigts coupés ; après quoi, on l'aurait enterré 
jusqu'au cou, en le recouvrant d'une cloche en 
iil de fer remplie de rats, qui l'auraient dé- 
voré vivant ! 

Cet homme à l'imagination si fertile n'esl 
malheureusement pas un isolé. On lui a déjà 
trouvé des imitateurs, ou, pour mieux dire.' 
des concurrents, car il semble que la qualité 
d' « ancien légionnaire » soit en passe de de- 
venir une profession lucrative ; cela, bien en- 



PAMPHLÉTAIRES ET CONFÉRENCIERS 25 

tendu, à la condition d'être exercée par de 
tristes victimes, péniblement échappées de 
notre enfer colonial. Les réunions où on les 
exhibe font assez penser à celles des salutistes, 
où l'assistance est toujours édifiée par l'au- 
tobiographie de quelque pécheur repenti. 

L'un d'eux a même fourni au Matin l'occa- 
sion inattendue de défendre le kronprinz 
contre les affirmations compromettantes des 
pangermanistes ! Ce journal contenait, en effet, 
le 6 octobre, le télégramme suivant de Berlin : 

Le Hamburger Fremdenblatt, une feuille très im- 
portante d'Allemagne, prenant texte d'une conférence 
faite par un certain Mertinat, lequel se dit ancien 
légionnaire, écrit que les révélations faites par cet 
individu sont tellement atroces qu'on aurait peine à 
les croire si l'authenticité de ses récits n'était pas 
garantie par certaines personnalités, notamment par 
le prince héritier d'Allemagne. 

11 semble presque certain que le faux légionnaire, 
en se disant recommandé et protégé par le kronprinz, 
a dû mentir une fois de plus, le prince héritier d'Alle- 
magne ne s'occupant pas d'affaires aussi délicates. 

3 



26 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

Un démenti ne saurait tarder d'être infligé à cette |j 

1 
nouvelle, que nous ne reproduisons que parce qu'elle 

■ 
est donnée par le Hamburger Fremdenblatt , un des | 

journaux, nous le répétons, les plus considérés en ' 

Allemagne. 

Autre exemple. Dans les premiers jours I 
d'octobre 1913, je me trouvais à Nuremberg. 
Les vitrines des libraires y étaient garnies -de. ; : 
biographies d'un nommé Hans Kull, ancien 
légionnaire ou prétendu tel, et de placards 
illustrés annonçant des conférences qu'il de- 
vait faire. Le volume, pour 139 pages de texte 
serré avec 44 illustrations et 4 planches hors 
texte, ne coûte que 80 pfennigs, soit 1 franc, 
et porte l'indication « 410 e mille » ; cela, assu- 
rément, ne suffit pas à faire croire que le I 
public en ait acheté pour 410.000 francs,' 
ni même que le tirage réel ait approché de ce 
chiffre fantastique ; mais, toute part faite à 
l'exagération, on reconnaît là quel formidable 
effort de propagande ont fait les éditeurs de ce 
libelle. 

Le ramassis d'inepties qui constitue ce vo- 



PAMPHLÉTAIRES ET CONFÉRENCIERS 27 

lume échappe à toute analyse. On y trouve 
des détails vraiment extraordinaires sur la vie 
intérieure d'un corps de troupe de notre armée. 
Par exemple, le soir même de son arrivée, le 
jeune légionnaire assiste à une scène qui lui 
fait « connaître la discipline qui règne ici ». 
Au moment où l'adjudant se présente dans la 
chambrée pour faire l'appel, les hommes l'as- 
saillent et le rossent d'importance. Comme ils 
avaient pris soin de commencer par renverser 
les lampes, on ne peut reconnaître les coupa- 
bles, et alors, « on appliqua un singulier pro- 
cédé. On nous fit numéroter, et chaque sep- 
tième homme fut traduit devant le conseil de 
guerre » ! 

Quant aux illustrations de l'ouvrage on y 
trouve, entre autres, celles qui ont été repro- 
duites dans YOpinion. Il convient de noter à 
ce propos que le croquis où Ion voit un légion- 
naire nu, suspendu par les pieds et les mains 
au-dessus d'une troupe de fauves, ne repré- 
sente pas, comme on a cru, un supplice pré- 
tendument en usage à la Légion : Hans Kull 



28 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

ne manque pas d'aplomb, mais il ne va pour- 
tant pas jusque-là. Mais ce dessin et le texte 
qu'il accompagne jettent un jour intéressant 
sur la véracité de Fauteur et sur la crédulité 
de son public. On y apprend, en effet, que notre 
homme a été fait prisonnier, à Madagascar, 
par des indigènes, qui l'ont ainsi exposé aux 
bêtes. Mais heureusement, il est doué d'une 
grande présence d'esprit, qui lui permit de se 
tirer d'affaire. D'abord, attaqué par de vul- 
gaires moustiques, il dut se résigner à subir 
leurs piqûres. Mais quand arrivèrent des cha- 
cals et des hyènes, qui ne mangent que de la 
charogne, il poussa des hurlements qui les 
mirent en fuite. Ils sont remplacés par une 
panthère, animal qui ne touche pas aux cada- 
vres ; aussitôt, notre vaillant ami de faire le 
mort, et la panthère, déçue, s'éloigne piteuse- 
ment. Alors les hyènes et les chacals viennent 
à la rescousse, et il recommence à crier ! Dès 
qu'ils sont partis, survient un lion; mais heu- 
reusement, le roi du désert est rassasié, et se 
contente d'aller boire au ruisseau voisin. Enfin, 



PAMPHLÉTAIRES ET CONFÉRENCIERS 29 

ie sont des vautours. Rien à faire, cette fois : 
e malheureux va succomber, quand arrivent 
des indigènes, qui s'écrient, stupéfaits : « Toi 
vivre encore, chien blanc! » On le délie, on 
'emmène, il devient esclave d'un chef. La 
fille de ce dernier est enlevée par un lion. Le 
vaillant héros, bon tireur, la sauve en abattant 
la bête d'un coup de fusil. Devenu, à la suite 
de cet exploit, un grand personnage dans la 
tribu, il s'empare d'un cheval et parvient à 
s'enfuir. Au cours de sa route, il est encore 
attaqué par unej panthère, et la tue d'un 
seul coup de sabre, ce qui constitue en- 
core une jolie prouesse sportive. Enfin, il 
rejoint la Légion, où l'on s'étonne, à bon 
droit, qu'il ait échappé à tant de dangers. 
Je demande pardon au lecteur de lui infli- 
ger le résumé de ces inventions pitoyables, 
dont l'auteur se^montre un digne descendant 
du baron de Mùnchhausen, l'émule allemand 
de notre baron de Crac. Mais elles remplissent 
vingt-deux pages in-octavo de texte serré, soit 
la sixième partie du volume; et il n'était pas 

3. 



30 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

inutile de montrer à quels artifices frelatés 
s'est laissé prendre la sensibilité de tant de 
braves gens. 

La couverture du livre de Hans Kull est 
ornée d'un croquis, le seul bien dessiné de 
toute la série, qui représente un légionnaire 
subissant le supplice de la crapaudine, sous la 
garde d'un tirailleur algérien ; et cette illustra- 
tion est visiblement inspirée d'une autre, qui 
se trouve sur les placards annonçant les con- 
férences, et dans laquelle j'ai reconnu un cli- 
ché qui circula en France vers 1900, à l'épo- 
que où furent révélées les abominables 
punitions corporelles alors en usage aux 
compagnies de discipline, et dont une pous- 
sée d'opinion publique sut avoir raison. L'au- 
teur aurait tout aussi bien pu illustrer son 
texte au moyen de dessins représentant un 
des supplices du moyen âge : justement, une 
photographie de la « vierge de fer » que Ton 
voit au musée germanique de Nuremberg 
aurait fait l'ailaire. 



PAMPHLÉTAIRES ET CONFÉRENCIERS 31 



/ ce propos, d'ailleurs, on notera que, soit 
ignorance, soit mauvaise foi, la plupart des 
tableaux par lesquels on s'efforce de déconsi- 
dérer la Légion se rapportant, non à elle, mais 
aux compagnies de discipline, ou du moins 
à ce que celles-ci étaient avant le décret du 
2 janvier 1902, qui les réforma à la suite du 
mouvement rappelé plus haut. 

Ce fait a été reconnu, en Allemagne, par 
bien des auteurs qui, tout en se montrant 
hostiles à la Légion, voudraient au moins 
qu'elle ne fût combattue que par des argu- 
ments valables. Tel est le cas d'un article de 
la Gazette de Coblence, reproduit dans la 
Gazette de Cologne du 1 er janvier 1913, et cité 
par M. Heinrich Pohl. Et de même, M. F. von 
Papen, dans les Preussische Jahrbùcher (1912, 
tome CXLVIII), s'élève contre une littérature 
dont le fond est constitué par des lettres et dé- 
clarations de soi-disant légionnaires qui n'ont 
jamais servi à la Légion. 



32 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

Ce n'est d'ailleurs pas seulement sur la Lé- 
gion, c'est sur toute l'institution militaire 
française que l'on peut constater la complète 
ignorance de la plupart des auteurs qui colla- 
borent à cette campagne. 

Voici, par exemple, une brochure de propa- 
gande intitulée : « Ce qu'un Allemand doit sa- 
voir de la Légion étrangère française » (Was 
der Deutsche von der franzœsischen Fremden- 
légion wissen muss), par M. von Witzleben. 
On y lit, à propos de l'abus des punitions : 

C'est avec une préméditation rusée que, pour per- 
dre un homme qu'on a pris en grippe, on profite de 
ce qu'il se trouve en état d'ivresse. S'il arrive au 
malheureux de rentrer ivre à la caserne, l'astucieux 
sous-officier le suit à la chambrée et lui donne un 
ordre quelconque. Que, sous l'influence du vin, 
l'homme ne pense pas au danger qui le menace* et 
réponde par une injure, le but est atteint. Même en 
exécutant l'ordre, il n'évitera pas une punition sé- 
vère ; mais qu'il en vienne au « relus d'obéissance », 
et c'est le conseil de guerre. 

Quiconque a servi dans l'armée française 



PAMPHLÉTAIRES ET CONFÉRENCIERS Ba- 
sait que « l'ivresse ne peut, en aucun cas, être 
considérée comme circonstance atténuante » 
— cette inscription est portée, en caractères 
gras, sur les livrets des militaires, — et que, 
précisément pour éviter les peines excessives 
pouvant résulter de ce principe, le règlement 
sur le service intérieur prescrit à tout gradé 
qui rencontre un inférieur en état d'ivresse de 
s'écarter de lui, et de ne le faire appréhender 
que par des égaux en grade. Le sous-officier 
qui se livrerait à la vexation que M. de Witz- 
leben signale comme courante, trouverait en 
face de lui, non des témoins du refus d'obéis- 
sance de l'homme, mais des témoins de son 
propre abus d'autorité, et ne pourrait pas 
échapper à une punition sévère. 



Il serait fastidieux de reprendre une à une 
toutes les histoires dramatiques qui, depuis 
deux ou trois ans, ont fait le tour de la presse 
allemande, et où l'on voit de pauvres jeunes 
gens torturés, ou fusillés sans jugement, à 



34 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

propos de peccadilles qui méritaient peut-être 
deux jours de consigne au quartier. Quand le 
tapage qu'elles soulevaient devenait trop fort, 
on a procédé à des enquêtes sérieuses, des- 
quelles résultait, en règle générale, que la vic- 
time n'existait pas, ou bien qu'elle se portait 
à merveille et ne demandait rien à personne. 

Je rappellerai seulement, dans cet ordre 
d'idées, la comique aventure de Paul Trœmel, 
le légendaire bourgmestre d'Usedom. 

Dans les premiers mois de 1913, les jour- 
naux allemands entreprirent une de leurs 
belles campagnes d'ensemble, sur le cas de ce 
fonctionnaire honorable, marié et père de 
deux enfants, qu'on aurait entraîné à la Légion 
en abusant de sa faiblesse d'esprit (singulier 
compliment à faire à un bourgmestre royal 
prussien) ; la France était sommée, plutôt vi- 
vement, de le rendre à sa famille et à ses ad- 
ministrés. Trœmel fut aussitôt visité dans sa 
garnison par des journalistes, à qui il déclara 
qu'il s'y trouvait fort bien, et ne demandait 
qu'une chose, c'est qu'on le laissât en paix» 



PAMPHLÉTAIRES ET CONFÉRENCIERS 35 

L' Illustration du 31 mai publia son portrait, 
avec le fac-similé d'une note de lui disant : 

Entré dans la Légion étrangère à Saïda, je déclare, 
qu'il me plaît ici très bien et pour cela je ne veux 
pas retourner à Allemagne. Je veux tout volontière- 
inent rester dans la Légion. 

Troemel alias Tunze. 

Saïda, le 16 mai igi3. 

M. Nr. i3.6i 7 . 

Vers la même époque, les journaux alle- 
mands durent annoncer que l'adjoint d'Use- 
dom avait reçu de lui une carte postale illus- 
trée portant les mots : 

Je vous adresse en signe de vie mes salutations. Je 
supporte très bien le service. Je pense souvent à vous. 
Mille choses pour vous et votre famille. De votre : 

Paul Troemel. 

Finalement, il fut réformé pour surdité lé- 
gère, et arriva à Marseille le 25 novembre. — 
Pour rentrer en Allemagne, pensera-t-on, et 
pour échapper définitivement à ses bour- 



36 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

reaux? — Nullement: pour venir se fixer à. 
Paris, sans aucune intention de retour au 
pays natal ! 

Son histoire est la suivante, d'après les in- 
terviews publiées dans les journaux des 26 et 
27 novembre. 

Né à Francfort en 1881, il fit de bonnes 
études à l'école militaire de Metz, et fut 
nommé sous lieutenant au 56 e d'infanterie, à 
Cassel. En 1911, il démissionna pour se lancer 
dans la politique. Nommé bourgmestre d'Use- 
dom, puis député au Landtag, il entra en con- 
flit avec le gouvernement impérial à cause de 
ses idées libérales : et, le 26 mars 1913, il con- 
tracta un engagement de cinq ans, au titre du 
2 e étranger, à Saïda, sous le nom de Tunze. 

Libéral... faible d'esprit, tout s'explique! 

Quoi qu'il en soit, Trœmel, devenu un per- 
sonnage notoire, fut interviewé par tous les 
correspondants de journaux, à son arrivée à 
Marseille. L'Illustration du 29 novembre pu- 
blia un nouveau portrait de lui, en civil cette 
fois, et toujours dans l'état le plus florissant. 



I 



PAMPHLÉTAIRES ET CONFÉRENCIERS 37 

Et le Temps du 27 donna, de sa part, les dé- 
clarations suivantes: 

« Mes impressions sur mon séjour dans la Légion 
sont excellentes. J'avoue même que je regrette de 
n'avoir pas pu y rester plus longtemps mais la petite 
infirmité dont je suis atteint ne l'a pas permis. 

<( Ce que j'ai admiré dans la Légion étrangère, 
c'est l'esprit de corps qui y règne et surtout la bien- 
veillance des chefs pour les soldats ». 

Parlant des incidents de Saverne, M. Trœmel es- 
time qu'il ne faut y voir que le prélude d'une cam- 
pagne menée par les journaux nationalistes d'outre- 
Rhin. . 

« Ces vexations », a-t-il ajouté, « ont leur réper- 
cussion dans la Légion étrangère, mais cette réper- 

* cussion est tout autre que ce que l'on escompte en 
Allemagne. Je puis dire que, pendant le temps très 
:ourt que j'ai passé à la Légion, j'ai pu constater 
que la campagne menée contre elle en Allemagne lui 
fait plus de bien que de mal. Les recrues n'arrivè- 
rent jamais si nombreuses que depuis que certains 

. journaux allemands la représentent comme une 

colonie pénitentiaire, » 



38 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 



Je ne sais s'il est exact que, comme l'écrivai 
le Gaulois du 4 octobre, on ait retrouvé, dan 
un des conférenciers de la Ligue contre 1 
Légion, un ancien marchand de cacaouettes 
bien connu au Quartier Latin, qui, après avoi 
servi aux bataillons d'Afrique (!), aurait entre 
pris une tournée de conférences de « légior 
naire », à raison de vingt marcs par jour, toui 
frais paj T és. Mais ce qui est vraisemblable 
c'est qu'on embarrasserait fort les Hassel 
mann, les Mertinat et les Kull en leur de 
mandant de produire leur livret militaire 
Ce doivent être, tout au plus, de proches p;; 
rents de ces nombreux légionnaires all<, 
mands qui, pour des peccadilles, ont été to 
turés et fusillés sans jugement... 

Leurs inventions, d'ailleurs, ne sont passa] 
paraître un peu grosses à certains de leurs a 
diteurs. Le 25 août, à Cologne, le sieur Hass< 
mann, après avoir terminé au cri de : « A b 
la France ! A bas la République ! », fut sifflé, 



PAMPHLÉTAIRES ET CONFÉRENCIERS 39 

i socialiste vint déclarer à la tribune que les 
gionnaires n'étaient pas plus malheureux 
le les soldats de l'armée allemande prussia- 
sée ; le 31 août, de Vorwœrts résumait sa 
mférence d'après le Westfaelisches Volksblatt 
en faisait ressortir l'absurdité ; et le 8 sep 
mbre, le même journal revenait à la charge 
i exprimant le souhait que les soldats alle- 
ands fussent aussi bien traités que leurs ca- 
larades de la Légion. 

PareiLle mésaventure surprit à Berlin un 
Dnférencier du même genre, d'après le Jour- 
al du 3 décembre : 

La ligue fondée pour combattre la Légion étrangère 
rait organisé dans la salle « Germania », à Berlin, 
ne réunion au cours de laquelle le u capitaine » 
/olff, ex-légionnaire, devait prendre la parole. Allé- 
îés par cette promesse que répétaient d'énormes 
ffiches, les auditeurs vinrent en foule. Hélas ! il y 
yait maldonne et lorsque le sieur Wolff prit posses- 
on de la tribune, il dut commencer par avouer 
que l'imprimeur s'était trompé (sic) », et qu'il 
avait servi à la Légion qu'en qualité de caporal ! 



40 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

Cette réunion devait d'ailleurs tourner à la confi 
sion des organisateurs. L'un des orateurs ayant fi 
un tableau effroyable des tortures infligées aux li 
gionnaires en Afrique et à Madagascar, de violent 
protestations se firent entendre : « Menteurs, toi 
ce que vous racontez est faux ! » « Où étais-tu à I 
Légion?» crièrent des légionnaires retraités, authen 
tiques, ceux-là, et l'un d'eux escaladant lestradi j 
commença un petit discours : « Je veux explique 
pourquoi je me suis engagé à la Légion. C'est parc 
que dans le régiment prussien où je servais... » 

On n'en entendit pas davantage. Le présideni 
agitant furieusement sa sonnette, couvrit la voix d 
pauvre diable qui, quelque peu bousculé, dégringo! 
plus vite qu'il ne l'aurait voulu. Ce fut le signal 
la débandade. Le public quitta la salle et on du 
pour cette fois, renoncer à voter la résolution porté* 
à l'ordre du jour. 



Mais enfin, tant d'assertions, répétées av 
un aplomb inlassable, ne peuvent manquer d 
produire quelque impression. De la calomnie 
« il reste toujours quelque chose », et le public 



•c 



PAMPHLÉTAIRES ET CONFÉRENCIERS 41 

tout en convenant qu'on exagère peut-être, se 
dit qu'il n'y a point de fumée sans feu. 

Cela d'autant plus, qu'on ne se trouve pas 
seulement en présence de personnages falots 
comme ces légionnaires de pacotille, mais 
que le feu est attisé par des hommes occu- 
pant les situations les plus élevées, — et Ton 
sait combien les Allemands sont sensibles à 
l'argument d'autorité. 

Par exemple, la pângermaniste Post du 
14 août 1913 publiait un article du général baron 
von Puttkammer (1), débutant par ces mots : 
ce Combien de temps encore la France mettra-t- 
elle à l'épreuve, avec sa Légion étrangère, 
l'inlassable patience de l'Allemagne ? » 

Suit, le tableau inévitable des tourments 
imposés aux légionnaires, et de leur sinistre 
résultat : 

Des milliers d'Allemands, qui sont entraînés à la 

(i) Ce militaire peu courtois ne doit pas être confondu 
avec lé baron Charles de Puttkammer, chambellan el an- 
cien conseiller provincial, pacifiste convaincu et partisan 
actif du rapprochement franco-allemand. 

4. 



42 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

Légion, il n'y en a pas la moitié qui revoient leurs 
foyers, et parmi ceux-là, beaucoup sont affaiblis pour 
le reste de leur existence. Et nous supportons cela 
depuis quatre-vingts ans ! 

Et voici le gracieux tableau des motifs pour 
lesquels nous maintenons cette institution : 

La France a besoin de la Légion à cause de la di- 
minution de sa natalité, et aussi à cause de la dégé- 
nérescence physique qui n'a cessé d'augmenter dans 
ce pays depuis les guerres de Napoléon. Les Français, 
en outre, sont intoxiqués par l'alcool et par les excès 
sensuels, par tout ce qui résulte du manque de mo- 
rale et de religion. Le Français de nos jours est beau- 
coup plus faible que l'Allemand, et un simple 
exemple suffit à le prouver : dans les gares, les porte- 
faix doivent se mettre à deux pour porter une malle 
qu'un Allemand chargerait négligemment sur son 
épaule. D'ailleurs, on reconnaît partout des signes 
caractéristiques de dégénérescence, maladies des 
dents, des oreilles, etc., et cependant les Français 
songent toujours à la revanche. 

Quant aux moyens d'empêcher l'enrôle- 
ment des Allemands dans la Légion, le gé- 



PAMPHLÉTAIRES ET CONFÉRENCIERS 43 

néral n'hésite pas à proposer ce qui suit : 
1° Aggravation de l'article 141 du Code 
pénal, punissant de prison toute personne 
ayant enrôlé des allemands pour une armée 
étrangère. Désormais, le racoleur et ses com- 
plices devraient être punis de réclusion ; 

3° Mesures spéciales contre l'Alsace-Lor- 
raine, où se trouvent plus de la moitié des 
anciens légionnaires allemands ; expulsion de 
tous les anciens légionnaires résidant dans 
les provinces annexées, exception faite de ceux 
dont le loyalisme allemand aura été éprouvé ; 

3° Tout espion français saisi en territoire 
allemand ne devrait être gracié que contre la 
mise en liberté de deux légionnaires alle- 
mands ; 

4° Interdiction aux Français de venir chas- 
ser en Alsace-Lorraine ; 

5° Aggravation des conditions de séjour 
pour les militaires étrangers en Alsace-Lor- 
raine ; 

6° Les fils des étrangers résidant en Alta- 
magne seraient soumis au service militaire, 



44 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

sous peine d'expulsion (l'auteur croit que cette 
disposition existe dans la loi française) ; 

7° Enfin : 

Il faut mettre un terme à la politesse et à l'amabi- 
lité que beaucoupd'Allemands témoignent aux Fran- 
çais. Ceux-ci ne nous rendent pas cette politesse, et 
la considèrent comme une marque de faiblesse. Or, 
nous ne devons pas oublier que la France vit princi- 
palement sur son prestige d'autrefois, alors que la 
force de l'Allemagne ne cesse d'augmenter. 

On voit que le brave général n'y va pas de 
main morte, et qu'en ce qui concerne le 
manque de politesse et d'amabilité, il sait 
prêcher d'exemple. Le Temps du 16 août écri- 
vait à ce propos, avec beaucoup de modéra- 
tion : « Sûrement, un tel article est loin de 
représenter les sentiments de la majorité de 
l'opinion allemande. Il est certain pourtant; 
que cette violente campagne d'agitation contre 
la Légion ne saurait manquer de produire de 
l'effet sur l'opinion allemande, mal informée, 
et particulièrement sensible aux histoires dej 
brigands ». 



LA TENDANCE INSIDIEUSE 



Divers journaux allemands font campa- 
gne d'une manière plus réservée — j'allais 
écrire, plus insidieuse — et que leurs lecteurs 
doivent trouver très calme et impartiale. On 
en verra un exemple dans les lignes suivantes 
du Frankfurter General- Anzeiger, citée par le 
Matin du 1 er octobre 1913 : 

La campagne contre la Légion étrangère a été très 
maladroite, toute de faux sentimentalisme. Elle ne 
s'appuyait que sur des données insuffisamment con- 
trôlées. Aussi la presse française eut-elle l'occasion de 
s'élever avec indignation contre les mensonges alle- 
mands. Comment doit-on mener cette lutte? Tout 
d'abord en mettant de notre côté l'opinion publique 



46 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

non seulement en Allemagne, mais dans les autres 
pays, et surtout en France. Nous devons prouver aux 
Français et leur faire démontrer par leurs amis que, 
somme toute, la présence d'Allemands dans la Légion 
leur attire plus d'ennuis politiques que de satisfac- 
tions militaires. En évitant toute contrainte ou pres- 
sion, on peut espérer que le gouvernement français 
qui, entre parenthèses, est, sur ce point, tout à fait 
indépendant du Parlement, limitera discrètement 
le nombre des engagements allemands, pour arri- 
ver peut-être à les supprimer complètement. 

Ainsi, on commence par reconnaître pru- 
demment que l'agitation pangermaniste est 
« insuffisamment contrôlée », pour ne pas dire 
créée de toutes pièces. Il faut donc renoncer à 
s'appuyer sur ses allégations «maladroites ». 
Mais comme il est désagréable aux Allemands 
que de leurs compatriotes s engagent dans la 
Légion, on s'efforcera d'ameuter l'opinion 
européenne contre cette troupe, et l'on fera 
faire d'amicales représentations aux Français 
jusqu'au jour où, pour avoir la paix, ils 
consentiront à la supprimer, ou au moins à 



LA TENDANCE INSIDIEUSE 47 

n'y plus accepter de volontaires allemands. 

Les prémisses de ce raisonnement impli- 
quent une forte dose de naïveté ; car enfin, 
il n'y a guère de raisons pour que l'opinion, 
dans tous les pays, épouse des griefs notoire- 
ment imaginaires. Mais quelle naïveté plus 
grande encore, que celle qui consiste à croire 
à l'efficacité de cette méthode. 

C'est fou ! 

Il faut réellement avoir une bien maigre no- 
tion de la psychologie des peuples, et plus par- 
ticulièrement de celle du peuple français, pour 
concevoir et exposer ouvertement une tactique 
aussi puérile, aussi contraire au but poursuivi. 
De semblables suggestions, si elles se généra- 
lisaient, justifieraient, peut-être plus encore 
que les violences des pangermanistes, l'aver- 
tissement, cité plus haut, de la Correspondance 
helvétique. 



VI 



l'enquête de la gazette nationale 
et le yorwaerts 



Voici maintenant une série d'opinions par- 
ticulièrement intéressantes, comme émanant 
d'hommes politiques bien connus, parmi 
lesquels les chefs de plusieurs fractions du 
Reichstag. Ce sont les réponses à une enquête 
que la National-Zeitang , organe national-libé- 
ral, c'est-à-dire chauvin, avait entreprise dans 
les milieux parlementaires, et dont le résultat 
fut publié le 3 septembre. 

La déclaration la plus catégorique, et la plus 
dangereusement agressive, émane naturelle- 
ment du général en retraite von Liebert, dé- 
puté au Reichstag, membre du parti del'em- 



l'enquête de la gazette nationale 49 

pire, et l'un des chefs les plus remuants de 
l'Association pangermaniste : 

Il n'y a pas d'autre moyen à employer qu'une ac- 
tion diplomatique, pour représenter à la République 
française la honte et l'inconvenance de ce trafic 
d'hommes, et l'amener à y mettre fin. Les amis de la 
paix, à La Haye et ailleurs, auraient tout lieu de tra- 
vailler à faire disparaître ce ferment d'antipathie du- 
rable. 

Le député Bassermann, chef du parti natio- 
nal-libéral, et chauvin non moins notoire, ne 
va pas jusqu'aux remontrances diplomatiques, 
mais n'hésite pas à vouloir porter la question 
sur le terrain parlementaire, guère moins dan- 
gereux que celui de la diplomatie : 

Il n'est pas douteux que, dans sa prochaine session, 
le Reichstag s'occupera du scandale de la Légion 
étrangère française. Le mieux sera de poser la ques- 
tionne la protection des sujets allemands contre les 
racoleurs et leurs complices, au moyen de propositions 
d'initiative ou de résolutions, que l'on transmettrait 
sans retard à une Commission. Celle-ci aurait à re- 
chercher les moyens législatifs de mettre fin au raco- 

5 



50 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

lage, et à faire des propositions positives» En atten- 
dant, on continue de constituer en Allemagne de 
associations pour combattre la Légion. Leur première 
tâche est de réunir et de contrôler les matériaux exis- 
tants, de montrer au gouvernement impérial et au 
Parlement la nécessité d'une action législative, et de 
préparer ainsi le terrain pour la législation future. 

Un autre national-libéral, le docteur Liej 
mann, député de Charlottenburg, dit : 

Je m'oppose par principe à l'idée de créer une lé- 
gion étrangère allemande en face de la française : 
nous n'avons pas le droit d'infliger à notre armée 
l'affront d'y constituer un semblable foyer de puru- 
lence. C'est pourquoi il semble n'exister qu'un 
moyen d'amener la « chevaleresque » France à sup- 
primer le scandale contre la civilisation que constitue 
la légion : il faut que le dégoût et les manifestations 
réitérées de tout le monde civilisé lui fassent com- 
prendre qu'un Etat qui, même aux colonies, appuie 
son pouvoir sur des moyens aussi malpropres, est en 
dehors des bonnes mœurs du xx e siècle. 

Les députés de gauche se montrent pour la 
plupart aussi mal informés, aussi pleins de 



l'enquête de la gazette nationale 51 

préjugés contre la Légion ; mais au moins cer- 
tains d'entre eux font-ils preuve déplus de mo- 
dération, de plus de sentiment des conve- 
nances internationales. 

M. Gothein, à la vérité, n'a pas fait, à cet 
égard, un effort suffisant : 

A la place du devoir de défendre la patrie, nous 
voyons ici le métier payé de tueur d'hommes pour le 
compte d'un peuple étranger. Le maintien par la 
France de cette institution, qui n'existe plus dans 
aucun pays civilisé, s'explique par la stagnation de la 
population. Dans un pays comme la France, qui se 
prétend encore aujourd'hui le représentant des idées 
de la grande Révolution sur le droit de la personnalité 
humaine, cette manière de recruter une troupe est 
doublement répréhensible. Les États civilisés ont 
conclu des ententes internationales pour réprimer la 
traite des blanches et l'esclavage, mais ils ont main- 
tenu pour cette sorte d'esclavage une exception pro- 
fondément regrettable; c'est une nécessité urgente, 
que de combler cette lacune. 

Le député radical Heckscher voit dans l'exis- 
tence de la Légion un obstacle permanent à 



52 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

toute nouvelle tentative de rapprochement 
franco-allemand. 
Le député radical Mugdan écrit : 

Je considère comme des moyens inopérants l'éta- 
blissement de pénalités contre l'entrée dans la Légion 
étrangère, ou la mesure, que Ton a proposée, de 
rendre plus difficile aux anciens légionnaires leur re- 
tour en Allemagne. Celui qui veut rentrer dans sa 
patrie doit y être admis ! Cela, bien entendu, sans 
préjudice des dispositions concernant ceux qui se sont 
soustraits au service militaire. Ce serait le devoir du 
peuple français, de débarrasser la France d'une insti- 
tution aussi indigne. 

Avec le député radical Mùller-Meiningen, 
on arrive enfin dans le domaine des idées rai- 
sonnables. Ses propositions tendent surtout à 
retenir les jeunes Allemands dans leur pays, 
et sont les suivantes : 

i° Traitement absolument humain et bon des sol- 
dats dans l'armée allemande, punition très sévère des 
bourreaux et insulteurs de soldats ; 

2° Répression très énergique des balourdises bu- 
reaucratiques. Notre bureaucratie a déjà sur la cons- 



l'enquête de la gazette nationale 53 

cience maints jeunes Allemands, à ce point de vue ; 

3^ Essai d'obtenir l'interdiction de rengagement 
déjeunes gens mineurs dans la Légion; cela, par la 
voie internationale à défaut de la voie diplomatique ; 

4° Enfin, création d'une « Légion coloniale volon- 
taire » allemande^ pour tenir compte du goût pour 
les aventures qui pousse beaucoup de nos jeunes 
gens à entrer dans la Légion française. On devra don- 
ner à cette troupe certains privilèges extérieurs, et, 
en présence de certains petits péchés de jeunesse, on 
évitera les formalités bureaucratiques! Mais l'essen- 
tiel est et restera toujours d'affermir l'amour de la 
patrie et de l'armée non par un vain patriotisme de 
hourras et de fêtes (î), qui se dissipe rapidement, 
mais la justice, qui est le fondement de tout ordre 
dans l'Etat. 



(i) Les Allemands donnent le nom de Hurrah-palriotis- 
mus à cette forme dégénérée du patriotisme que pratiquent 
les pangermanistes, les associations des vétérans et autres 
groupements similaires, et qui consiste essentiellement, 
comme celui de notre Ligue des patriotes, des camelots du 
roy, des jeunesses plébiscitaires, en discours, acclamations, 
injures, manifestations turbulentes, chansons de café-con- 
cert et représentations de drames ineptes. 



54 XA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

Il était difficile de dire mieux ; mais peut- 
être le député démocrate-socialiste Wolfgang 
Heine y est-il parvenu : 

Ceux qui prêchent le dédain de la paix sont cause 
que nos jeunes gens se laissent séduire par le service 
de guerre à l'étranger. Je crains que les menées de la 
Jeu ne- Allemagne et de tout ce qui en dépend ne dé- 
terminent un accroissement des enrôlements à la Lé- 
gion. Beaucoup de légionnaires sont, paraît-iL, des 
déserteurs allemands, qui sont poussés dans les bras 
des racoleurs étrangers par l'exagération de la disci- 
pline et la crainte des punitions trop sévères. Il s'y 
trouve probablement une forte proportion d'éléments 
de moindre valeur intellectuelle, d'hommes à volonté 
faible, qui sont les premiers à entrer en conflit avec 
la discipline militaire. Il faut citer enfin, comme mo- 
biles qui poussent souvent à entrer à la Légion, l'in- 
suffisante éducation de la personnalité, la misère, le 
chômage, les traitements et congédiements arbitraires 
et les autres souffrances sociales des déshérités du sort. 

Nous trouvons encore dans cette réponse 
Terreur, si répandue en Allemagne, sur la 
manière dont s'opérerait le « racolage » pour 



l'enquête de la gazette nationale 55 

la Légion, ainsi qu'une conception bien singu- 
lière et contradictoire de la valeur morale des 
engagés ; car enfin, si cette valeur est si mé- 
diocre, si ce sont des hommes dénués de 
volonté, comment concilier ce fait avec le re- 
proche, absolument justifié, qui est adressé à 
Técole allemande, de ne pas travailler à dé- 
velopper le sentiment de la personnalité, de 
chercher au contraire à l'étouffer sous le poids 
de la discipline ? Ceux qui s'évadent des régi- 
ments allemands ne sont-ils pas précisément 
ceux qui sentent le plus vivement à quel point 
leur personnalité y est sacrifiée ? 

Ces réserves faites, il faut reconnaître le 
courage avec lequel MM. Mùller-Meiningen et 
Heine invitent leurs compatriotes à faire un 
retour sur eux-mêmes, et à reconnaître que, 
pour détourner les Allemands de la Légion, il 
faut améliorer, dans leur propre pays, la con- 
dition des travailleurs et des soldats. 



L'organe du parti socialiste, le Vonoaerts, 



56 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

tient un pareil langage, et montre une réelle 
impartialité. Le 8 septembre, il reproduisait 
les déclarations d'un ancien légionnaire, qui 
proteste contre les calomnies courantes. Pen- 
dant toute son instruction, déclare-t-il, ■ c'est 
à peine s'il entendit une injure; et quand une 
parole rude tombait, c'était en plaisantant : 

Le service est très dur, l'homme doit donner tout 
ce qu'il peut ; mais, dans son service, il est traité 
comme un soldat, et on peut presque dire avec ami- 
tié. Ce qui rend la vie si dure n'a rien à voir avec les 
choses militaires. 

Mais la vérité, d'après le Vorwaerts, est que 
les partis bourgeois veulent atteindre les 
effets — l'insoumission et la désertion — sans 
s'attaquer à la cause (1) : 

Qu'il soit permis en Allemagne, pour un entant du 
peuple, de devenir officier, comme dans la Légion : 
que les punitions excessives ou les mauvais traite- 
ments dont se rendent coupables les officiers et les 

(i) Reproche injustement généralisé, comme le montre 
la déclaration de M. Mûller-Meiningen. 



LE VORWAERTS 57 

vieux soldats ne soient pas plus durs que dans la 
Légion ; que les conditions économiques permettent à 
l'ouvrier allemand de vivre dans son pays : alors il 
n'ira plus chercher à la Légion le pain, les vête- 
ments, et un toit pour s'abriter. 



VII 



AU RE1CHSTAG 



Selon toute vraisemblance, le désir exprimé 
par M. Bassermann, que la question de la Lé- 
gion soit portée devant le Reichstag, sera 
exaucé, et plutôt encore plusieurs fois qu'une 
seule : au besoin, le chef des nationaux-libé- 
raux se chargera bien lui-même de soulever 
l'incident. 

Il ne faudra pas, à ce moment, s'émouvoir 
outre mesure de ce qui pourra se dire à la tri- 
bune. LeReichstagestcoutumier de semblables 
débats qui, à ma connaissance, s y sont déjà 
produits au moins sept fois. Et, à cet égard, 
nous ne pouvons que nous réjouir de l'état de 
minorité politique où la Constitution de l'Em- 



AU REICHSTAG 59 

pire maintient la nation allemande. Si le 
Reichstag avait le pouvoir d'obliger par un 
vote le gouvernement impérial, il aurait pu 
arriver déjà qu'une majorité, égarée par la 
campagne en cours, ait déterminé quelque ac- 
tion fort dangereuse : au lieu que, dans l'état 
actuel des choses, un député pose une ques- 
tion au gouvernement, celui-ci répond, et c'est 
tout. Au cours de la discussion, des paroles 
déplaisantes peuvent être prononcées à notre 
adresse, mais nous ne les connaissons que 
par le compte rendu de la séance, et c'est là 
l'essentiel : la liberté de notre tribune nous 
dispose à ne pas prendre au tragique ces ma- 
nifestations oratoires. 

Mais il est intéressant de rappeler ici les 
occasions que le Reichstag a eues de s'occu- 
per de notre Légion, pour bien montrer que, 
si l'origine et les excès de la campagne sont 
imputables aux pangermanistes, tous les 
partis, dès maintenant, y prennent part, y com- 
pris les démocrates socialistes. 

Le 25 février 1911, le rapporteur du budget 



60 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

de la guerre, M. Mathias Erzberger, député du 
centre catholique, ne craignit pas de déclarer 
à la tribune que « la France poursuit à la Lé- 
gion une œuvre indigne de la civilisation ». 

Le 30 mars, la question fut encore agitée 
devant le Reichstag, et le comte de Kanitz, 
chef du parti conservateur (ou agrarien), dit 
qu'il ne fallait pas renoncer à l'espoir d'obte- 
nir, par des négociations, que l'on cesse d'en- 
rôler des Allemands dans la Légion. 

Le 11 novembre de la même année, au cours 
d'une discussion relative aux affaires maro- 
caines, le général von Liebert, député du parti 
de l'empire, dont on a pu apprécier déjà les 
sentiments dans le chapitre précédent, dit : 

Si l'on avait tenu compte de l'opinion publique, 
la première exigence du peuple allemand, dans les 
négociations avec la France (au sujet du Maroc), 
aurait été : suppression de la Légion étrangère. 

A quoi M. Erzberger fit l'objection suivante : 

Je souhaite également — je l'ai déjà dit, au prin- 
temps dernier, que l'Allemagne n'alimente plus la 



AU REICHSTAG 61 

Légion étrangère, et que, parle moyen d'associations 
privées, d'explications officielles dans les écoles et 
les casernes, on prémunisse contre le service dans 
cette Légion, parce qu'il est déshonorant pour un 
Allemand, et dangereux pour la vie et pour la santé. 
Mais il me semble douteux au plus haut point que 
Ton doive introduire dans un traité international un 
semblable point concernant l'organisation intérieure 
de l'armée. 

Quant à Tannée 1913, elle n'a pas vu moins de 
quatre interventions à la tribune du Reichstag. 

Le 24 janvier, M. Mùller-Meiningen, radical, 
posa une question tendant à savoir : 

S'il est exact que, comme on l'assure, le racolage 
pour la Légion étrangère française a été particulière- 
ment intense dans ces derniers temps, et si, en parti- 
culier, il s'est produit un plus grand nombre d'en- 
gagements de sujets allemands mineurs, et même, 
assure-ton, en territoire allemand ; et, dans le cas 
de l'affirmative, ce que les gouvernements confédérés 
ont l'intention de faire pour mettre fin à ces abus. 

Le docteur Lewald, directeur à l'Office im- 
périal de l'Intérieur, répondit que, dans cha- 

6 



62 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

que cas signalé, le gouvernement impérial 
avait procédé à une enquête, et que rien ne 
permettait de conclure que le recrutement en 
général, et particulièrement celui des mineurs, 
fût devenu plus intense. « En aucun cas », 
ajouta-t-il, « on n'a pu établir l'existence de 
racoleurs en territoire allemand, et dans di- 
vers cas on a reconnu que les assertions faites 
à ce sujet étaient de pures inventions. » 

Le 14 avril, lors de la discussion du budget 
des Affaires étrangères, M. Bernstein, démo- 
crate-socialiste, demanda que le gouverne- 
ment agît énergiquement contre les racoleurs. ; 
Cette action, dit-il, est parfaitement compa- 
tible avec une politique de rapprochement et. 
d'amitié. Ce n'est pas une affaire d'armements 
et de menaces, mais de justes réclamations à 
faire valoir ; le tout est d'observer certaines 
formes et d'avoir pour soi l'opinion publique. 
Aussi bien est-il souvent arrivé que des na- 
tions -sans aucune puissance militaire sont 
arrivées à faire valoir des prétentions légi- 
times. 



AU REICHSTAG 63 

Et là-dessus, l'orateur cita le cas d'un jeune 
Bavarois du Palatinat, âgé de vingt ans seule- 
ment, qui travaillait à Lausanne. Là, il fut em- 
bauché par un racoleur (?) qui lui proposa 
une place dans une usine de Marseille ; et, on 
ne sait comment, il finit par se trouver incor- 
poré dans la Légion et envoyé au Maroc, où il 
fut tué au feu, après que son père eût tenté 
toutes sortes de démarches pour le faire 
libérer. 

M. Zimmermann, sous-secrétaire d'Etat aux 
Affaires étrangères, réponditque des démarches 
pressantes avaient été faites à Paris par le 
gouvernement bavarois, faisant valoir que cet 
homme était d'une mauvaise santé, qui le ren- 
dait impropre à servir à la Légion. Après 
enquête, le gouvernement français a rejeté la 
demande de libération. Le jeune homme avait 
d'ailleurs vingt ans et demi au moment de 
son incorporation, et le gouvernement fran- 
çais repousse toute demande relative à des 
engagés de plus de dix-huit ans. Et après 
avoir promis d'agir énergiquement auprès du 



64 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

gouvernement français chaque fois qu'un 
Allemand mineur serait enrôlé, le sous-secré- 
taire conclut : 

?sous avons examiné avec soin tous les cas qui sont 
venus à notre connaissance depuis trois ans ; et ce 
ne sont pas seulement des cas dont nous avons été 
saisis parles familles, mais, le plus souvent, des cas si- 
gnalés par la presse. 11 en est résulté 17 fois que l'affir- 
mation suivant laquelle ces hommes auraient été in- 
corporés malgré eux, était complètement dépourvue 
de fondement. Il s'agissait généralement d'exagéra- 
tions, de tentatives faites par des insoumis en vue 
d'échapper à une condamnation pour s'être sous- 
traits au service militaire. Dans b* cas, l'affaire est 
venue devant la justice, qui a prononcé un acquitte- 
ment et cinq condamnations. Mais à l'occasion de 
ces poursuites, on n'a pas pu établir, dans quatre de 
ces cas, que les condamnés aient été en rapports avec 
des agents français. Enfin, dans 9 cas, l'enquête est 
.encore pendante. 

Vous voyez, Messieurs, que nous agissons avec 
toute énergie contre les menées d'agents français 
éventuels. Autant qu'il peut dépendre de nous, il 
sera mis fin à cet abus, aue nous regrettons autant 



REICHSTAG 65 

que vous, et nous empêcherons le retour de laits de 
ce genre, qu'il nous arrive d'avoir à déplorer. 

Le lendemain, 15 avril, le député radical 
Ahlhorn, qui ne paraît pas avoir une notion 
très nette du ridicule, déclara : 

Depuis quelque temps, les racoleurs pour la Lé- 
gion étrangère française parcourent le territoire alle- 
mand (jusque dans la Hesse) avec une telle audace, 
ils travaillent avec un tel succès, sans qu'on entende 
jamais parler d'une arrestation, que chaque patriote 
sent sa bile s'échauffer. Ou bien notre police dort, ou 
bien elle est dépourvue de tout doigté — ce qui n'est 
pas étonnant avec notre lourdeur bureaucratique, — 
ou enfin la surveillance de nos frontières est si la- 
mentable, qu'il n'y a aucune difficulté à faire passer 
la frontière, par le train, en plein jour, à un homme 
qu'on a préalablement endormi. Le père apprend-il 
la chose et court-il à Nancy, on lui dit sèchement 
que son fils est engagé et parti... 

Et ne croyez pas qu'il ne s'agisse que d'hommes 
qui se sont soustrails au service militaire. ?son, la 
plupart de ces malheureux ont été détournés, eni- 
vrés, et menés là d'où l'on revient rarement. 

6. 



66 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

I En réponse aux objurgations de l'orateur, 
M. Zimmermann renouvela ses déclarations \ 
delà veille. 

Enfin, dans la séance du 28 mai, le bouillante 
général von Liebert demanda, aux applaudis- j 
sements des conservateurs, mais sans succès, j 
qu'une loi déclarât déchu de sa nationalité j 
tout Allemand qui s'engage dans la Légion (11 
Il appuya sa proposition par les paroles sui- 
vantes : 

Je crois que nous avons, à l'égard de notre peuple, 
le devoir de traiter de tels hommes, lors même qu'ils 
se seraient décidés en état d'ivresse, comme des parias 
de la société, et, avant tout, de déclarer à la nation 
française que toute l'institution de la Légion est en 
dehors de la civilisation. 

Ces quelques exemples permettent dépenser 
que la question de la Légion sera encore sou- 
levée, plus souvent qu'il ne conviendrait, de- 
vant le Reichstag. Il faut en prendre notre. 

(i) La législation actuelle permet de prononcer ainsi 
la déchéance d'un Allemand qui a pris, sans autorisation, 
du service à l'étranger, mais n'en fait pas une obligation 



AU REICHSTAG 67 

parti en nous disant que ces manifestations 
oratoires, même quand elles dépassent les 
bornes où l'on devrait se maintenir en parlant 
dune nation étrangère, n'ont aucune influence 
sur les relations franco-allemandes. Mais on 
est bien obligé de reconnaître qu'elles peuvent 
avoir une action indirecte très fâcheuse, 
quand on renia rqueque des hommes considé- 
rables de tous les partis y ont pris part : tant 
dans ces débats qu'à propos de l'enquête de 
la Xational-Zeitung, nous avons relevé les 
noms des députés von Kanitz, conservateur- 
agrarien, von Liebert, du parti de l'empire, 
Erzberger, du centre catholique, Bassermann 
et Liepmann, nationaux-libéraux, Ahlhorn, 
Gothein, Heckscher, Mugclan, Mùller-Meinin- 
gen, radicaux, Bernstein et Heine, démo- 
crates-socialistes. C'est là une constatation 
fort importante. 



VIII 



LA GAZETTE DE FRANCFORT 



Le 20 septembre 1913, la Gazette de Franc- 
fort a publié un article de tête, dont l'impor- 
tance est telle, qu'il convient de le repro- 
duire intégralement, malgré sa longueur ; 
car la question y est étudiée dans le plus 
louable esprit de calme et d'impartialité ; et, 
autant il est impossible de répondre aux fu- 
reurs pangermanistes autrement que par un 
silence dédaigneux, autant il convient d'exa- 
miner avec soin l'argumentation d'un con- 
tradicteur aussi plein de réserve et de dignité. 

Divers cas d'enrôlements dans la Légion étrangère, 
dont l'opinion publique s'est préoccupée, viennent 
d'attirer de nouveau l'attention sur cette institution, 



LA GAZETTE DE FRANCFORT 69 

et de provoquer Une série de manifestations publiques. 
Comme il arrive fréquemment en pareil cas, on a 
souvent dépassé le but, et l'on s'est ainsi exposé au 
péril d'atteindre le contraire de ce qu'on voulait et de 
ce qu'il convenait effectivement de poursuivre. De 
toutes parts, aujourd'hui, s'élèvent des avertissements 
contre la tendance, à exagérer l'état de la Légion 
étrangère et à répandre des assertions inexactes, qui 
ne peuvent que fournir gratuitement à la presse 
française des éléments de polémique. Il semble donc 
qu'il soit temps de s'éclaircir les idées au sujet de la 
lutte contre la Légion étrangère et de son but. 

La première question qui se pose est la suivante : 
avons-nous un droit quelconque, nous autres Alle- 
mands, de combattre la Légion étrangère ? La presse 
française a déjà répondu par la négative, et déclaré 
qu'elle veut considérer la question de la Légion 
comme purement française, et qu'elle ne peut ad- 
mettre aucune immixtion dans les affaires intérieures 
delà France. Mais, indépendamment de divers points 
accessoires, la Légion compte en permanence environ 
5.ooo Allemands, y compris les Alsaciens-Lorrains ; 
par ce fait, la question se rattache à la politique 
allemande, et nous devons revendiquer le droit de 



70 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE: 

nous intéresser au sort de ces Allemands. Gela est 
d'autant plus le cas, que le contact se trouve établi 
avec la sphère du droit allemand par la manière dont 
se font les enrôlements, par les contrats d'engage- 
ment, et surtout par cette circonstance, qu'il s'agit 
d'hommes soumis au service militaire allemand, que 
leur engagement à l'étranger les soustrait à ce 
devoir envers leur patrie, et qu'ils se trouvent amenés 
à un conflit de devoirs lorsqu'il y a opposition entre 
les lois auxquelles ils doivent obéissance. 

Que les Français se refusent à toute discussion sur 
cette matière, rien de plus naturel. Déjà Choiseul 
disait qu'un soldat étranger équivaut à trois natio- 
naux : un, que l'on a enlevé à l'ennemi, un, que l'on 
a gagné à l'armée française, et enfin un Français qui 
peut réserver ses forces au travail productif Si les 
Français veulent nous accorder le droit de calculer 
aussi de cette manière, la Légion est une institution 
qui nous intéresse à un haut degré. Mais nous n'en- 
tendons dire par là rien de plus que ceci, que tout 
Allemand qui s'enrôle dans la Légion ne doit pas 
perdre de vue qu'il fait par là un double et triple 
tort à sa patrie. 

Jusqu'ici, et abstraction faite des questions de 



LA GAZETTE l>£ FRANCFORT 71 

principe, la discussion a toujours porté principale- 
ment sur la question des racoleurs et sur les mau- 
vais traitements infligés aux légionnaires. À inter- 
valles périodiques, la presse allemande rapporte que 
des racoleurs ont été arrêtés, et fournit des détails 
sur l'action de ces gens. La presse française, et, en 
général, tous les Français nient formellement l'exis- 
tence de ces racoleurs. Il faut convenir que, jusqu'ici, 
on n'a pu réussir à établir incontestablement cette 
existence sur aucun exemple déterminé, si l'on ne 
veut pas reconnaître pour tel le cas Markel à Franc- 
fort. Mais il résulte de la nature même des choses 
qu'une semblable preuve est très difficile à fournir de 
manière incontestable ; et, d'autre part, on ne peut 
pas contester que le caractère de la Légion, en tant 
que troupe de mercenaires,conduit a priori au système 
du racolage et y sera toujours lié. Même si, comme 
on ne cesse de le soutenir, l'affluence vers la Légion 
dépasse ses besoins, la vraisemblance est en faveur de 
i'existence des racoleurs ; et même si l'on ne veut 
pas nous accorder ce point, il est tout à fait cer- 
tain que le recrutement de la Légion est effectué 
en profitant de la misère ou de l'inexpérience des 
intéressés, qu'il s'agisse d'ouvriers sans travail, de 



72 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

déserteurs ou seulement de délinquants en fuite. 

Mais cela constitue un point important pour le 
jugement à porter sur la Légion, en tant qu'institu- 
tion en opposition avec les idées modernes. Il doit y 
avoir beaucoup d'exagérations et d'inventions dans 
ce que les feuilles allemandes racontent fréquemment 
au sujet des mauvais traitements que les légionnaires 
subiraient de la part de leurs chefs. Dans une troupe 
qui se trouve en campagne pendant la plus grande 
partie de l'année, ce genre d'abus est, en lui-même, 
moins facilement concevable qu'ailleurs ; en outre, le 
cadre de la Légion est pris parmi les meilleurs élé- 
ments du corps d'officiers français, et il semble que 
les dangers et les souffrances subis en commun doi- 
vent créer entre le légionnaire et ses chefs des rela- 
tions que Ton n'obtient pas facilement dans d'autres 
troupes. 

Mais, d'autre part, il faut tenir compte qu'il s'agit 
là d'une société assez mêlée, très éloignée de possé- 
der le sentiment de la subordination, et qui doit con- 
tenir maints criminels, qui ont voulu se soustraire à 
des poursuites au moyen d'un enrôlement qui 
n'exige aucune pièce d'identité. Cette composition et 
le but même de Ja Légion rendent nécessaire une 



LA GAZETTE DE FRANCFORT 73 

discipline particulièrement sévère, une discipline 
qui est maintenue par les punitions les plus rudes 
et par l'occupation continue des légionnaires. Mais 
cette explication ne justifie pas toute espèce de 
procédés, ni des rigueurs qui, sans aucun doute, 
dépassent fréquemment les exigences d'une discipline 
sévère. De là résulte la deuxième question que nous 
abandonnons à l'appréciation des Français : à quel 
degré la vie des légionnaires, qui compte certaine- 
ment parmi les sorts les moins enviables de ce monde, 
répond-elle aux idées modernes ? 

Les deux points que nous venons de considérer, la 
méthode du recrutement et le traitement des légion- 
naires, ressortiraient peut-être moins vivement, si 
l'Etat français fournissait aux étrangers qui entrent à 
son service une compensation suffisante, et non pas 
seulement un minimum d'existence, ou peut-être 
moins encore. Si la France veut mener ses guerres 
coloniales principalement avec des mercenaires, il 
faut évidemment qu'elle en vienne à une rémunéra- 
tion et à une convention sur la durée du contrat qui 
correspondent aux conditions modernes du travail. 
Aussi bien, a pas d'argent, pas de Suisses )) est un 
vieux proverbe français. C'est pourquoi nous nous 

7 



74 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

bornerons ici à insister sur un seul autre point, qui 
concerne et condamne certainement la Lésion, en 
tant que corps composé principalement d'étrangers. 
Nous voulons parler du caractère du contrat qui lie- 
le légionnaire. 

La discussion relative à ce contrat porte surtout 
sur le point de savoir s'il est de droit privé ou de 
droit public. 

A propos de l'incident de Casablanca, survenu en 
1908, la Cour d'Arbitrage de La Haye a déclaré que 
ce contrat est de droit public. Auparavant, les tri- 
bunaux français n'étaient pas de cet avis. La Cour de 
Cassation, par un arrêt du 10 décembre 1879, a éta- 
bli qu'un contrat militaire lie les deux parties, et 
qu'il n'est pas admissible que Pun des contractants 
statue sur ce contrat sans l'assentiment de l'autre. 
Néanmoins, le gouvernement français a la concep- 
tion opposée, celle que la Cour de La Haye a confir- 
mée, et suivant laquelle il est souverain à regard de 
ce contrat, qui présente par suite un caractère de 
droit public. Ce point de vue vient d'être* motivé erv 
détail dans le récent volume de Charles Poimiro, La 
Légion étrangère et le droit international. 

Par contre, le gouvernement allemand s'en tient 



LA GAZETTE DE FRANCFORT 75 

au point de vue développé par le professeur Nie- 
meyer dans le numéro du i5 octobre 1908 de la 
Deutsche Juristen-Zeitung, à savoir que « les légion- 
naires ne sont pas, à l'égard de leurs chefs, dans la 
situation des hommes soumis au service militaire par 
le droit public, mais qu'ils ne sont enrôlés dans ce 
service que par un contrat d'engagement ressortissant 
du droit privé «<. 

C'est là, comme on l'a dit plus haut, un point de 
controverse internationale, qui a été tranché provi- 
soirement en faveur des Français, mais qui, à notre 
avis, demande encore une étude attentive. Sans au- 
cun doute, le point de vue du gouvernement français 
ne répond pas au sentiment général du droit et aux 
conceptions sociales. Autre chose est de satisfaire à 
l'obligation générale du service militaire dans son 
propre pays, ou de servir à l'étranger comme merce- 
naire. Dans le premier cas, il s'agit évidemment d'une 
situation de droit public, que l'Etat seul a pouvoir 
de déterminer conformément à la loi, c'est-à-dire 
sous les garanties posées par la Constitution. Mais 
dans le second cas, il ne s'agit effectivement que 
d'un contrat de droit privé, dépourvu de ce caractère 
public — même les Français enrôlés dans la Légion 



/ 



76 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

perdent, pendant la durée de leur service, leur qua- 
lité de citoyens, — et on ne peut donc lui appliquer 
que les règles générales d'un semblable contrat, c'est- 
à-dire qu'il doit être établi par les deux parties, et 
non pas seulement décrété par une seule en vertu de 
sa puissance supérieure. Les conditions de l'engage- 
ment dans la Légion sont telles, que, dans d'autres 
circonstances, un semblable contrat ne serait jamais 
reconnu valable : solde absolument insuffisante, 
service excessif laissant à peine un peu de temps 
libre, engagement pour une période extraordinaire- 
ment longue et qu'on ne peut réduire sous aucun 
prétexte. Et cette durée est souvent prolongée par des 
punitions, que les légionnaires peuvent facilement 
encourir à la suite de tracasseries de sous-officiers. De 
tout cela, les engagés n'ont pas été préalablement 
mis au courant. 11 n'est pas étonnant qu'il se pro- 
duise par la suite tant de tentatives d'évasion. 

Toutes ces circonstances autorisent à demander 
que l'on revise le point de vue admis jusqu'ici, et no- 
tamment que l'on examine, au point de vue de sa 
légitimité, l'application du contrat. Même si l'on 
maintient la conception actuelle de ce contrat, la Ré- 
publique française devrait se rendre compte que, du 



LA GAZETTE DE FRANCFORT 77 

point de vue démocratique, ce système de mercenaires 
est à rejeter en principe ; car c'est précisément à une 
démocratie que s'impose le principe qu'elle doit se 
défendre elle-même, au moyen de ses citoyens, qui ne 
combattent pas seulement pour de l'argent, mais 
pour la patrie. C'est pourquoi il faudrait renoncer à 
une institution qui n'est plus compatible avec la 
conception moderne de l'Etat. 



IX 



LA REVUE HOCHLAND 



Enfin, les derniers jours de l'année 1913 ont] 
vu paraître un écrit qui, sans être d'une tenue 
aussi correcte que l'article de la Frankfurter 
Zeitung, et tout en présentant encore bien des 
détails sous un jour complètement erroné, té- 
moigne d'un effort sérieux vers l'objectivité 
impartiale. 

Je veux parler d'un travail déjà mentionné 
plus haut, que M. Heinrich Pohl a publié, 
sous le titre La lutte contre la Légion étran- 
gère, dans le numéro de décembre de Hoch- 
land, une importante revue catholique à ten- 
dance relativement libérale, qui paraît à Mu- 
nich. Cette étude est longue et assez touffeu- 



LA REVUE HOCHLAND 79 

de sorte qu'il faut se borner à la résumer. 

L'auteur commence par déclarer qu'il étu- 
diera la question sine ira et odio, et tient pa- 
role, au moins au début, en faisant justice 
d'une partie des calomnies qui courent contre 
la Légion. Mais tout en accordant, avec M. von 
Papen, que celle-ci vaut mieux que sa réputa- 
tion, il peint sous de sombres couleurs la sé- 
vérité de la discipline, la dureté du service, 
l'insalubrité du climat, et enfin l'immoralité 
régnant dans un milieu particulièrement 
adonné, dit-il, à l'ivrognerie et surtout à la 
pédérastie. 

Mais, cela posé, l'auteur ajoute que le seul 
moyen de faire œuvre utile consiste à laisser 
là les déclamations courantes, et à étudier im- 
partialement les points de droit soulevés par 
l'existence de la Légion. 

D'abord, la protection des sujets allemands 
contre le racolage sur le territoire de l'Empire. 
Et ici, après avoir rappelé les débats que ce 
point a soulevés au Reichstag, il est bien 
obligé de convenir que jamais on n'a pu éta- 



80 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

blir un cas réel de semblable racolage, qui 
serait d'ailleurs sévèrement réprimé par les 
lois existantes. 

A la suite de cette constatation, M. Pohl en 
vient à appuyer très courageusement l'opinion 
que nous avons vu émettre déjà par M. Mùller- 
Meiningen, M. Wolfgang Heine et le Vor- 
ivaerts, que c'est en améliorant la condition 
du soldat allemand que l'on combattra le 
plus efficacement le recrutement de la Légion ; 
il cite à ce sujet M. von Papen : 

Chaque année on apprend que des déserteurs nom- 
breux, effroyablement nombreux, se réfugient à la 
Légion pour échapper aux suites d'une faute ou aux 
mauvais traitements infligés par des anciens ou des 
supérieurs. Si l'on parvenait à supprimer complète- 
ment ces mauvais traitements, le nombre des légion- 
naires allemands baisserait très considérablement. 

Mais il ne s'agit pas seulement d'abus indi- 
viduels : le Code de justice militaire lui-même 
est coupable. 

D'anciens légionnaires ont recommandé un adou- 
cissement du Code de justice militaire allemand, i 



LA REVUE HOCHLAND 81 

comme un bon moyen de réduire le nombre des dé- 
sertions qui sont si fréquemment suivies d'un enga- 
gement à la Légion. Ce point de vue n'est certaine- 
ment pas à négliger. 

On a vu que M. Mûller-Meiningen a pro- 
posé de créer une « Troupe coloniale volontaire 
allemande », afin d'offrir un débouché aux 
jeunes gens que l'esprit d'aventures entraîne 
vers notre Légion. Cette idée a été fréquem- 
ment préconisée en Allemagne, par la Gazette 
de Cologne, par M. von Papen, et, enfin, par le 
docteur Ritter, de Mayence, à l'Assemblée 
générale de l'Association pangermaniste qui 
eut lieu en septembre 1913. M. Pohl s'y rallie, 
ainsi qu'à cette, observation, qu'on devra 
veiller à ce que les bureaucrates ne se mon- 
trent pas trop difficiles sur le passé des 
hommes à enrôler. Mais, aussitôt après, il fait 
siens les termes injurieux par lesquels M. Paul 
Liepmann a protesté contre l'organisation 
d'une Légion étrangère allemande. Ce n'est 
donc pas l'incorporation d'éléments douteux 
qu'il nous reproche, mais, en principe, celle 



82 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

de volontaires étrangers ; et l'on verra, a^ 
chapitre XXVII, que ce reproche ne manqu 
pas de saveur, venant d'un Allemand. 

Suit, une longue discussion juridique sur 1 
droit que tout sujet allemand possède, ci'êtr 
protégé par le gouvernement impérial, loi-s 
qu'il se trouve à l'étranger, lùt-ce en quai il 
de soldat à la Légion. À cet égard, il faut si 
gnaler un point important, qui pourra détei 
miner des conflits regrettables, si le gouver 
nement allemand adopte les vues de l'auteur 

La nouvelle loi du 22 juillet 191 3 sur la natio; 
nalité dans l'Empire et dans les Etats confédéré; 
qui doit entrer en vigueur le I er janvier 19 14, a in 
troduit certaines innovations qui sont importante 
pour la situation juridique des légionnaires aile 
mands. 

D'après l'article 28 de cette loi, l'Allemand qu 
sans autorisation de son gouvernement, est entré a 
service d'un Etat ne faisant pas partie de l'Empin 
peut être déclaré déchu de sa nationalité par décisio 
de l'autorité supérieure de son Etat d'origine, s' 
n'a obtempéré à la sommation de se démettre, fait 



LA REVUE HOGHLAND 83 

;ar cette autorité. Cette disposition s'applique à Fen- 
agement dans la Légion étrangère française (i). La 
échéance de la nationalité n'est pas devenue obliga- 
DÎre. Tant que la décision qui la prononce n'a pas 
té signifiée à l'intéressé, le légionnaire allemand 
este sujet allemand, et doit, à l'occasion, être pro- 
gé par l'Empire. 

Cette question de la nationalité des légion- 
aires allemands, et de la protection qu'ils 
eurent réclamer des autorités allemandes, 
onduit à toute une discussion juridique dans 
iquelle on ne saurait entrer ici, et pour la- 
uelle nous devons nous borner à renvoyer à 
article de M. Pohl et au commentaire de la 
)i qu'a publié M. Delius. Elle mérite toute 
attention de notre Ministère des Affaires 
trangères, car on pourra y trouver, à l'occa- 
ion, matière aux litiges les plus imprévus. 



Mais la question est bien moins, pour 

(i) Hass Delius. Das deutsche Reichsund Slaatsangehœ- 
gkeitsgesetz vom 22. Juli 1913, Mannheim et Leipzig,. 
^i3. 



84 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

M. Pohl, d'arriver à faire sortir de la Légion 
des hommes qui s'y sont engagés, que de les 
empêcher d'y entrer ; et sur ce point, nous ne 
pouvons que lui donner raison. Mieux vaut, 
toujours, prévenir que réprimer; et, dans le 
cas qui nous occupe, celte action préventive 
est conseillée par la prudence la plus élémen- 
taire, puisqu'elle est purement nationale, c'est- 
à-dire inattaquable, tandis que, l'homme une 
fois au service de la France, on est conduit à 
une action internationale, des plus délicates. 
Or ici, l'auteur adopte entièrement les idées 
émises par le D r Max Roloff dans les Leipziger 
Neueste Nachrichten du 11 juin, et d'où il ré- 
sulte que Ton se trompe fort en croyant que, 
dès qu'un Allemand passe la frontière fran- 
çaise, une nuée de racoleurs s'attache à ses 
pas pour lui faire signer un engagement : les 
meilleurs racoleurs, le gouvernement français 
les a, sans bourse délier, dans la personne des 
consuls allemands : 

Les consuls d'Allemagne n'ont pas d'argent pour 
rapatrier leurs nationaux nécessiteux et porteurs de 



LA REVUE HOCHLAND 85 

bonnes références, ou pour les aider par un petit 
secours. On n'apaise pas la faim avec des phrases 
comme : « Vous n'aviez qu'à rester à la maison, au 
lieu d'aller à l'étranger ! » Ils s'en sont bien dit au- 
tant à eux-mêmes, avant d'aller trouver le consul... 

Si l'intéressé est en France, vingt-quatre heures 
après sa visite au consul, il est engagé à la Légion. 
Et il faut remarquer qu'il ne s'agit ici que de jeunes 
gens convenables, de bonne conduite, munis des 
meilleurs certificats. Le vagabond professionnel sait 
se débrouiller, à l'étranger, sans consuls et sans Lé- 
gion étrangère ; le déserteur a rarement des papiers 
sur lui, et sait d'avance qu'il n'a rien à attendre du 
consul... 

... A Marseille, par exemple, la Société allemande 
de secours donne au jeune postulant quelques marcs 
pour calmer sa faim, et le consul le met à la porte ; 
mais de l'autre côté de la rue, se tient un agent de 
police qui arrête le déguenillé comme vagabond ! Que 
servent les louables efforts des particuliers qui cher- 
chent à diminuer l'affluence des Allemands à la 
Légion, si les consuls, les représentants qualifiés de 
l'Empire, à qui s'adresse tout d'abord leur jeune 
compatriote tombé dans le besoin, n'ont pas les 
moyens de lui venir en aide ? Il ne serait vraiment 



86 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

pas nécessaire d'augmenter bien considérablement le 
budget du Ministère des Affaires étrangères, pour 
secourir des gens dignes d'intérêt, tombés dans la mi- 
sère par légèreté ou par d'autres motifs. Les consuls 
n'auront pas de peine à séparer le bon grain de 
l'ivraie : on doit supposer que ces fonctionnaires ont 
assez de connaissance des hommes pour cela. 

Tant que la situation ne sera pas améliorée de ce 
côté, on ne saurait espérer réduire le nombre des 
Allemands à la Légion; et même, on est presque 
tenté de dire que ce corps est parfois quelque chose 
de nécessaire : car, après tout, il est plus honorable, 
pour un homme convenable, d'être légionnaire que 
de se perdre dans une prison française comme vaga- 
bond et homme sans aveu. Les tribunaux français 
ne plaisantenj pas avec les étrangers qui sont trouvés 
sans moyens d'existence, et qui pourraient s'engager 
dans la Légion mais ne veulent pas le faire ! 

Sauf cette dernière pointe, gratuitement in- 
jurieuse pour nos tribunaux, cet article est 
on ne peut plus judicieux. En se ralliant à ses 
conclusions, M. Pohl cite un article analogue, 
paru dans la Koblenzer Zeitung, sous le titre : 



LÀ REVUE HOCHLAND 87 

La véritable manière de combattre la Légion 
étrangère. D'après ce dernier article, les con- 
suls allemands ne seraient pas aussi démunis 
que le dit M Roloff, et donneraient aux néces- 
siteux la somme nécessaire pour gagner le 
consulat le plus voisin et arriver ainsi de 
proche en proche jusqu'à la frontière. 

Jadis, les consulats autrichiens agissaient de même. 
Mais depuis quelques années, l'Autrichien qui se 
présente à son consul ne reçoit plus un centime. On 
lui assure un abri et un repas gratuits, et on lui dit 
de revenir à temps pour le premier train vers la 
frontière. S'il vient au rendez-vous, un employé du 
consulat le conduit à la gare, lui prend son billet, et 
lui remet la somme indispensable pour le trajet. De- 
puis qu'on agit ainsi, le nombre des Autrichiens à la 
Légion a diminué de près de moitié. 

A Paris, les Allemands besogneux ne vont pas au 
consulat, mais reçoivent de petits secours des associa- 
tions d'assistance, pour rentrer au pays. iNaturelle- 
ment, ils dépensent cet argent sur place. Une fois 
toutes les sources taries, ils se mettent en route 
pedibus cam jambis. La conséquence est que peu 
avant la frontière, à Verdun, Mézières, Toul, Nancy, 



88 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

Epinal ou Belfort, des centaines d'hommes s'enga- 
gent à la Légion, pour pouvoir enfin, après des se- 
maines, manger à leur faim. 

Il faudrait que le consulat à Paris pût procurer 
du travail aux Allemands nécessiteux. Quand il en 
aurait réuni dix ou vingt, il les ferait conduire à la; 
frontière par un de ses employés. Les bureaux 
de recrutement de l'Est auraient bientôt moins de 
besogne, car ils engagent au moins autant d'Alle-j 
mands en route pour rentrer au pays que d'hommes 
venant d'arriver en France. 



Il est fâcheux qu'après ces constatations; 
M. Polil revienne à l'idée, d'ailleurs peu préi 
cisée, d'une action diplomatique à entre- 
prendre contre la France. D'après lui, l'en- 
gagement à la Légion équivaut à un véritable 
esclavage, et doit être réprouvé comme te 
par l'ensemble des nations civilisées ; 



Après qu'on a flétri la Légion étrangère comme 
une honte de la nation française, il n'est que troj 
naturel qu'on ait dit à plusieurs reprises, à la tri- 
bune du Reichstag allemand, que la France, en la 



LA REVUE HOCHLAND 89 

conservant, se place en dehors du cercle des nations 
civilisées. 

L'empire allemand recueillera l'approbation des 
nationaux de tous les Etats civilisés, s'il considère 
comme un esclavage le service de légionnaires alle- 
mands, et s'il tire de là les conséquences voulues, 
tout tranquillement et résolument... 

... De même que l'esclavage et la traite des blan- 
ches, et que toute dégradation analogue de la person- 
nalité humaine, la Légion étrangère, telle qu'elle 
existe aujourd'hui, devrait être interdite en droit in- 
ternational. 

Le droit français, qui la tolère, est indigne d'une 
nation civilisée. 

Mais à ce propos, il est intéressant de voir 
l'auteur s'élever contre un de ses confrères, 
M. ViktorReven, qui, dans un ouvrage intitulé : 
La Légion étrangère (1), expose gravement que 
la France viole le droit international en infli- 
geant un traitement particulier à certains 
étrangers, et en imposant, à des étrangers le 
service militaire. Car, d'unppart, on ne fait au- 

(i) Die Frtmdenlegion, 2 e édition, Stuttgart, 19 13. 

8. 



90 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

cime acception de nationalité dans le trai- 
tement des légionnaires, et, de l'autre, nul j 
n'est obligé d'entrer à la Légion. Et de plus, ] 
M. Pohl observe que M. Reven s'engage ici j 
dans une voie pleine d'embûches. 

Même nos traités les plus répandus de droit inter- 
national n'observent pas toujours, ici, la retenue et ] 
la prudence nécessaires. Ainsi, on. a déclaré contraire 
au droit international, d'une manière générale, le I 
fait d'astreindre des étrangers au service militaire ou 
au paiement d'une taxe en remplacement de ce ser- 
vice. Pour reconnaître que cette thèse n'est pas con- 
forme au droit en vigueur, il suffit d'un coup d'œii 
sur l'article 1 1 de la loi militaire de l'Empire, sur la 
rédaction de la loi du 22 juillet 19 13 et sur l'article 
10 de la loi sur l'impôt militaire extraordinaire du 
3 juillet 1913. 

Il est bien évident, en effet, que ces disposi- 
tions, par lesquelles les étrangers se trouvent 
astreints à contribuer aux frais de la défense 
de l'Empire, peuvent d'autant plus être con- 
testées en droit, qu'il est tout à fait impossible 
de séparer, dans les armements d'un pays, les 



LA REVUE HOCHLAND 91 

instruments de défense proprement dits de 
ceux qui permettront éventuellement d'atta- 
quer le pays de ceux qu'on a obligés à payer. 

Cette constatation est d'ailleurs d'ordre tout 
à fait général. Quand un étranger, fixé dans 
un pays quelconque, reçoit sa feuille de con- 
tributions, il serait mal venu à déclarer qu'il 
refusera de payer tant qu'il n'aura pas la cer- 
titude que son argent ne servira pas à solder 
une dépense militaire, ce pour quoi il faudrait 
simplement supprimer les budgets militaires ! 

Aussi M. Pohl a-t-il bien raison de dissua- 
der ses compatriotes d'invoquer avec trop de 
grandiloquence, à propos de la Légion étran- 
gère, les principes généraux du droit interna- 
tional. « Le droit des étrangers, » dit-iî, « est 
encore bien obscur ». La vérité est que, 
comme l'observent les pacifistes, ce qu'on 
nomme le droit international n'est encore 
qu'un ensemble de coutumes ne présentant 
aucun caractère d'unanimité ni d'obligation, 
et qu'il serait grand temps que les puissances 
s'entendissent pour l'adoption et le dévelop- 



92 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

peinent progressif d'un Code de droit interna- 
tional positif. 

Enfin, M. Pohl conclut par une vue des 
plus louables. Les conflits soulevés par l'in- 
corporation de sujets allemands dans la Lé- 
gion portent sur des questions de fait, qui 
n'affectent ni l'honneur ni les intérêts vitaux 
des deux puissances ; lorsqu'ils n'ont pu être 
résolus par la voie diplomatique, ils sont donc 
essentiellement du domaine de la Cour per- 
manente d'Arbitrage de La Haye, ou d'une 
Commission internationale d'enquête. 

Bien mieux encore, il précise ainsi son 
idée : 

Peut-être pourrait-on conclure un traité d'arbi- 
trage permanent entre notre pays et la France, en 
vue de tous les différends pouvant résulter de la 
question de la Légion étrangère. On pourrait s'en- 
tendre à l'avance pour établir une méthode d'apla-j 
nissement applicable à ce groupe de cas, au lieu d'at- 
tendre la naissance de chaque conflit particulier pour 
conclure un compromis d'arbitrage. 



LA REVUE HOCHLAND 93 

On ne peut que se rallier à une proposition 
aussi sage, qui renverrait chacune de ces 
difficultés devant des juges impartiaux, sans 
passer par une période de tension diploma- 
tique dont la presse à sensation aime tou- 
jours à exagérer la gravité. Mais pourquoi 
faut-il que l'auteur ajoute aussitôt ce qui suit? 

Pour ne pas faire naître d'illusions, et pour laisser 
aux deux puissances la liberté nécessaire de décision, 
il faudrait que le traité d'arbitrage sur toutes les 
questions franco-allemandes relatives à la Légion 
contint la clause « autant que le permettront les cas 
particuliers et les circonstances ». Car, en un tour 
de main, un différend particulier concernant un lé- 
gionnaire allemand peut se changer en une question 
politique sérieuse ; et dans une question de ce genre, 
suivant l'excellente expression du comte Bulow du 
1 er mars 1900J, nous ne reconnaîtrons jamais d'autre 
ligne de conduite que le salas publica du peuple alle- 
mand. Finalement, donc, l'Empire allemand devra, 
précisément pour les cas dangereux, se réserver de 
décider si un tribunal d'arbitrage entrera en action, 
ou non. 



94 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

Grand merci ! Pareille restriction ne nous 
dit rien qui vaille. Un traité d'arbitrage qui 
laisserait aux pangermanistes la faculté de 
forcer la main à leur gouvernement en trans- 
formant, « en un tour de main », l'incident le 
plus insignifiant en une question nationale — 
et l'ont sait qu'ils s'entendent à faire d'un œuf 
un bœuf ! — un semblable traité serait une 
duperie qu'on ne peut vraiment pas s'attendre 
à nous voir admettre. Un traité d'arbitrage, 
rien de mieux, s'il est conclu de bonne foi, 
sans réserves ni arrière-pensées. Mais que 
dire d'un semblable traité, qui ne jouerait 
qu'à la convenance d'un des deux contrac- 
tants ! Ce ne serait plus un traité d'arbitrage, 
mais — qu'on me passe l'expression, — un 
traité d'arbitraire I 



RÉCAPITULATION DES ARGUMENTS ALLEMANDS- 

En résumé, l'argumentation des Allemands 
contre la Légion étrangère porte sur les points 
suivants : 

D'abord, en droit; et, pour commencer, une 
question préjudicielle : 

Le contrat d'engagement à la Légion est de 

| droit privé, et ne saurait donc être soustrait à 

la critique et aux réclamations des Etats 

étrangers, sur les points où il peut être con- 

I traire à l'ordre public. 

Or, il soulève les objections suivantes : 

1° On ne saurait admettre qu'un Etat mo- 
derne recoure, pour sa défense, aux services 
de sujets étrangers, car il les provoque ainsi à 



96 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

l'insoumission et à la désertion, et les astreint 
à un devoir qui peut entrer en conflit avec leur 
devoir national ; c'est là, dit-on, une doctrine 
confirmée par le fait que tous les Etats ont suc- .- 
cessivement renoncé à employer des soldats 
étrangers ; et cette considération s'impose par- 
ticulièrement à une démocratie, et plus encore 
au pays qui a proclamé les Droits de l'homme 
et s'en dit toujours le champion; 

2° Le contrat d'engagement à la Légion est 
léonin, car la durée en est trop longue, la ré- 
munération des légionnaires est insuffisante, 
le service qu'on leur impose est excessif ; et 
telle est l'exploitation à laquelle ces malheu- 
reux sont soumis, qu'il leur arrive de voir 
prolonger indéfiniment leur service, pour te- 
nir compte des journées de prison que leurs 
gradés leur ont arbitrairement infligées ; 

3° Ce contrat abuse de la misère ou de la con- 
fiance des intéressés, qui en ignorent la ri- 
gueur ; 

4' Il est applicable à des hommes mineurs. 

En fait : 



RÉSUMÉ DES ARGUMENTS ALLEMANDS 97 

1° L'Allemagne a, plus que tout autre pays, 
le droit de se préoccuper de ce qui se passe à 
la Légion, en raison du grand nombre de ses 
sujets qui y servent; 

2° Le recrutement est opéré par des racoleurs 
sans scrupules, qui abusent leurs victimes en 
les grisant et par des promesses fallacieuses ; 
et il aboutit à former un scandaleux mélange 
de meurt-de-faim, d'aventuriers et de ban- 
dits, voués à l'ivrognerie et aux mœurs les 
3lus infâmes ; 

3° Les légionnaires sont soumis aux traite- 
ments les plus abominables, tant au point de 
vue des conditions matérielles delà vie, que 
par suite de la brutalité de leurs cadres, qui 
leur infligent toutes les tortures morales et 
physiques. 

Nous allons examiner successivement tous 
ces points. 



DEUXIÈME PARTIE 

LA RÉALITÉ 



XI 

LES RACOLEURS 

La légende des racoleurs a la vie dure en 
Allemagne. Elle s'y est superposée à l'es- 
pionomanie, ce symptôme classique de la 
fièvre obsidionale qui sévit en ce moment sur 
l'Europe entière. Dans la plupart des pays, le 
touriste ou le commis-voyageur le plus inoffen- 
sif court le danger d'être arrêté comme espion ; 
en Allemagne, et s'il est Français, il risque en 
outre de se voir accusé de racolage pour le 
compte de la Légion. 



100 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

Et pourtant, dans ce pays où la police, et 
notamment la police des étrangers, est faite 
avec un tel soin, qu'à première vue elle semble 
en êlre l'institution caractéristique, dans ce 
pays où la dénonciation, considérée comme un 
acte normal, est pratiquée dans des propor- 
tions inconnues partout ailleurs, il n'a pas été 
possible, jusqu'ici, de mettre la main sur un 
de ces racoleurs qui troublent tellement le re- 
pos des pangermanistes. Mais rien n'y fait : 
quantité d'Allemands des plus sensés ont fini 
par se laisser convaincre que leur territoire 
est constamment parcouru par des émissaires 
de notr^ gouvernement, chargés de lui procu- 
rer de ia chair à canon. On a vu plus haut que 
même la Gazette de Francfort, obligée de re- 
connaître que l'existence des racoleurs n'a ja- 
mais pu être établie positivement, se tire 
d'affaire en nous intentant un procès de ten- 
dance : a Le caractère de la Légion conduit a 
priori au système du racolage... La vraisem- 
blance est en faveur de l'existence des raco- 
leurs »• 



LES RACOLEURS 101 

T Singulière vraisemblance, qui implique une 
complète aberration mentale chez le gouverne- 
ment français et son administration militaire! 
Ne serait-ce pas, en effet, une véritable folie, 
que d'envoyer à l'étranger, à grands frais, des 
agents d'une catégorie aussi inférieure, qui ne 
sauraient manquer de se faire prendre rapide- 
ment, et de compromettre leur gouvernement 
en le plaçant dans la posture la plus fâcheuse ; 
et cela, quand les candidats à l'engagement 
affluent, sur notre propre territoire, au point 
qu'on en refuse une bonne moitié ! 

Une fois de plus, disons donc aux Allemands 
que les racoleurs n'existent que dans leur ima- 
gination. Ce mot n'a même de sens précis que 
dans l'esprit des Français qui ont visité 
Londres ; aucun d'eux ne manque d'aller con- 
templer, à titre de curiosité locale, les sergents 
recruteurs qui déambulent à Trafalgar-square 
et dans Whitehall, et qui sont pour eux 
comme des survivants du bon vieux temps 
d'avant la Révolution. L'idée de recourir aux 
services de semblables individus paraîtrait 

9. 



102 LA QUESTIOxN DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 



tout à fait saugrenue à un Français quel- 
conque. 

Ce qui peut exister, par contre, — il convient 
de l'indiquer discrètement,— ce sont des agents 
provocateurs. 

Il est arrivé, en effet, que des consuls de 
France en Allemagne aient reçu des offres 
verbales, ou même écrites, d'individus propo- 
sant, soit de s'engager à la Légion, soit de prc 
curer des engagements. Des offres analogue 
parviennent souvent à nos bureaux de recru- 
tement ou à d'autres autorités françaises. Er 
voici deux exemples, publiés par le Matin di 
19 octobre 1913 : 

Le soussigné, désirant entrer à la Légion étranger 
française, mais ne possédant pas l'argent nécessair 
au voyage, prie qu'on lui envoie des fonds poste res- 
tante Apolda R. R. ioo, ou encore de le faire cher, 
cher par un monsieur à la gare d'Apolda, au train 
6 h. Ô2, se dirigeant sur Weimar. 



Salutions très distinguées. 



Rudolph Recht. 



LES RACOLEURS 103 

Zalenz j Silésie, Allemagne'. 

Je prie la direction de bien vouloir m 'admettre 
dans la Légion étrangère, dans laquelle j'ai le grand 
désir de servir, et d'avoir l'amabilité d'en avertir le 
bureau d'enrôlement, afin qu'on m'envoie les condi- 
tions d'engagement. 

Veuillez agréer l'expression démon profond res- 
pect. 

! îvent la signature et V adresse.) 

La seconde de ces lettres, si l'on y avait 
donné suite, ne pouvait donner lieu qu'à une 
retentissante polémique de presse. Mais la pre- 
mière aurait eu de tout autres conséquences; 
et nous ne pouvons que plaindre son auteur, 
policier amateur mais maladroit, pour le 
temps qu'il a perdu, en gare d'Apolda, dans 
l'attente du racoleur qui ne s'est pas présenté 
au train de 6 h. 52. 

Dans quelle proportion les avances de 
ce genre proviennent-elles d'hommes naïfs, 
égarés par les racontars qui ont cours dans 
leur pays, ou bien d'agents d'une société de 



104 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

protection contre la Légion étrangère ou de 
quelque association pangermaniste, cherchant 
à prendre nos fonctionnaires en défaut et à 
créer un beau scandale, c'est ce qu'on ne sau- 
rait dire. Mais il va de soi qu'aucune réponse 
ne leur est jamais faite : puériles ou tendan- 
cieuses, on les néglige également. 

On est toutefois en droit de pencher pour la 
seconde hypothèse, car la capture d'un raco- 
leur, véritable ou supposé, comblerait les vœux 
de tant de gens ! 

C'est ainsi que, le 1 er octobre 1913, le Lokal- 
Anzeiger et la Post annonçaient, de la part de 
la Société contre la Légion, la promesse d'une 
prime de 375 francs à la première personne 
qui ferait arrêter un des racoleurs opérant en 
Allemagne. Le* Matin du lendemain observait 
qu'il y a quelque contradiction entre cet appel 
et les fréquentes annonces d'arrestations de ce 
genre que l'on trouve dans ces mêmes jour- 
naux. Quant au Temps, il écrivait judicieuse- 
ment : 



LES RACOLEURS 105 

Celte prime ne sera jamais payée, puisque de tels 
racoleurs n'existent pas. Toutefois, on doit s'attendre 
à ce que l'espoir de la gagner fasse augmenter le 
nombre des fausses dénonciations, et, par suite, celui 
des télégrammes sensationnels contre la Légion étran- 
gère dans ia presse allemande. C'est précisément ce 
qve désire la Société de propagande de Munich. 

Peu après, les journaux allemands eurent 
d'ailleurs :ine bonne occasion de reconnaître 
quels pièges grossiers peuvent être tendus à la 
crédulité du public par de vulgaires chevaliers 
d'industrie. 

La Taeglische Rundschau du 22 octobre rap- 
portait, en effet, la burlesque aventure qui 
suit: 

Il y a quelque temps, le cas d'un employé d'assu- 
rances nommé Gustave Puis, âgé de vingt ans, de 
Langenstein, dans le Harz, fit énormément de bruit 
dans toute l'Allemagne. 

Ce jeune homme affirmait avoir été invité à boire 
à la gare de Halle-sur-Saale par un racoleur français, 
puis s'être subitement réveillé dans une caserne de 
Nancy. 



106 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

Là on l'avait obligé à signer un papier. En route 
pour Belfort, il avait réussi, avec un Hollandais éga- 
lement racolé pour la légion, à sauter du train en 
marche et à revenir en Allemagne. Il rentra chez ses 
parents, qui le soignèrent jusqu'à ce qu il fut com- 
plètement rétabli. 

Toute l'opinion publique allemande s'intéressa vi- 
vement à cette affaire, et les autorités durent ouvrir 
une enquête. Or, cette enquête a démontré que Puis 
avait inventé cette histoire de toutes pièces. 

Comme, au cours de l'instruction, il avait déposé 
sous la foi du serment, il fut accusé de parjure et il 
vient d'être condamné à un an de prison. 

Puis avait vagabondé à Berlin tout le temps qu'il 
prétendait avoir été en France. Il avait d'abord mené 
joyeuse vie, puis balayé les rues et couché à l'asile de 
nuit. 

Il faut rendre hommage à l'impartialité avec 
laquelle la feuille pangermaniste a reconnu 
comme ce Puis s'était moqué de ses compa- 
triotes. Mais comment est-il possible qu'on 
arrive à faire « énormément de bruit dans toute 
l'Allemagne » avec l'histoire d'un jeune homme 
racolé et endormi en plein centre du pays, 



LES RACOLEURS 107 

et se réveillant dans une caserne de Nancy, 
après un trajet qui demande une quinzaine 
d'heures en train rapide ! 

Et pourtant, c'est un fait : celte bourde pro- 
digieuse, qu'un homme puisse être grisé, en 
France ou même enpi-eine Allemagne, et se 
réveiller dans une caserne française, légion- 
naire sans le savoir, est acceptée comme pa- 
role d'Evangile par une multitude d'Alle- 
mands. On a vu, dans le chapitre consacré 
aux débats du Reichstag, que le député 
Ahlhorn la trouve toute naturelle; et même 
un esprit aussi avisé que M. Bernstein s'ima- 
gine que nous entretenons à Lausanne des 
racoleurs chargés d'expédier à Marseille, sous 
prétexte d'un embauchage quelconque, des 
jeunes gens qui se trouvent un jour, on ne 
sait comment, soldats à la Légion ! 

Les associations contre la Légion contri- 
buent beaucoup à répandre ces légendes, 
qui trouvent plus facilement créance du mo- 
ment qu elles ont le patronage de semblables 
groupements opérant sous le pavillon de la 



108 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

philanthropie. L'une d'elles, par exemple, 
celle qui est constituée « pour combattre l'es- 
clavage des Allemands dans la Légion », a 
fourni à M. Hans Kull quelques documents, 
sans lesquels les souvenirs personnels de l'au- 
teur seraient vraiment trop inconsistants. 
C'est ainsi qu'à la fin du volume se trouve 
une note, intitulée : Une nouvelle méthode 
de chasse à Vhomme pour la Légion étrangère 
française. On apprend là que, grâce à la vigi- 
lance des autorités allemandes, ainsi que des 
associations spéciales, « le sol de l'Empire 
semble être devenu trop chaud pour les ra- 
coleurs français », qui ont dû choisir d'autres 
terrains d'opérations. Soit dit en passant, 
c'est une tactique bien commode que celle 
qui consiste à se plaindre d'être envahi par 
les racoleurs, et, après qu'il a été impossible 
d'en prendre un seul, à déclarer qu'ils sont 
partis ! 

Quoi qu'il en soit, il paraît que c'est à Lon- 
dres que nos agents opèrent. Ils y abordent 
les Allemands nécessiteux, en se donnant pour 



LES RACOLEURS 109 

leurs compatriotes, leur offrent un secours 
pécuniaire, les conduisent en France; là, ils 
les grisent, leur font signer un engagement ; 
et, comme toujours, les malheureux se ré- 
veillent dans une caserne. 

Evidemment, cela doit revenir cher, par 
tête de légionnaire : faut-il que la République 
soit riche, pour pouvoir s'offrir des soldats à 
ce prix ! Et faut-il aussi que les jeunes Alle- 
mands aient une fâcheuse propension à se 
laisser enivrer par des inconnus, pour qu'on 
puisse édifie^ toute une campagne sur leur 
réputation d'intempérance ! 

En y réfléchissant de près, on peut attribuer 
à cette invention une origine assez vraisem- 
blable. On sait, en effet, que les sergents recru- 
teurs qui parcourent les rues de Londres por- 
tent à leur casquette un flot de rubans trico- 
lores : quelque touriste allemand, ignorant 
que les couleurs anglaises sont les mêmes que 
les nôtres, a dû s'imaginer qu'ils travaillent 
pour le compte de la France. Il n'a pas réfléchi 
jue le gouvernement anglais saurait bien 

10 



110 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

s'opposer à ce que des agents français vinssent, 
sur son propre territoire, faire concurrence 
aux hommes qui ont mission de lui procurer 
des soldats et des marins. 

Mais ce n'est pas tout. Aussitôt après avoir 
exposé cette « nouvelle méthode », la note en 
question rapporte une histoire destinée à 
montrer « combien facilement les jeunes 
étrangers sont exposés, en France, à être en- 
rôlés contre leur volonté dans la Légion ». Il 
s'agit d'un certain Max Kûhn qui, à Nancy, 
fut enivré par des racoleurs, et, suivant la for* 
mule, « se réveilla le lendemain matin à la 
caserne ». Il souffrit mille misères, contracta 
une maladie de cœur, reçut un coup de feu 
dans la poitrine, et devint impotent ; alors 
« le gouvernement français se débarrassa de 
lui en l'expulsant par delà la frontière ». Ren- 
tré au pays, il se présenta à l'autorité mili- 
taire, qui le reconnut impropre au service; et 
le tribunal d'Elberfeld lui infligea 160 marcs 
d'amende pour émigration illicite, c'est-à-dire 
pour insoumission. 



LES RACOLEURS 111 

Voilà donc un insoumis qui invoque l'ex- 
cuse si commode de l'enivrement par incon- 
nus, remontant à plusieurs années, et on lui 
accorde, ou l'on feint de lui accorder créance 
pour monter une machination absurde contre 
un pays voisin ! 

Il arrive heureusement que des gens de 
bonne foi examinent les choses de plus près, 
et constatent l'inanité de ces légendes. C'est 
ainsi que la National-Zeitung du 3 janvier 
1914 contenait un intéressant reportage, dont 
voici le résumé, tel que l'a donné le Temps : 

... Le récit publié hier dans la Gazette Nationale 
par un rédacteur nommé Erhard Breitner montre 
qu'il est faux q&e les déserteurs allemands aient 
jamais été enrôlés de force dans la Légion. Ce jour- 
naliste a eu la curiosité d'observer de ses propres 
yeux les méthodes d'engagement suivies par les bu- 
reaux de la Légion. Il s'est rendu en France, s'est fait 
passer pour déserteur, et a demandé à entrer dans la 
Xégion. Il doit reconnaître que les autorités militaires 
françaises n'ont exercé sur lui aucune pression et qu'on 
lui a laissé toute la liberté de signer son engagement* 



112 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGER! 

Voici à peu près le récit cTErhard Breitner : 

« Le I er janvier, je passai la frontière non loin de 
Nancy et je me rendis d'abord au village français de, 
Novéant ; j'allai aussitôt dans un café et je déclara 
que je voulais aller à la Légion. On me conseilla de 
me rendre auprès du maire. A la mairie, je fus sou-j 
mis à un interrogatoire très minutieux. Je déclarait 
que je n'avais point de papiers. On me donna alors j 
une enveloppe fermée et on me conseilla de me ren- 
dre à Pagny. Je m'informai des moyens d'aller à 
Nancy ; je demandai à l'employé qui me rendit l'en- 
veloppe si j'avais des chances d'être accepté à la Lé-* 
gion. Il leva les épaules et dit en riant : « Si vous 
êtes en bonne santé, si vous en avez le ferme désir, 
pourquoi pas? En tout cas, bonne chance sur votre 
route ! » 

Erhard Breitner se rendit alors à Pagny, et de \i 
par le premier train à Nancy. Au bureau de recrute* 
ment, on examina avec soin la lettre de recomman- 
dation remise par le maire de Novéant, et on le sou- 
mit à un nouvel interrogatoire. Dans l'après-midi 
l'examen médical eut lieu. Il fut déclaré bon pour 1 
service. Un officier lui apporta un contrat d'engagé 
ment et lui montra la place où il fallait signer. Breitne 



\ 



LES RACOLEURS 113 

demanda la permission de réfléchir jusqu'au lende- 
main et d'emporter le contrat, afin de l'étudier à 
loisir. L'officier le regarda avec défiance et dit : 
« Vous pouvez faire ce que vous voulez ; nous ne 
vous contraignons en aucune manière ; mais vous 
n'avez pas le droit d'emporter cette pièce. Vous pou- 
vez vous en aller si vous voulez ; je ne sais toutefois 
pas si nous vous reprendrons demain ». Breitner, 
persistant dans son attitude, quitta alors la caserne et 
rentra en Allemagne, d'où il a adressé cette lettre à 
la Gazette nationale. 

Hâtons-nous d'ajouter, d'après le résumé 
publié par le Journal, que non seulement 
M. Breitner ne fit pas connaissance avec la fa- 
meuse boisson enivrante qui perdit tant de ses 
compatriotes, mais on lui offrit une tasse de 
café, qu'il déclare avoir trouvée excellente. 

Mais il faudra encore bien des expériences 
de ce genre — à supposer qu'elles soient fidè- 
lement rapportées par les journaux de tout 
bord, pour détruire les effets du travail de ca- 
lomnie que, depuis si longtemps, on poursuit 
méthodiquement contre la France, à propos de 

10. 



114 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

la Légion. Pour le moment, des gens parmi les 
plus sérieux, en Allemagne, croient aveuglé- 
ment aux méfaits de ces racoleurs qui, pour 
commettre la moitié de ce dont on les accuse, 
devraient former une légion plus nombreuse 
que la Légion elle-même. 

Tout cela est d'autant plus pitoyable, que 
les metteurs en scène de cette agitation ne 
peuvent manquer d'être parfaitement au cou- 
rant de nos lois et règlements, ainsi que de la 
manière dont on les applique. Mais la masse du 
public allemand, qu'ils trompent sciemment, 
a besoin d'être éclairée sur ce point, non seule- 
ment par des efforts particuliers, tels que la 
présente étude ou le reportage de la Gazette na- 
tionale, mais par des constatations officielles- 

A cet égard, le Matin du 10 novembre pu- 
bliait le télégramme suivant, de Berlin : 

A la suite de la campagne menée par la presse 
allemande contre le prétendu racolage pour la Légion 
étrangère, le chancelier de l'Empire, M. de Bcth- 
mann-Hollweg, a récemment ordonné une minu- 
tieuse et impartiale encpiête. 



LES RACOLEURS 115 

Suivant des informations de bonne source publiées 
par les journaux allemands, les recherches ont donné 
un résultat purement négatif, et il a été impossible 
jusqu'à ce jour de convaincre de racolage une seule 
des personnes arrêtées sous cette inculpation. 

Je ne sais ce que vaut cette nouvelle, dont 
la rédaction est un peu vague ; mais il est bien 
• désirable -qu'elle soit confirmée, et que le gou- 
vernement allemand, qui est assez prodigue de 
communiqués à la presse, donne la plus 
grande publicité possible aux résultats de 
toute enquête entreprise sur cet irritant sujet 
des racoleurs. Le gouvernement français ne 
pourra que lui savoir gré de faire ainsi la lu- 
mière sur des accusations haineuses et dépour- 
vues de fondement. 

Ces dernières, en effet, continuent à se pro- 
.duire avec une persistance vraiment déconcer- 
tante. Voici, par exemple, un télégramme du 
21 novembre, paru dans le Temps daté du 23 : 

Les journaux pangermanistes continuent leur 
campagne contre la Légion étrangère. La Gazette 
^nationale apprend par un télégramme de Hanovre 



116 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE, 

qu'un lycéen de cette ville aurait été enlevé à se: 
parents par des racoleurs opérant pour le compte d< 
la Légion. Cette affirmation ne s'appuie d'ailleurs su; 
aucune base précise. Il est singulier que la pressi 
pangermaniste ne se rende pas compte du tort qu'ell» 
fait à sa propagande en multipliant des histoire 
aussi invraisemblables que ridicules. 

En vérité, ces journaux ont une bien pièti\ 
idée du sens critique de leurs lecteurs, à qui il 
représentent l'Allemagne entière comme cou 
verte d'un vaste réseau de racoleurs, opéran 
dans les régions les plus diverses, et enlevan 
les jeunes gens par centaines, sans jamais êtr 
pris sur le fait! 

Dès le lendemain, cette inepte invention étai; 
démentie : 

Le Berliner Tageblatt de ce matin donne un dé 
menti catégorique au récit fantastique publié par 1< 
gazettes pangermanistes au sujet de l'engagement 
la légion d'un lycéen Tropf, qui a écrit de Marseill 
une longue lettre à sa famille, où il déclare s'êti 
volontairement engagé à la Légion. A en croire 1< 
premières informations publiées par la presse berli 



LES RACOLEURS 117 

noise, Tropf avait été enlevé par un racoleur de la 
Légion étrangère. 

Les journaux poursuivent d'ailleurs leur cam- 
pagne systématique contre la Légion. La Gazette de la 
Croix annonce qu'un jeune homme, nommé Tjomas, 
domicilié à Trebendorf, aux environs de Berlin, a 
quitté l'Allemagne pour aller contracter un engage- 
ment de cinq ans à la Légion étrangère. 

Mais les lecteurs de la National Zeitung ont- 
ils eu connaissance de l'article du Tageblatt ? 
Et que vaut, à leurs yeux, la parole du grand 
organe radical ? 

Et quant au départ, également spontané, 
du jeune Tjomas, que peut^on y objecter ? La 
Gazette de la Croix publie-t-elle la liste nomi- 
native de tous les émigrants ? Que l'un d'eux 
aille en Amérique ou en Algérie, où est la dif- 
férence ? 

Voici, pour en finir avec ce point, encore un 
fait qui montre que l'ardeur des anti-légion- 
naires ne se laisse pas arrêter par le seul bruit 
que le chancelier de l'empire aurait fait procé- 
der à une enquête concluant à la non-exis- 



118 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

tence des racoleurs. Le Journal iï Alsace-Lor- 
raine du 22 novembre contenait la note sui- 
vante : 

Trente personnes ont constitué hier soir à Berlin 
un groupe de combat contre la Légion étrangère. Le 
siège central est à Munich. Il a été décidé de former 
de pareilles sociétés dans toutes les villes d'Alle- 
magne (1). 

Dans la réunion de ce soir ont parlé plusieurs an- 
ciens légionnaires. La réunion a recommandé les 
moyens suivants au gouvernement : 

i° Exiger de la France l'extradition de tous les 
légionnaires ayant moins de 21 ans lorsqu'ils se sont 
engagés ; 

2 Engager l'Italie, l'Espagne, la Suisse et l'Au- 
triche à protester à la Conférence de La Haye contre 
l'institution de la Légion étrangère ; 

3° Aggraver les lois punissant les recruteurs ; 

4° Rapatrier les Allemands sans ressources. qui se 
trouvent en France, 

On peut supposer que le gouvernement alle- 

(1) Il s'agit évidemment de sections locales de la Société 
Municboise. 



LES RACOLEURS 119 

mand ne manquera pas de faire comprendre à 
ces trente bourgeois de Berlin qu'il y a cer- 
taines « exigences » que l'on ne peut pas poser 
à une nation indépendante, et certaines ac- 
tions communes où Ton a peu de chances 
d'entraîner les autres Etats. 

Quant aux deux autres moyens préconisés 
par la section, ils sont tout à fait recomman- 
dâmes. 

Que Ton rapatrie les Allemands indigents 
existant en France, rien de mieux : nos tra- 
vailleurs ne tiennent pas à les voir avilir le 
prix de la main-d'œuvre, non plus que nos 
œuvres d'assistance ne se soucient de les avoir 
à leur charge. Et il est à remarquer que ce 
vœu répond à celui de MM. Roloff etPohl, cité 
plus haut. 

Reste l'idée d'aggraver les lois contre les ra- 
coleurs. 

Ce n'est pas en France qu'on y verra le 
moindre inconvénient, puisque cette mesure 
ne pourra pas faire frapper un seul agent, 
français ou étranger, de notre gouvernement. 



120 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

Mais que les vaillants ligueurs y prennent 
garde. Sont-ils bien certains que les premières 
victimes de ces lois vengeresses ne devraient 
pas être, à défaut des consuls visés par l'article 
précité de M. Rolqff, le général von Deimling, 
le colonel von Reuter, le lieutenant Schadt, 
le jeune sous-lieutenant baron von Forstner 
et les membres du Conseil de guerre de Stras- 
bourg ? — Je ne me permettrais pas cette 
question, si elle n'avait déjà été posée, en 
Allemagne même, par un grand nombre de 
journaux, et si les faits, ou plutôt les sujets 
allemands, n'y avaient répondu à l'avance. 

Voici, à cet égard, quelques extraits du 
journal Le Temps. 

Numéro du 26 novembre 1913 : 

On télégraphie de Saint-Dié. 

Cinq jeunes Alsaciens, originaires de Saverne, 
viennent de se présenter au bureau du commissaire 
spécial de la gare de Saint-Dié, et ont formulé une 
demande d'engagement à la Légion étrangère. 

Ils ont été dirigés sur le bureau de recrutement 
d'Epinal. 



LES RACOLEURS 121 

Numéro du 4 décembre : 

On télégraphie de Chartres : 

Indigné de la conduite des autorités à la suite des 
incidents de Saverne et des brutalités dont les soldats 
sont victimes, un négociant de Colmar a tenu à 
ce que son fils servît au 102 e d'infanterie, à Char- 
tres, après l'avoir fait naturaliser Français. 

« Le jeune homme vient d'arriver à la caserne 
Marceau, écrit Y Homme libre. Il ne connaît pas du 
tout notre langue. Les officiers ont mis leurs hommes 
au courant de cette situation particulière et les ont 
invités à se montrer bienveillants envers leur nou- 
veau camarade. Cette exhortation était superflue, car 
les braves soldats chartrains avaient entre eux spon- 
tanément décidé de faire tout ce qui dépendrait d'eux 
pour rendre agréable au jeune Alsacien son passage 
dans l'armée française. » 

Numéro du 14 décembre : 

Boulevard de Sébastopol hier, dans la soirée, trois 
jeunes gens abordaient un gardien de la paix, et l'un 
d'eux lui tenait ce langage : 

Nous sommes Alsaciens-Lorrains. Mon frère et un 
de ses camarades étaient soldats. Ils ont déserté. Moi, 

11 



122 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

qui n'ai que dix-huit ans, je suis parti avec eux pour 
ne pas servir dans l'armée allemande. JNous voulons 
nous engager dans la Légion étrangère. Venus à Paris 
dans ce but, avec quelques économies, nous n'avons 
plus rien maintenant. 

Le gardien conduisit les trois jeunes gens au com- 
missariat des Arts-et-Métiers. Ce sont effectivement 
trois Alsaciens ; Charles Zweg et Jacques Wolf, âgés 
de vingt-trois ans, et le frère de ce dernier, Louis 
Wolf. 

Au reste, il semble bien certain que l'ou- 
trance même de la campagne menée contre la 
Légion est allée à rencontre du but visé par 
ses promoteurs, en ce sens qu'en attirant l'at- 
tention sur cette troupe, elle y a déterminé un 
notable surcroît d'engagements. 

On sait, en effet, que tous les engagés sont 
concentrés à Marseille, d'où on les embarque 
pour Oran à chaque courrier, c'est-à-dire deux 
fois par semaine (1). 

(i) Bien entendu, ces départs ont lieu par les courriers 
postaux. Et l'on peut s'étonner en lisant dans le volume du 
sieur Hans Kull qu'il a été embarqué sur « un grand vais- 



LES RACOLEURS 123 

Or, d'après Y Opinion du 13 décembre, le 
nombre des départs du fort Saint-Jean a été 
de : 

3.016 en 1910 

3.276 en 1911 

3.432 en 1912 

3.540 jusqu'au 1 er septembre 1913. 
On estimait alors que le nombre total, à la 
fin de 1913, atteindrait 4.660, représentant une 
augmentation de 1.228, ou 35,6 0/0 sur Tannée 
précédente (1). 

D'après la même source, dans la seule jour- 
née du lundi 13 octobre 1913, vingt deux 
jeunes Allemands se sont présentés au bureau 
de recrutement de Verdun pour être dirigés 
sur la Légion. 

^eau de guerre français », qui donna par un coup de ca- 
non le signal du départ I Peut-être, après tout, est-ce 
pour faire honneur à ce futur historiographe delà Légion, 
que le gouvernement de la République l'a fait chercher à 
Marseille par un cuirassé... 

(i) Voir les remarques du chapitre XIII, page i44* 



XII 



COMMENT SE FONT LES ENGAGEMENTS 



L'engagement à la Légion étrangère ne 
peut se contracter que devant un sous-in- 
tendant militaire, après que le candidat a subi 
dans un bureau de recrutement un examen 
d'aptitude physique. 

Les conditions du contrat figurent sur l'acte 
d'engagement, et le sous-intendant doit en 
donner lecture au candidat avant de lui faire 
signer cet acte, dont il lui remet un exemplaire 
à conserver. En fait, l'officier de recrutement, 
devant lequel l'homme comparaît d'abord, 
l'éclairé également sur la portée de cet acte, 
car il est bien inutile d'examiner à fond un 
homme pour que celui-ci se ravise ensuite, en 



COMMENT SE FONT LES ENGAGEMENTS 125 

présence du sous-intendant. Est-il besoin de 
dire que, si un homme se présentait au recru- 
tement ou à la sous-intendance en état d'ébriété 
ou de visible inconscience, il serait aussitôt 
mis à la porte des bureaux? Tout Allemand 
sérieux qui lira ces lignes appréciera la diffé- 
rence qui existe entre des officiers, dont deux 
au moins (le sous-intenâant et le commandant 
de recrutement) sont des officiers supérieurs, 
et les racoleurs de la légende, qui font signer 
l'engagement par des hommes grisés d'eau-de- 
vie et de promesses fallacieuses. 

L'étranger qui veut s'engager dans la Légion 
I doit être âgé de 18 ans au moins et de 40 ans 
au plus ; il doit avoir la taille minimum de 
1 m. 55 et être vigoureusement constitué et en 
état de faire campagne, tant en Algérie que 
dans les colonies. Bien entendu, l'examen phy- 
sique qu'il subit à cet effet est très sévère, et 
une bonne moitié des candidats y sont refu- 
sés : le bureau de recrutement qui, par négli- 
gence, expédierait en Algérie du « gibier 
d'hôpital », se verrait reprocher sévèrement 

11. 



126 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

les frais inutiles qu'il imposerait à l'Etat : 

Le candidat doit être porteur, lorsqu'il se 
présente devant le sous-intendant : 

1° De son acte de naissance ou d'une pièce 
équivalente ; 

2° D'un certificat de bonne vie et mœurs ; 

3° Du certificat d'aptitude physique, délivré 
par le bureau de recrutement. 

Mais, dans le cas où il n'est pas porteur des 
deux premières pièces ci-dessus, on passe 
outre à l'engagement. 

Cette dernière disposition ne s'applique 
qu'aux candidats étrangers. 

Quant aux Français, il est nécessaire d'indi- 
quer également ici les conditions de leur enga- 
gement; car elles déterminent la composition! 
et les qualités particulières de ce corps de 
troupe sur lequel nos voisins se font des idée* 
si fausses. 

Bien entendu, je ne parle pas des cadre 
servant au titre français. Ceux-là, officiers e 
sous-officiers, sont des hommes de choix, de 
sujets d'élite, pour qui c'est une distinctio 



COMMENT SE FONT LES ENGAGEMENTS 127 

recherchée et enviée que d'être détachés à la 
Légion. On a, d'ailleurs, vu plus haut, par l'ar- 
ticle de la Gazette de Francfort, que leur valeur 
est reconnue, en Allemagne, par les hommes 
que n'aveugle pas la passion politique. 

En dehors de ces cadres, Feffectif de la Lé- 
gion comprend, dans une proportion d'environ 
45 0/0, des Français « servant au titre étran- 
ger ». 

Cette qualification ne signifie nullement, 
comme on le croit en Allemagne, que ces 
hommes aient perdu momentanément leur 
qualité de citoyens français, ce qui serait 
absurde, puisqu'ils ne peuvent acquérir au- 
cune autre nationalité ; elle signifie simple- 
ment que, pendant la durée de leur engage- 
ment, ils ne peuvent pas servir au titré 
français, c'est-à-dire profiter de la situation 
qu'ils ont pu acquérir à la Légion pour entrer 
avec leur grade dans un corps de troupe mé- 
tropolitain ou colonial. 

Or donc, les Français qui désirent servir au 
titre étranger doivent contracter un engage- 



128 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

ment, dans les mêmes conditions que les 
étrangers, devant un sous-intendant militaire. 
Ils sont tenus de produire, outre le certificat 
d'aptitude physique délivré par le comman- 
dant de recrutement : 

1° Leur livret militaire ou un état de ser- 
vices ; 

2° Un extrait de leur casier judiciaire ; 

3° Un certificat d'identité, délivré par le 
maire de leur dernier domicile. 

En aucun cas, ils ne sont dispensés de la 
production de ces pièces. L'extrait du casier 
judiciaire, notamment, est nécessaire pour éta- 
blir que le candidat n'a subi aucune condam- 
nation entraînant l'exclusion de l'armée ac- 
tive, ces condamnations empêchant égalemen 
tout engagement dans la Légion (1). 

(i) Rappelons que sont exclus de l'armée : 
i° Les individus qui ont été condamnés à une peine 
afflictive et infamante ou à une peine infamante dans le 
cas prévu à l'article 117 du Gode pénal ; 

2° Ceux qui, « yant été condamnés à une peine correc- 
tionnelle de deux ans d'emprisonnement et au-dessus, ont 



COMMENT SE FONT LES ENGAGEMENTS 129 

Mais il faut noter ici — nous y reviendrons 
plus tard — que cette exigence est facile à 
tourner, puisqu'il suffit que le candidat se dise 
étranger, pour qu'on ne lui impose plus au- 
cune justification de son identité. 

Ce serait une erreur de croire que cette dis- 
position ne peut bénéficier qu'à des malfai- 
teurs proprement dits : voici un exemple du 
contraire. 

Au mois de juillet 1913, les journaux ont 
rapporté l'aventure de deux sous-officiers de 
la garnison de Nice, qui avaient demandé à 
aller servir au Maroc, sans réussir à obtenir 
cette faveur. Ils désertèrent, s'engagèrent à la 
Légion sous de faux noms, mais furent recon- 
nus et arrêtés, lun avant même d'être embar- 
qué, l'autre à son arrivée au corps, où se trou- 
vait un officier de son ancien régiment. Ils 
furent traduits devant un conseil de guerre, 

été? en outre, par l'application de l'article 4a du Code 
pénal, frappés de l'interdiction de tout ou partie de l'exer- 
cice des droits civiques, civils ou de famille ; 
3° Les relégués collectifs. 



130 LA QUESTION DE LA LEGION ÉTRANGÈRE 

qui ne pouvait pas absoudre leur désertion, 
mais qui, vu les circonstances, qui l'avaient 
déterminée, se borna fort justement à leur in-j 
fliger trois mois de prison avec sursis. 



Quoi qu'il en soit, cette pratique — sur 
laquelle, je le répète, nous reviendrons 
plus loin en détail, n'est pas sans inconvé- 
nients. Elle motiva un décret du 14 août 1906, 
qui aggrava notablement les conditions de 
l'engagement. 

Depuis un certain temps, en effet, on cons- 
tatait un sensible abaissement du niveau mo- 
ral et de la discipline des légionnaires. Beau- 
coup de mauvais sujets s'étaient engagés en> 
fournissant de faux renseignements d'identité; 
et de plus, les rengagés, sachant que leurs 
droits à la pension de retraite étaient définiti 
vement acquis, se laissaient souvent aller à 
l'inconduite. 

Pour les gradés, on disposait d'une sanction 
normale, la rétrogradation, bien suffisante 



COMMENT SE FONT LES ENGAGEMENTS 131 

>our les maintenir dans le droit chemin ; mais, 
l'égard des simples légionnaires, on était 
lésarmé, à moins de recourir à des rigueurs 
excessives et à de trop fréquents envois aux 
compagnies de discipline. Ainsi que le dit le 
ninistre, dans le rapport au président de la 
République qui motive le décret : 

Il ne peut être question de leur appliquer des 
Deines disciplinaires exagérées ou des moyens de ré- 
pression spéciaux, que réprouverait le caractère hu- 
manitaire de notre législation actuelle. Mais il me 
semble possible et équitable de les retenir par l'appât 
du gain, et de ne les payer, en quelque sorte, que 
proportionnellement aux services rendus ; l'Etat se 
réserverait la faculté de renvover les éléments mau- 
vais, à l'instar d'un patron dont les ouvriers manquent 
aux obligations de leur contrat. 

En conséquence, le décret de 1906 décida 
que les contrats d'engagement des légionnaires 
non gradés pourront être résiliés d'office après 
trois ans de service, dont six mois passés dans 
une compagnie de discipline; et de même pour 
les contrats de rengagement, au bout de dix- 



132 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

huit mois de nouveau service, si l'homme a 
passé en tout huit mois aux compagnies de 
discipline. Mais cette grave mesure discipli- 
naire ne peut être prononcée que par le géné- 
ral commandant le 19 e corps d'armée (ou, en 
Indochine et à Madagascar, par le général 
commandant supérieur des troupes), et sur 
l'avis d'un conseil de discipline convoqué à cet 
effet; et comme elle implique que l'homme a 
déjà motivé la réunion d'un autre conseil sem- 
blable qui l'a envoyé dans une compagnie de 
discipline, on peut estimer que des garanties 
suffisantes sont fournies par là contre l'arbi- 
traire. 

Mais l'expérience montra bientôt que cela ne 
suffisait pas encore, et deux nouveaux décrets, 
des 10 mars 1908 et 24 mars 1912, vinrent ren- 
chérir sur la sévérité de celui de 1906. Actuel- 
lement, dans certains cas déterminés, par 
exemple quand on apprend qu'un légionnaire 
a déjà été renvoyé antérieurement des troupes 
coloniales ou de la Légion, ou qu'il a encouru 
une condamnation aux travaux publics, il 



COMMENT SE FONT LES ENGAGEMENTS 133 

peut être traduit sans aucun délai devant un 
conseil de discipline, aux fins de résiliation de 
son engagement ou rengagement. 

Ces dispositions sont inscrites sur l'acte 
d'engagement, et font partie de celles qui 
doivent être lues par le sous-intendant, avant 
la signature de l'acte, à l'homme désireux de 
s'engager. 

On voit combien on est loin de l'étrange con- 
ception des journalistes allemands, suivant la- 
quelle on s'efforcerait de prolonger arbitraire- 
ment la durée du service des légionnaires, en 
leur infligeant des journées de prison, dont la 
durée totale viendrait s'ajouter au temps pour 
lequel ils se sont engagés. 

Il est bien exact que, d'une manière géné- 
rale, les militaires sont maintenus au corps, 
après le départ des hommes de leur classe, 
pendant un nombre de jours égal au nombre 
de journées de prison ou de cellule qu'ils ont 
pu subir au cours de leur temps de service, 
sauf la disposition suivante : si ce nombre de 
journées dépasse soixante, la durée du main- 

12 



134 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

tient au corps est fixée par le conseil de disci- 
pline, statuant en dernier ressort, et ne peutj 
être inférieure à trois mois ni supérieure à un 
an. 

. Ainsi, la durée du ce rabiot» qui pourrait] 
être infligé à un légionnaire comme à tout 
autre soldat, en vertu du droit commun, ne 
saurait dépasser un an. En outre, cette prolon- 
gation de service ne peut pas résulter automa 
tiquement, comme on le croit en Allemagne 
d'une série de punitions injustes ou excessive!' 
infligées par un sous-officier mal disposé,!*;, 
conseil de discipline fournissant à l'intéressi 
la possibilité de se défendre. Mais d'autre part 
il est évident que ce mode de répression n- 
peut avoir d'efficacité que s'il est employé tou 
à fait exceptionnellement, à titre d'exemple* 
comme cela a lieu dans les troupes du servie 
obligatoire. Si, après avoir recruté par engage 
ments un corps de volontaires de qualité doi 
teuse, on conservait, par punition, ceux qui s 
sont montrés mauvais, ou encombrerait bier 
tôt ce corps d'éléments qui achèveraient de 



COMMENT SE FONT LES ENGAGExMENTS 135 

gâter complètement, et corrompraient tout le 
reste. 

C'est précisément pourquoi on en est venu, 
après quelques expériences fâcheuses, au pro- 
cédé directement contraire à celui que les Alle- 
mands croient en vigueur. Au lieu de conser- 
ver par force les éléments malsains, au delà 
du terme de leur engagement, on a institué une 
procédure permettant de rompre ce dernier 
avant son expiration; et ce châtiment, très sé- 
vère, puisqu'il enlève au légionnaire sa situa- 
tion, tout en le privant du bénéfice de la pen- 
sion de retraite, fait partie des dispositions 
dont les hommes sont avisés avant de signer 
leur engagement. 

Que tout cela est loin de la légende de ces 
racoleurs qui amènent de pauvres jeunes ; 
gens, par surprise, dans un enfer où des 
gradés impitoyables les maintiendront indé- 
finiment 1 



XIII 



NOMBRE ET NATIONALITE DES LEGIONNAIRES 



Recherchons maintenant de quels éléments 
la Légion se trouve composée, par le jeu na- 
turel de cette législation. 

Quelle est, d'abord,* la répartition des 
diverses nationalités dans cette troupe bi- 
garrée ? 

La première constatation, un peu para- 
doxale, à laquelle on est conduit, est que la 
Légion étrangère est, pour moitié, compo- 
sée de Français. Et la seconde, que le nom- 
bre de ses soldats allemands a été fortement 
exagéré, dans les deux pays, pour les be- 
soins de la polémique : on est naturellement 
porté, d'un côté, à grossir les motifs que Ton 



NATIONALITÉ DES LÉGIONNAIRES 137 



croit avoir de se plaindre, et de l'autre, à faire 
valoir l'attraction exercée par la Légion sur 
lesjeunes Allemands. 

M. Hans Kull, documenté par Y Association 
contre V esclavage des Allemands dans la Légion 
étrangère, « d'après les données françaises offi- 
cielles », attribue à la Légion la composition 
suivante : 

Alsa ciens-Lorrains 
Allemands 
Suisses . 



5.44o 


soit 


45»/o 


i.44o 


» 


12 » 


960 


» 


8 » 


84o 


» 


7 » 


600 


» 


5 i 


600 


» 


5 » 


600 


» 


5 » 


48o 


» 


4 » 


48o 


» 


4 » 


600 


)> 


5 » 



Français . 
Italiens. . 
Espagnols . 
Autrichiens 
Hollandais . 
Divers . . 

Total . . . i3.o4o soit 100 °/ 

Et l'auteur ajoute que « de 1907 à 1908 », on 
'a pas incorporé moins de 4.946 sujets alle- 
mands, soit 2.635 Alsaciens-Lorrains et 2.311 
utres Allemands. 

Il est permis de se tromper, mais non à ce 
joint. 

12. 



138 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

Tout d'abord, on remarquera le vague de 
cette expression « de 1907 à 1908 » : signifie-t- 
elîe « pendant les deux années 1907 et 1908 », 
ou bien « pendant une année, à cheval sur 
1907 et 1908 »? On le sait d'autant moins, que 
l'auteur, dans sa préface, prétend avoir relevé 
1.386 engagements d'Allemands, « de mai à 
septembre 1908 » : si ces derniers mots, signi- 
fient cinq mois pleins, ils correspondent, pour 
une année, à un nombre de 3.326 engage- 
ments. 

Mais peu importe, car l'exagération, commise 
n'est pas du simple au double? mais bien du 
simple au décuple : pendant ces deux années, 
en effet, le nombre total des enrôlés de toutes 
nationalités n'a été que de 1,704 et 2.595, sur 
lesquels on compta, respectivement, 223 et 
307 Alsaciens-Lorrains ! 

Quant aux effectifs des deux régimentsje ne 
suis pas en état de les donner tels qu'ils étaient 
à une même date ; mais les voici, à deux dates 
suffisamment voisines pour qu'on puisse, sans 
erreur sensible, les comparer et les totaliser. 



NATIONALITÉ DES LÉGIONNAIRES 139 





s o £T 
Te -""- - 

-i, - zr, 

Z ^^ 


F .S 

.r c ^ 

O 

O - 


Total 


°/o 


Français . . . . . 


2.58o 


2.169 


4.749 


45,2 


Alsaciens-Lorrains. 




35o 


354 


704 


6,7 


Allemands .... 




87e 


9 85" 


1 855 


17.6 


Belges .... 






384 


3 9 i 


77 5 


7.4 


Suisses . . • , 






2^7 


327 


624 


5,9 


Italiens , 






223 


255 


4 7 8 


4,5 


Espagnols 






i43 


128 


271 


2,5 


Russes . . 






58 


61 


IJ 9 


1,1 


Luxembourgeois 






2 9 


4i 


7° 


°,7 


Tunisiens 
Marocains . 






61 
29 < 


: » 


m 


'■7 


Autrichiens . 






i84 


\ 






Hollandais . 






32 


1 






Américains . 






3il 


335 


6 99 


6,5 


Hongrois. . , 






28 . 








Turcs. . . . 






28 1 


1 






Divers 






61 














5.388 


5.i33 


10 521 


99.8 



Ceux du 1 er régiment sont empruntés à un 
r.rticle de M. Stéphane Lauzanne, qui venait 



140 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

de se renseigner sur place, à Bel-Abbès (Matin 
du 2 octobre 1913) ; et ceux du 2 e régiment sont 
pris dans l'ouvrage de M. Poimiro, lequel les 
tenait du colonel Passard, commandant le ré- 
giment (1). 

Ces chiffres appellent un commentaire. Ils 
signifient, en effet, que 4.749 hommes au moins 
sont certainement et réellement des Français : 
ce sont : 1° les gradés servant au titre fran- 
çais ; 2° les hommes qui, tout en établissant 
leur qualité de Français, se sont engagés au 
titre étranger ; et 3° des étrangers qui, enga- 
gés d'abord comme tels, ont obtenu leur na- 
turalisation ; en moyenne, on accorde environ 
140 naturalisations par an dans chaque régi- 
ment ; et sur l'ensemble des deux régiments, 

(i) Rappelons à ce propos que la Légion étrangère est, 
en réalité, une brigade commandée par un général. Elle se 
compose, en effet, de deux régiments divisés chacun en 
6 bataillons à 4 compagnies, plus deux compagnies de dé- 
pôt (une de recrues et une de convalescents) ; il existe en 
outre un bataillon de marche : au total, l'effectif de plus 
de trois régiments ordinaires. Actuellement, 5 bataillons 
«ont au Maroc, 3 en Indochine, le reste en Algérie. 



NATIONALITÉ DES LÉGIONNAIRES 14Î 

il y a en permanence environ 300 naturalisés 
originaires d'Alsace-Lorraine (1). 

Mais, sur les 5.772 hommes qualifiés d'étran- 
gers, il se trouve un nombre tout à fait in- 
connu de Français qui, ne pouvant ou ne vou- 
lant pas fournir de pièces d'identité, se sont 
donnés pour étrangers; ceux-là se fontgénéra- 
lement inscrire comme Belges, Luxembour- 
geois ou Suisses, c'est-à-dire d'un pays de 
langue française. 

D'autre part, les engagés allemands se 
donnent souvent pour Alsaciens ou pour Au- 
trichiens, dans l'espoir d'être mieux accueillis ; 
et de toute façon, les fils d'immigrés, nés en 
pays annexés, sont officiellement comptés 
comme Alsaciens-Lorrains. De sorte que, fina- 
lement, la statistique ci-dessus doit être inter- 
prétée de la manière suivante : 

Sur 10.521 hommes, la Légion compte au 
moins 4.749 Français, et au plus 5.772 étran- 

(i) Voir à ce sujet l'intéressant article de M. André 
Fribourg, Les Alsaciens- Lorrains et la Légion étranger e 9 
d&nsVOpinion du i5 novembre i()i3. 



142 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

gers. Et, parmi ces derniers, on trouve au plus 
704 Alsaciens-Lorrains non encore naturalisés, 
775 Belges, 624 Suisses, etc., et au moins 
1.855 Allemands. 

Mais enfin, dans l'impossibilité où Ton est 
dé préciser absolument les chiffres, nous les 
admettrons comme bons, ou au moins comme 
suffisamment approchés. Et nous dirons donc 
que la Légion comptait, en 1913, 10.521 
hommes, dont 704 Alsaciens-Lorrains et 
1.855 Allemands, soit 2.559 ressortissants de 
l'Empire. 

S'ils sont malheureux, c'est en nombreuse 
compagnie, puisque nous brutaliserions égale- 
ment 3.213 autres étrangers et, ce qui est plus 
étrange encore, au moins 4.749 Français Et si 
Ton songe que tout le bruit fait par la presse 
pangermaniste n'a trouvé aucun écho en 
Alsace-Lorraine, il ne reste plus, pour mo- 
tiver tant d'alarmes, que 1.855 Allemands, 
formant environ un sixième de l'effectif to- 
tal. 

Sans doute, le nombre ne fait rien à l'affaire ; 



NATIONALITÉ DES LÉGIONNAIRES 143 

et y eût-il. encore moins de victimes, on com- 
prendrait que leurs compatriotes s'en mon- 
trassent émus. Mais encore — à supposer, tou- 
jours, que les faits allégués soient exacts— on 
est en droit de s'étonner de la disproportion 
existant entre la cause et ses effets, et de se 
demander si, de leur côté, les pangermanistes 
•ont là conscience bien nette. 

Ils protestent violemment contre la situation 
faite à 1.855 de leurs compatriotes, — ou plu- 
tôt de leurs anciens compatriotes, car enfin 
ces hommes, en venant à la Légion, ont 
volontairement abandonné leur nationalité 
•d'origine. Mais ne compte-t-on pas, à l'inté- 
rieur de l'Empire, sur trois de ses frontières, 
plusieurs millions d'habitants qui n'ont nulle- 
ment demandé à devenir Allemands, et qui se 
montrent médiocrement satisfaits de leur 
sort? Et que diraient nos voisins, si les peuples 
qui ont plus d'affinité qu'eux avec ces popula- 
tions cédaient aux excitations de leurs natio- 
nalistes, et prétendaient transporter sur te 
terrain- international la question du régime 



144 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

qu'elles subissent en vertu de la loi du plus 
fort ? D'une part, une poignée de « Prussiens 
libérés », suivant l'expression que s'appliquait 
à lui-même Henri Heine; de l'autre, des 
millions de Mussdeutsche, d' « Allemands par 
force » : quelle serait, pour des tiers impar- 
tiaux, la question la plus internationale? 

Je n'insiste pas sur ce sujet délicat et qui, je 
le répète, réserve le point de savoir si les lé- 
gionnaires sont réellement tant à plaindre ; 
j'ai voulu indiquer seulement que, s'il est tou- 
jours imprudent de s'immiscer dans les 
affaires du voisin, il existe des cas où il ne 
suffit même pas d'y regarder à deux fois. 



Pour en finir avec cette question des effec- 
tifs, une précision est encore nécessaire, afin 
d'éviter des interprétations erronées et mal- 
veillantes. 

On sait en effet que certains Allemands re- 
présentent la Légion comme le tombeau de 
leur race : d'après les écrits cités au chapi- 



NATIONALITÉ DES LÉGIONNAIRES 145 

tre IV, 200.000 d'entre eux y auraient déjà 
péri, soit une moyenne de 2.400 par an. C'est 
notablement plus que la Légion n'a reçu 
d'hommes de toutes nationalités depuis sa 
création. 

Il importe de ne pas confondre le nombre 
des engagés avec celui des départs de Mar- 
seille, mentionné à la page 123. Ce der- 
nier, pour les trois années 1910, 1911 et 1912, 
dont on avait les résultats complets, s'élevait 
à 10.724, soit, en moyenne, 3.574 par an. 
Mais il comprend, outre les engagés partis de 
France, des rengagés, des hommes des cadres, 
et enfin des hommes rentrant de congé. Sur 
les deux premières catégories, un grand nom- 
bre d'hommes sont refusés à l'examen médical 
subi à l'arrivée en Afrique, qui est plus sévère 
que celui des bureaux de recrutement. Et par 
contre, beaucoup d'engagements sont con- 
tractés en Afrique même, et ne figurent donc 
pas dans la statistique au départ de Mar- 
seille. 

Le nombre véritable des engagements, tel 

13 



146 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

qu'il a été fourni officiellement à M. Poimiro, 
a été de : 

1.704 en 1907 
2.595 en 1908 
2.397 en 1909 
2.118 en 1910 
Total : 8.844, 
La moyenne pour ces quatre années est donc 
2.203, comprenant environ 1.200 étrangers, 
sur lesquels environ 280 obtiennent, par la 
suite, leur naturalisation. 

D'autre part, on vient de dire que l'effectif de 
la Légion, en 1913, peut être évalué à 10.521 
hommes. Si l'on admettait ce nombre tel quel, 
on arriverait à une conclusion qui, sans justi- 
fier pleinement le pessimisme des anti-légion- 
naires allemands, révélerait un rendement 
bien insuffisant du nombre des hommes in- 
corporés. 

La proportion des rengagés, en effet, s'élève 
à 48 0/0 du total. Sur 10.521 hommes, elle 
donnerait donc, en nombre rond, 5.000 ren- 
gagés et 5.500 soldats de moins de cinq ans de 



NATIONALITÉ DES LÉGIONNAIRES 147 

services. Et ces derniers étant répartis en cinq 
classes, on arriverait à une moyenne de 1.100 
hommes présents, par année de recrutement 
Le déchet serait donc de 50 0/0. 

Seulement, d'après les renseignements que 
je dois à un ancien officier de la Légion, l'effec- 
tif ci-dessus ne comprend que les hommes 
instruits, incorporés dans les unités actives* 
Il faudrait y ajouter, pour chaque régiment, 
la compagnie des recrues, dont l'effectif est 
très considérable et varie constamment, selon 
les arrivées mensuelles de France, les engage- 
ments contractés en Afrique et le degré de 
préparation antérieure des engagés; d'après 
cet officier, qui a commandé une de ces com- 
pagnies, son effectif s'est élevé une fois jus- 
qu'à 1.400 hommes. En fait, le nombre total 
des légionnaires varie entre 13.000 et 14.000. 
Et, tout compte fait, autant qu'il est possible 
d'établir des moyennes en pareille matière, le 
déchet peut être compris, suivant les époques, 
entre 18 et 36 0,0. 

Encore n'est-il pas imputable uniquement 



148 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

à des décès et à des infirmités contractées au 
service. Il comprend également un nombre 
variable de désertions, de condamnations, et 
surtout de ces renvois par mesure discipli- 
naire dont il a été question au chapitre pré- 
cédent, et que ne mentionne aucun auteur alle- 
mand. 

Quant aux pertes proprement dites, causées 
par le feu et la maladie, il serait illusoire de 
chercher à en donner une moyenne, car elles 
varient naturellement dans des proportions 
considérables. On pense bien que ce n'est pas 
sans de douloureux sacrifices que la- Légion a 
mérité de voir inscrire sur ses drapeaux les 
noms de Sébastopol, Kabylie, Magenta, Ca- 
merone, Extrême-Orient, Dahomey, Mada- 
gascar, auxquels on pourrait ajouter ceux de 
la guerre franco-allemande, du Maroc, et de 
tant d'expéditions obscures et souvent fort 
meurtrières: en une courte campagne dans le 
Sud-Oranais, il est arrivé à une compagnie de 
perdre 60 hommes, dont deux officiers. Mais 
ce sont là des risques de guerre, tels qu'ils ne 



NATIONALITÉ DES LÉGIONNAIRES 149 

s'en produit que dans des circonstances ex- 
ceptionnelles, et auxquels il faut évidem- 
ment penser avant de contracter un engage- 
ment. Ils représentent ici la part que tout 
homme est bien obligé de faire au hasard, au 
moment de prendre une détermination quel- 
conque; et cette part est certainement toujours 
considérable quand on prend du service dans 
une armée coloniale. Mais nous avons pleine- 
ment le droit de dire que, dans l'espèce, elle 
est réduite au minimum. En garnison, et 
même dans les postes les plus reculés, la vie 
à la* Légion, dont on verra plus loin tout le 
confort, ne comporte pas plus de souffrances 
ni de deuils que celle d'aucune autre troupe. 
Et c'est là l'essentiel. 



13. 



XIV 

LES CHERCHEURS D'AVENTURES 
ET LES DÉSHÉRITÉS 



Passons maintenant à l'examen de la valeur 
morale des éléments ainsi réunis. 

Pour les écrivains et conférenciers panger- 
manistes, la chose est bien simple. La Légion, 
suivant eux, comprend un certain nombre 
d'esprits aventureux, séduits par les hasards 
d'une existence romanesque ; des victimes du 
racolage, attirées là par leur misère, leur naï- 
veté et leur imprudence ; puis des déserteurs, 
autant de traîtres méprisables ; enfin un ra- 
massis de chevaliers d'industrie et même de 
bandits, contumaces ou libérés, qui, joints 



LES CHERCHEURS d' AVENTURES 151 

aux déserteurs, corrompent les autres, et don- 
nent leur empreinte à l'ensemble. 

Les chercheurs d'aventures, nous n'en par- 
lerons pas : si la Légion n'existait pas, ils s'en- 
gageraient dans d'autres corps coloniaux, où 
il suffirait de rendre plus élastiques les limites 
d'âge à l'admission. 

La misère, assurément, coopère au recrute- 
ment, comme elle amène des malheureux à 
exercer des métiers bien plus pénibles, et dans 
lesquels ils sont loin de trouver le confort très 
réel dont jouissent les légionnaires et d'avoir 
la garantie d'une pension de retraite au bout 
de 15 ans. 

Et certainement, la plupart des hommes, 
s'ils avaient le choix entre la rude profes- 
sion des armes aux colonies et de bonnes 
rentes ou une occupation facile et richement 
rétribuée, ne choisiraient pas la première. 
Mais voilà : tout le monde n'a pas ce choix. 

Et alors, on est bien obligé de se demander 
ceci : ceux des hommes qui ne se sont engagés 
que par misère absolue, par incapacité de 



152 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

trouver un autre travail quelconque, ceux qui 
étaient réellement des épaves de l'organisation 
économique actuelle, que seraient-ils deve- 
nus, si la Légion ne les avait recueillis? — Des 
assistés? Des mendiants? Des délinquants? 
Mettons que, pour ces malheureux, la Légion 
soit une sorte d'œuvre d'assistance par le tra- 
vail, certainement moins pénible que d'autres, 
et qui offre des chances d'avenir très appré- 
ciables, allant jusqu'au grade d'officier et à la 
décoration, avec un minimum assuré par la 
pension de retraite de simple légionnaire ; et 
l'on sera forcé de convenir que c'est là une ins- 
titution fort utile. Ce côté de la question n'a 
d'ailleurs pas échappé à certains auteurs alle- 
mands, comme M. Roloffet divers hommes 
politiques cités phis haut. 



XV 



SUR LES DESERTEURS, EN GENERAL 



Quant aux déserteurs, leur cas n'est pas 
si simple qu'on paraît le croire, et mérite une 
étude détaillée. 

On méprise très justement, en tous pays, 
ies hommes qui ont abandonné leur drapeau 
par lâcheté, par l'appât du gain ou d'un 
grade supérieur, par mépris de leur devoir 
civique, bref ceux qu'un sentiment vil et ina- 
vouable a poussés à combattre leur patrie et 
leurs anciens compagnons d'armes. 

Mais les lâches et les sans -patrie ne quittent 
évidemment pas une armée pour aller s'enrô- 
ler dans une autre, et notamment dans une 
troupe qui est constamment en campagne ou 



154 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

sur le qui-vive ; et d'autre part, si cette der- 
nière assure à ses soldats une vie matérielle 
très convenable, elle ne leur offre pas un pont 
d'or suffisant à attirer les hommes capables 
de trahir par esprit de lucre. Une des raisons 
pour lesquelles aucune somme d'argent n'est 
payée au moment de l'engagement est précisé- 
ment que l'État français ne veut pas s'exposer 
au reproche d'attirer les étrangers par la cons- 
titution d'une sorte de prime à la désertion. 

Tout ce gibier de potence se garde donc de 
venir à la Légion. Et si, par aventure, le cas se 
présente sous l'influence d'un excès momen- 
tané de misère, il est très vraisemblable qu'un 
homme de ce genre ne tardera pas à tomber 
sous le coup des punitions graves qui déter- 
mineront la rupture de son engagement, en 
vertu des dispositions citées plus haut. 

Mais tous les déserteurs ne méritent pas la 
réprobation qui s'attache à ceux que nous 
venons de considérer. Bien au contraire, il en 
est qui, victimes de circonstances extérieures, 
ont pris, pour des motifs dignes de tout res- 



SUR LES DÉSERTEURS, EN GÉNÉRAL 155 

pect, une résolution toujours bien pénible, 
puisqu'elle entraîne l'expatriation et la rupture 
des liens de famille et d'amitié, sans compter 
les difficultés matérielles. Tels sont Les hommes 
à qui la fierté la plus légitime a rendu intolé- 
rables certaines molestations, ou qui, au nom 
d'une tradition toujours vivante dans leurs 
cœurs, ne peuvent pas adopter le culte d'une 
patrie qu'on prétend leur imposer. 

Nous touchons ici à la considération qui est 
réellement la cause profonde de l'hostilité des 
Allemands contre la Légion. Cette dernière les 
gêne, parce qu'elle crée un élément de com- 
paraison que Ton peut interpréter dans un 
sens défavorable à l'Allemagne : sauf excep- 
tions, chaque Allemand qui sert à la Légion 
est une protestation vivante contre certaines 
institutions de son paj^s. 

J'aurais voulu m'abstenir de parler de ces 
choses, car cette partie de mon étude m'expose 
fort à être taxé d'hostilité systématique, sinon 
de chauvinisme agressif, par beaucoup d'Alle- 
mands: et certes, ce n'est pas dans cet esprit 



156 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

que j'écris. Je prie donc ceux qui seront tentés 
de penser ainsi, de faire le petit effort de lire 
avec patience un exposé qui est nécessaire 
à la bonne compréhension de cet important 
sujet. 



XVI 



LES VICTIMES DE MAUVAIS TRAITEMENTS 



De même que les journaux allemands ne se 
lassent pas de rapporter des histoires de sup- 
plices infligés à des légionnaires, leurs con- 
ïères français donnent fréquemment des in- 
formations du genre de la suivante, découpée 
dans le Temps : 

Chalon-sur-Saône, 12 août 191 3. 

Un Allemand, nommé Richard Muller, âgé de dix- 
neuf ans, s'est présenté ce matin au recrutement de 
Chalon-sur-Saône afin d'y contracter un engagement 
dans la Légion étrangère. Richard Muller était en- 
gagé à l'école des sous-officiers de Potsdam. 11 a dé- 
erté, dit-il, à la suite des mauvais traitements qu'il 
1 subis. 11 porte au bras droit une blessure qui lui a 

4 



158 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

été faite d'un coup de baïonnette. Ses poignets sont ! 
meurtris par les chaînes. 

Les médecins militaires vont s'assurer qu'il peut 
servir dans la Légion. 

Sans doute, chaque fois qu'un déserteur 
se présenté ainsi à un bureau de recrutement, 
en disant qu'il a fui les mauvais traitements 
dont il était victime, il faudrait pouvoir 
faire, dans ses déclarations, la part de lexa-, 
gération et du désir de se rendre intéressant ; 
même quand il montre sur son corps des 
traces de coups et de blessures — ce qui esl 
fréquent — on ne peut savoir si elles ne 
proviennent pas de quelque rixe après boire ; 
et il est naturellement impossible de contrôlei 
des dires qui sont souvent suspects. Et san$ 
doute aussi, nos journaux sont enclins à accep 
ter aveuglément ces autobiographies peut-êtr< 
un peu truquées, à renchérir sur elle, à exa 
gérer la brutalité régnant dans l'armée aile 
mande. 

Mais il n'en est pas moins certain que le; 
poursuites pour mauvais traitements de supé 



LES VICTIMES DE MAUVAIS TRAITEMENTS 159 

rieurs à soldats, ou pour brimades sauvages 
d'anciens à conscrits, sont en Allemagne d'une 
fréquence inconnue partout ailleurs — si j'ai 
bonne mémoire, on en a relevé plus de 250 au 
cours de l'année dernière ; et ces poursuites qui, 
soit dit en passant, n'aboutissent jamais qu'à 
des peines dérisoires de quelques jours d'arrêt, 
sont motivées, dans chaque cas particulier, 
par une longue suite de brutalités. Or, les cas 
isolés, ou peu répétés, que l'autorité ne juge 
pas nécessaire de traduire devant un conseil 
de guerre, sont évidemment beaucoup plus 
nombreux ; d'où l'on est fondé à conclure que 
le maltraitement des soldats est bien un trait 
caractéristique de l'armée allemande. 

C'est une constatation qu'il est permis défaire 
sans y mettre d'intention particulièrement dé- 
sobligeante et hostile. Il est certain que les 
mœurs allemandes ont conservé quelques 
traits de rudesse dont les pangermains vont 
jusqu'à faire honneur à leur nation, et contre 
lesquels la protestation des esprits libéraux est 
de jour en jour plus vive et plus puissante. On 



160 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

connaît, par exemple, la coutume barbare des I 
duels d'étudiants, et les balafres répugnantes 
dont les juristes et les fonctionnaires les plus 
paisibles tirent vanité, et qui, hors d'Aile- j 
magne, n'ont d'équivalent que sur les visages j 
des Cafres. L'été dernier, on apprit avec éton- I 
nement, par des annonces de journaux, que I 
certains chirurgiens facilitent cet embellisse- 1 
ment aux étudiants, sans douleur et sans dan- 
ger, en leur tailladant la figure après insensi- 
bilisation et avec toute garantie d'asepsie. Or, J 
au milieu de l'éclat de rire soulevé par cette 
nouvelle, les vieux Germains protestèrent,non 
contre le maintien dune tradition aussi fâ- 
■ cheuse, mais contre l'amollissement des mœurs 
et la dégénérescence que dénotait la réduction 
du nombre des duels! Croit- on que ces mêmes 
hommes, investis d'un grade dans l'armée, 
soient très enclins à respecter la personnalité 
d'un conscrit, ou à la protéger contre les ex- 
cès d'un subordonné ? Pour eux, la brutalité 
est un moyen d'éducation à la Spartiate, des- 
tiné à aguerrir, à tremper les hommes ; et c'est 



LES VICTIMES DE MAUVAIS TRAITEMENTS 161 

faire preuve de vaine sensiblerie, que de la 
combattre. D'ailleurs, les punitionscorporelles 
ont-elles été supprimées dans les écoles alle- 
mandes? Et pourquoi se montrerait-on plus 
sensible à l'égard d'hommes faits que vis-à- 
vis de bambins et de fillettes ? 

Cette tendance est bien connue dans les pays 
qui envoient des officiers faire des stages à 
l'étranger; en Suisse notamment, des plaintes» 
ont été formulées maintes fois à l'adresse des 
instructeurs qui, ayant accompli de sem- 
blables périodes en Allemagne, en étaient re- 
venus trop prussianisés, non seulement dans 
leur allure extérieure, mais dans leur manière 
d'être vis-à-vis de la troupe. Et il y a deux ans, 
quand il arriva, en plein Constantinople, de- 
vant la porte du ministère de la guerre, qu'un 
lieutenant-colonel de la mission allemande, 
trouvant qu'une sentinelle ne l'avait pas salué 
correctement, lui rectifia la position avec sa 
cravache, et fut tué raided'un coup de baïon- 
nette, cette riposte tragique n'étonna que les 
officiers allemands. 

14. 



162 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

Eh bien, il n'est pas nécessaire d'aller jus- 
qu'en Turquie pour trouver des hommes à qui 
le sentiment de leur dignité rend ces procédés 
insupportables. Même pour leurs compatriotes, 
mieux vaut qu'ils désertent, que de se suicider 
ou de tuer leurs chefs; et en tout cas, on ne 
peut demander aux étrangers de les considé- 
rer comme des criminels. 

Sans doute, on conçoit que leur conduite, 
ainsi que les réflexions qu'elle suggère, soient 
désagréables aux Allemands; mais est-il juste 
que ceux-ci s'en prennent à leurs voisins ? 



XVII 

LES ANNEXÉS 

Encore plus brûlante et dangereuse à traiter 
est la question des déserteurs Alsaciens-Lor- 
rains. 

On a vu plus haut que le nombre déclaré de 
ces derniers, soit 704 non encore naturalisés 
et 300 naturalisés, contre 1.855 Allemands, 
est au-dessus de la réalité dans une propor- 
tion impossible à déterminer. Mais, quel- 
que réduction qu'on veuille lui faire subir, 
il est très élevé relativement à celui des Alle- 
mands, puisque la population du pays annexé, 
y compris les immigrés, ne constitue que les 
3 0/0 de celle de l'Empire. 

Le nombre des engagements d'Alsaciens- 



164 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

Lorrains a d'ailleurs sensiblement décru : il se 
maintient, depuis quelques années, entre 200 
et 300 par an, alors qu'il était plus que double 
il y a vingt ans. Entre autres causes de cette 
réduction, il faut noter que, de 1871 à 1880, on 
n'accepta pas d'autres engagements que les 
leurs et ceux des Suisses, et aussi que la loi du 
26 juin 1889, admettant, pour certaines caté- 
gories d'individus, l'acquisition de la qualité 
de Français par simple déclaration, permet 
aujourd'hui à beaucoup d'Alsaciens Lorrains 
d'entrer directement dans l'armée française 
sans passer par la Légion étrangère. 

Quoi qu'il en soit, l'existence de la Légion, 
plus connue çn Allemagne que celle de la loi 
de 1889 sur la naturalisation, met en évidence 
un fait, que j'énoncerai le plus discrètement' 
possible en disant que les Alsaciens-Lorrains 
paraissent servir plus volontiers dans l'armée 
française que dans l'allemande. 

Nous sommes conduits par là à quelques 
considérations que je dois indiquer, non pour 
donner à ce travail une allure politique qu'il 



LES ANNEXÉS 165 

importe, au contraire, d'éviter, mais simple- 
ment pour exposer les causes d'une situation 
dont il faut bien constater la réalité. 

En dehors des milieux « pangermanistes », 
on ne trouve plus guère personne pour con- 
tester que l'annexion de l' Alsace-Lorraine ait 
été la plus grande faute commise en poli- 
tique internationale depuis les conquêtes de 
Napoléon. 

Or, cette faute a été aggravée encore, si 
possible, par la suite ininterrompue de mala- 
dresses qui a sévi depuis lors sur ce pays. Et 
parmi les fautes secondaires qui vinrent ainsi 
renchérir sur la principale, une des plus 
graves consista dans l'imposition prématurée 
du service militaire à la population annexée. 

Lorsque, en 1890, Helgoland fut cédée à 
l'Allemagne, la Grande-Bretagne ne traitait 
pas, comme nous en 1871, avec le couteau sur 
la gorge : elle concluait librement une tran- 
saction équitable, et put faire admettre que 
les habitants de l'île, nés avant son change- 
ment de maître, seraient dispensés du service 



166 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

militaire. Ce dernier n'y fut donc appliqué 
qu'en 1910, à une génération nouvelle, qui 
l'accepta d'autant plus naturellement, qu'au- 
cun souvenir de guerre, de conquête et de 
deuil ne se mêlait à l'idée de son change- 
ment de nationalité. 

Dès 1893, je montrais, à la suite du remar- 
quable écrivain qui signait Jean Heimweh, 
« comment on aurait pu gagner les annexés ». 
A propos de la dispense du service mili- 
taire pour une période de vingt ans, je di- 
sais (1) : 

C'eût, été, de la part des Allemands, la plus grande 
des habiletés. En ne forçant ni les vaincus de la 
veille, ni leurs fils, à servir dans les rangs de leurs 
vainqueurs, on eût diminué dans une proportion 
considérable le nombre des options pour la France : 
on eût évité l'émigration des jeunes gens, qui n'a cessé 
d'appauvrir le pays, de déchirer les familles, de ravi- 
ver toutes les plaies, de causer des mesures de rigueur, 
telles que la confiscation des biens des partants ; bref, 



(i) V Alsace-Lorraine devant V Europe, par Patiens, Paris, 
OUendarff. 



I 



LES ANNEXÉS 167 

on aurait ménagé la transition, et, en renonçant à 
une génération de soldats malgré eux, sécurité bien 
médiocre pour l'Empire, on aurait vraisemblable- 
ment préparé, pour l'époque actuelle, une génération 
en grande partie allemande. 

Mais ce sont là des idées que l'Allemagne 
bismarckienne était incapable de concevoir. 
On appliqua donc sans ménagement la loi de 
recrutement. Les anciens soldats français de- 
vinrent des réservistes et des landwehriens 
allemands ; et l'on incorpora, sans tenir 
■compte des souffrances représentées par cette 
mesure, des jeunes gens parmi lesquels les 
uns s'étaient engagés avant l'âge pour faire le 
coup de feu contre l'envahisseur, d'autres 
avaient eu leur père tué sous le drapeau trico- 
lore, et tous avaient perdu quelque membre 
de leur famille ou souffert matériellement de 
l'invasion ! Et pour cela, on invoquait un de- 
voir supérieur, le patriotisme : comme si un 
peuple pouvait, par ordre, changer de patrio- 
tisme comme on change de linge. 

A ces considérations /morales s'ajoutaient 



168 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

celles de l'intérêt personnel dans ce qu'il a de 
plus légitime. L'Alsacierï-Lorrain incorporé 
dans l'armée allemande sait bien qu'il n'y peut 
arriver à rien : toujours dédaigné,sinon insulté, 
toujours suspect, écarté systématiquement des 
postes entraînant une certaine responsabilité 
personnelle, tels que l'humble emploi de télé- 
graphiste militaire, il n'est bon qu'à faire de la 
chair à canon. Dans l'armée française, et à 
quelque catégorie sociale qu'il appartienne, il 
obtiendra l'avancement correspondant à son 
instruction et à la qualité de ses services; 
puis ce sera la pension de retraite ou une 
situation civile, souvent les deux ensemble. Ces 
choses-là sont de notoriété publique, même 
au delà des frontières ; il n'est pas étonnant 
qu'elles déterminent des vocations dans la 
patrie de Kellermann, de Kléber, de Ney et de 
Rapp. 

Ce n'est pas qu'on ne sente, même en Alsace-' 
Lorraine, les inconvénients que présente pour 
le pays l'exode continu de tant de ses jeunes 
gens, choisis parmi les meilleurs. Le journal 



LES ANNEXÉS 169 

Dur' s Elsass, en résumant, dans son numéro 
du 4 octobre 1913, l'article de Y Illustration du 
19 juillet, l'accompagnait de ce commentaire, 
auquel il attachait assez d'importance pour 
l'insérer dans les deux langues : 

Personne n'en voudra aux Allemands de chercher 
à empêcher leurs jeunes gens d'entrer à la Légion 
étrangère, et nous autres Alsaciens, nous aussi, nous 
ne pouvons que déconseiller à nos compatrioles d'aller 
sacrifier leurs forces à la Légion et d'en priver notre 
pays qui en a tellement besoin. 

Mais nous nous élevons contre la manière dont est 
menée^. l'agitation contre la Légion. Nous sommes 
outrés des mensonges et des insanités colportés contre 
la Légion étrangère... 

Quoi qu'il en soit, on voit que, parmi les 
îommes quiontabandonné le drapeau de leur 
)ay? d'origine pour venir servir à la Légion, 
[il existe au moins deux catégories, les mal- 
traités et les annexés (y compris les Danois 
>A les Polonais), auxquels on ne peut, sans 
me injustice criante, appliquer dans son 

15 



170 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

sens infamant la qualification de déserteurs. 
Quant à la situation juridique de ces 
hommes, quant au droit de la France à ac- 
cepter leurs services, nous y reviendrons plus 
loin. 



XVIII 

LES DÉLINQUANTS DE DROIT COMMUN 
LEUR RELÈVEMENT 



Restent les hommes coupables d'infrac- 
tions au droit commun. 

Ici, les règlements ont institué, entre les 
Français et les étrangers, une différence de 
traitement qui est sujette à controverse. 

Pour les Français, en effet, la production du 
livret militaire (ou, ce qui revient au même, 
d'un état de services), ainsi que d'un extrait du 
casier judiciaire, est absolument indispen- 
sable. On n'admet pas, en effet, les hommes 
ayant encouru des condamnations qui en- 
raînent l'exclusion de l'armée (voir chapi- 
re XII) ; mais on accepte ceux dont le passé 



172 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

comporterait, en cas d'appel au service, l'envoi 
aux bataillons d'infanterie légère d'Afrique 
{vulgo, zéphirs). On admet, en effet, que, chez 
ces derniers, il existe une chance de relèvement 
dont la Société a le devoir de tenir compte ; 
aussi bien, d'ailleurs, les hommes du contin- 
gent, désignés pour ces bataillons spéciaux, 
peuvent-ils être envoyés dans d'autres corps, 
après un séjour d'épreuve d'une année. 

Pour les étrangers, au contraire, on com- 
mence bien par prescrire qu'ils doivent pro- 
duire, outre leur acte de naissance ou une 
pièce équivalente, un certificat de bonne 
vie et mœurs; mais on ajoute aussitôt qu'en 
l'absence de ces pièces, il sera passé outre à 
l'engagement. Autrement dit, on renonce, en 
fait, à tout contrôle sur leur passé, et l'on 
s'expose à enrôler, parmi des hommes suscep- 
tibles de relèvement, des criminels dont véri- 
tablement il n'y a rien de bon à espérer. 

Cette disposition est difficile à justifier ; et 
Ton peut même soutenir que, si une distinc- 
tion devait être établie entre engagés français 



DÉLINQUANTS ET RELÈVEMENT 173 

et étrangers, elle se comprendrait mieux dans 
le sens d'une exigence plus sévère à l'égard des 
léments venus du dehors, qui sont plus su- 
jets à caution, puisqu'il est moins facile ou 
nême impossible de s'informer des circons- 
ancesde leur faute. 

D'autre part, bien des Français, qui ne se- 
aient pas acceptés en raison de leurs antécé- 
ents, profitent de la facilité plus grande qu'on 
aisse aux étrangers. Il leur suffit de se décla- 
er étrangers — c'est-à-dire Belges ou Suisses, 
uand ils ne connaissent que leur langue ma- 
ernelle, et de se donner un état civil imagi- 
îaire, pour qu'on ne leur demande rien de plus. 

Parfois il arrive qu'un de ces hommes, 
tyant servi honorablement et même mérité un 
;rade ou une distinction, fasse connaître sa 
éritable identité et demande à être inscrit 
omme Français servant au titre étranger, 
dors on lui inflige, pour la forme, soixante 
ours de prison pour fausse déclaration d'iden- 
ité ; on ne les lui fait pas accomplir, et tout 
stdit. , 

15. 



174 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

Sans doute, ce sont là des subterfuges qu'on 
peut juger peu compatibles avec la nécessaire 
rigidité des lois et des règlements militaires. 

Mais pourtant, voici deux cas où Ton peut | 
trouver ample matière à réflexion, et qui 
montrent combien il est difficile de porter un 
jugement absolu sur des matières aussi déli- 
cates. Leurs précédents se comptent par cen- 
taines, et je les choisis ici parce que, par une 
remarquable coïncidence, ils se sont produits 
le même jour, au moment même où j'écris. 

Le Journal, du 8 novembre 1913, contenait 
la dépêche suivante de Montpellier, du 7 : 

Le conseil de guerre du 16 e corps, siégeant à Mont- 
pellier, vient de réduire à un mois de prison avec 
sursis une peine de vingt ans de travaux forcés infli- 
gée au contumax Cherfils, originaire de la Drôme. j 

Cherfils, étant sergent-fourrier au 96 e d'infanterie 
à Béziers, commit une série de détournements et 
faux ; puis il déserta et se réfugia en Suisse. Il 
vécut six mois, gagnant sa vie comme manœuvre. Ui 
ancien légionnaire suisse, à qui il confiait ses pei 
lui conseilla de s'engager à la Légion étrangère 



DÉLINQUANTS ET RELÈVEMENT 175 

contracta un engagement de cinq ans au 2* étranger, 
sous le nom de Marcel Henri, sujet suisse. 

A. l'audience, le défenseur, M e Ricateau, de Béziers, 
donne lecture des certificats délivrés à Cherfils par 
ses chefs à la Légion. On entend l'ancien capitaine de 
l'accusé, M. Berlandier, actuellement comrnandant 
au i43 e d'infanterie, et M. le docteur Magnan, pré- 
sident du conseil général de la Drôme, qui donnent 
de bons renseignements sur Cherfils. 

Des documents et des dépositions il résulte que 
l'accusé fut un parfait honnête homme et un excel- 
lent soldat jusqu'au jour où une influence féminine 
l'amena à commettre la faute pour laquelle il est 
jugé. Le conseil, ému, rendit le verdict d'indulgence 
que nous relatons plus haut. 

D'autre part, on lit dans le Temps du 9 (1) : 

Devant la Cour d'assises des Basses-Pyrénées, a 
comparu hier le légionnaire Jean Léman — en réa- 
lité Joseph-Mathieu Duron, — arrêté le mois dernier 

(i) On sait que le Temps, journal du soir, est antidaté. 
Cet article est donc du 8 novembre, et le mot « hier », 
par lequel il commence, indique que le jugement est, 
comme le précédent, du 7. 



176 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

à Pau, où il s'était rendu pour faire liquider sa pen- 
sion de retraite militaire. 

Originaire des Landes, Duron avait été condamné 
par contumace, en 1896, peu après sa sortie d'un ré- 
giment d'infanterie coloniale où il avait contracté un 
engagement, à la peine de vingt ans de travaux for- 
cés, pour faux et usage de faux, commis au préjudice 
de M. Ollé-Laprune, banquier à Pau. C'est alors que 
sous le nom de Jean Léman, il s'engagea à la Légion 
étrangère où, pendant sept années, il se comporta en 
soldat d'élite, se distinguant si bien par sa bravoure, 
qu'il fut décoré sur le champ de bataille et nommé 
caporal-fourrier quelques mois avant sa libération. 

Cependant, le mois dernier, l'heure de la retraite 
ayant sonné pour lui, le légionnaire songea à faire 
liquider sa pension. Il se rendit à Pau à cette fin ; 
mais là, inquiet de son passé, ne sachant par quel 
moyen sortir des difficultés qui s'offraient à lui, il 
eut l'idée d'aller prendre conseil du procureur de la 
République et de lui confier son secret, et c'est ainsi 
que ce magistrat se vit dans la pénible nécessité de le 
faire arrêter. 

Dans une émouvante plaidoirie, M° Favarel, du 
barreau de Pau, a rappelé tout le passé du légionnaire 
et a notamment donné lecture du télégramme sui- 



. DÉLINQUANTS ET RELÈVEMENT 171 

vant qu'il venait de recevoir du lieutenant Moundy, 
sous les ordres duquel il avait servi ; 

Mon brave Léman, 

Renseigné trop tard par les" journaux, je regrette de ne 
pouvoir aller déposer en ta faveur. Cependant je suis cer^ 
tain de ton acquittement. Bravo pour notre vieille Légion 
bienfaitrice ! Toutes mes sympathies. 

Après une courte délibération, l'ancien légionnaire 
a été acquitté aux applaudissements d'un nombreux 
auditoire. 

Voilà deux hommes que la Légion a sauvés. 
S'ils avaient été arrêtés aussitôt leur crime 
commis, ou qu'ils se fussent constitués pri- 
sonniers, leur peine qui, en raison de leurétat 
de contumace, a été portée automatiquement 
au maximum, aurait très probablement été 
moindre ; elle aurait même pu se réduire à 
deux ans de prison pour le premier, et à 
un an pour le second, si on leur avait trouvé 
des circonstances atténuantes. Mais qu'on les 
ait envoyés aux travaux forcés ou en prison, 
ils y auraient achevé de se corrompre définiti- 



178 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

vement ; même en admettant, contre toute 
vraisemblance, qu'ils s'y soient amendés, il 
leur était impossible, une fois leur peine ter- 
minée, de trouver un emploi et de rentrer 
dans le cadre de la vie sociale : ils étaient ir- 
rémédiablement perdus. Au lieu de cela, ils 
ont pu entrer à la Légion en se faisant passer 
pour étrangers, et s'y sont conduits de telle 
manière, que le Conseil de guerre et la Cour 
d'assises ont également considéré que leur 
faute était rachetée. La législation en vigueur 
ne leur a donc pas seulement ouvert la voie du 
salut ; elle a également bénéficié à la société 
qui, au lieu de deux criminels endurcis, pos- 
sède aujourd'hui en eux des membres réhabi- 
lités, et certainement décidés à poursuivre dé- 
sormais une existence honnête et utile. Qu'au- 
rait-on gagné à les écraser sans recours sous 
toute la.rigueur du Code pénal ? 

Et voici encore le cas d'un jeune capitaine 
qu'un moment de folie, une vilaine histoire de 
jeu, a obligé de quitter l'armée. Il s'engage 
comme étranger, devient un bon sous-officier, 



DÉLINQUANTS ET RELÈVEMENT 179 

et, retraité, achève sa vie paisiblement et dans 
l'obscurité, comme colon en Algérie. Valait-il 
mieux l'acculer au suicide? 

Mais, d'autre part, convient-il que la loi 
fournisse ainsi elle-même le moyen de la 
tourner? Convient-il que, permettant à l'un ce 
qu'elle interdit à l'autre, elle encourage elle- 
même à la fraude, fût-ce dans une bonne in- 
tention? Ou bien vaul-il mieux qu'elle de- 
meure rigide et implacable, et qu'elle réduise 
au désespoir et à de nouveaux crimes ceux 
qu'une certaine bienveillance permettrait de 
sauver? C'est là un problème au sujet duquel 
on peut soutenir le pour et le contre avec une 
égale bonne foi et dans les meilleures inten- 
tions, mais qui ne fournit vraiment aucun 
prétexte de déclarer, entre autres aménités, 
que la France s'est mise au ban de la civilisa- 
tion ; loin de !à, le spectateur impartial n'y 
peut trouver qu'un motif de sympathie. 

Car un fait prime la considération du passé 
regrettable d'une partie des légionnaires. C'est 
que des hommes qui, ayant commis unefaute, 



1$0 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

sont disposés à s'engager pour servir loyale- 
ment, en se soumettant à la rude discipline, 
aux fatigues et aux dangers que comporte le 
service à la Légion étrangère, ces hommes 
sont repentants et profondément désireux de 
se réhabiliter. Ils ont conservé le sentiment de 
l'honneur : et c'est là ce qui les distingue fon- 
cièrement des délinquants ordinaires. Un 
apache n'aurait guère l'idée de contracter un 
semblable engagement. Et si le cas se présente, 
il est bientôt liquidé par les compagnies de 
discipline et le conseil de guerre, ou au moins • 
parla résiliation de l'engagement, ou encore 
par la désertion. 

C'est ici que nous trouvons le rôle éminent, 
la grandeur morale de la Légion : elle est une 
occasion offerte à des hommes, qui ont pu 
commettre un péché de jeunesse ou même une 
faute grave, de commencer une existence nou- 
velle, de faire leurs preuves de courage, de dé- 
vouement, une occasion de mériter à nouveau 
l'estime publique et de retrouver la paix de 
leur conscience. Restant dans la mêlée sociale, 



DÉLINQUANTS ET RELÈVEMENT 181 

Is seraient, même après avoir payé leur dette 
I la justice, écrasés sous le poids de leur 
>assé ; devenus les serviteurs anonymes du 
levoir militaire dans ce qu'il a de plus pé- 
lible, ils rachètent leur faute, et reconquièrent 
e droit de marcher la tête haute. 
En vérité, la Légion joue ici un rôle qui fait 
onger à celui de certains ordres religieux. I 
Lrrive non seulement à des coupables, mais 
mssi à des hommes dont le cœur a été broyé 
>ar quelque grande douleur intime, de vouloir 
e réfugier dans un asile inviolable, où personne 
îe leur demandera compte de leur secret, et où 
ls pourront retrouver le repos moral. Les uns 
>nt la foi, et ils entrent en religion, soit que la 
contemplation et la prière leur offrent une con- 
;olation suffisante, soit qu'ils sentent un be- 
soin d'activité qu'ils satisferont dans les mis- 
sions ou dans des œuvres d'assistance. D'au- 
res trouvent le salut à la Légion ; et c'est donc 
i juste titre qu'on a comparé cette dernière aux 
>rdres militants de jadis, templiers, chevaliers 
le Malte, chevaliers teutoniques. 

16 



182 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

Il y a là une somme de noblesse, une gran- 
deur, qu'il est déplorable de voir méconnaître 
en Allemagne, mais qui, depuis plus de quatre- 
vingts ans, a grandement contribué à établir, 
dans notre pays, la solide popularité de la 
Légion. 



. 



XIX 

ÉSUMÉ DES ANTÉCÉDENTS DES LÉGIONNAIRES 



En résumé, les légionnaires peuvent se 
classer comme il suit, au point de vue de 
leur conduite passée (bien entendu, abstrac- 
tion faite des gradés envoyés à la Légion pour 
y servir au titre français). 

Les Français engagés au titré étranger for- 
ment environ 45 0/0 du total et se subdivisent 
en quatre catégories. 

D'abord un certain nombre d'anciens soldats 
mxquels on n'a rien à reprocher : non seu- 
ement leur casier judiciaire est vierge, mais 
1s ont obtenu à leur corps le certificat de 
Donne conduite. 

Parmi eux, les uns, désireux de suivre la 



184 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

carrière militaire, viennent à la Légion, au 
titre étranger, dans l'espoir d'y trouver un 
avancement plus rapide qu'en se rengageant à j 
leur corps. 

D'autres n'ont eu que plus tard l'idée de 
reprendre du service, à la suite de revers 
éprouvés dans la vie civile, mais ils ont dé-f] 
passé Tâge de 32 ans, à partir duquel la Légion 
seule leur est ouverte. 

La troisième catégorie se compose d'hommell 
qui ont subi, pendant leur temps de service, 
trop de punitions de salle de police ou de poi- 
son pour avoir pu obtenir le certificat d&j 
bonne conduite, et qui n'ont donc pas été ad-1 
mis à se rengager. Ce sont ceux qu'on appellaJ 
au régiment les « mauvaises têtes » ; ils n'oni- 
péché que contre la discipline, et souvent paflij 
des écarts de conduite plutôt que faute d'esll 
prit militaire. Tel homme, par exemple, qu|j| 
aimait trop à « sauter le mur » en garnison! I 
sera un excellent soldat aux colonies. 

Enfin, nous trouvons des hommes qui ont 
des antécédents judiciaires n'entraînant pas 



ANTÉCÉDENTS DES LÉGIONNAIRES 185 

l'exclusion de l'armée, mais les empêchant 
d'être rengagés dans d'autres corps. Ceux-là, 
on ne saurait trop le répéter, montrent, par le 
seul fait de leur engagement à la Légion, qu'ils 
ont conservé le sentiment de l'honneur, qu'ils 
sont susceptibles de relèvement. 

Quant aux étrangers, ou hommes inscrits 
comme tels, ils comprennent: 

D'abord des anciens soldats, des insoumis 
et des déserteurs étrangers, sans antécédents 
judiciaires, ou bien n'ayant commis que des 
fautes légères ; ils n'ont aucun motif de dissi- 
muler leur identité, et possèdent donc généra- 
lement leurs papiers en règle ; 

En second lieu, des hommes au passé plus 
fâcheux, et qui se présentent donc sous un 
Ȏtat civil de fantaisie, et sans aucuns papiers ; 
et parmi ces derniers se trouvent des Français 
physiquement ou moralement tarés, ou cou- 
pables de fautes graves entraînant l'exclusion 
de l'armée, et qui ne peuvent donc s'engager 
qu'en se faisant passer pour étrangers. 
Cette dernière catégorie représente évidem- 

16. 



186 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

ment un élément douteux, qui doit être sur- 
veillé et tenu sévèrement. A l'épreuve, on y 
trouve incontestablement beaucoup de spé- 
cimens de ce que les officiers appellent « le 
mauvais légionnaire » : malfaiteurs endurcis, 
ou bien hommes dégénérés pour cause d'al- 
coolisme ou de syphilis. Ces dernières tares, 
souvent héréditaires, peuvent avoir échappé 
à l'examen médical en France, et ne se révéler 
qu'au second examen qu'ils subissent en arri- 
vant en Afrique, ou même plus tard, une fois 
qu'ils sont au service. Il entre donc certai- 
nement à la Légion des hommes « non dé- 
sirables » ; et aussi bien a-t-on reconnu, à 
cause d'eux, la nécessité de pouvoir annu- 
ler éventuellement l'engagement d'un légion- 
naire. 

Mais la très forte proportion des hommes 
qui, douteux à leur arrivée, servent de cinq 
à quinze ans de manière absolument satis- 
faisante, et obtiennent même des grades et 
des distinctions honorifiques, prouve bien 
qu'on aurait tort de désespérer d'eux a priori 



ANTÉCÉDENTS DES LÉGIONNAIRES 187 

et de les repousser dans l'abîme ; c'est ce 
que font les pays qui ferment rigoureusement 
leurs frontières aux immigrants qui se trou- 
vent, sur une simple appréciation de police, 
qualifiés de non désirables, et cette ligne de 
conduite nous paraît bien moins humaine. 



XX 



CE QUE VALENT CES HOMMES 



D'après tout ce qu'on vient de voir, l'as- 
semblage d'hommes qui constitue la Légion 
est d'une variété réellement prodigieuse. 

En ce qui concerne l'âge, d'abord, on 
trouve des soldats depuis 18 ans, âge légal mi 
nimum (ou même moins, dans le cas d'étran- 
gers engagés sans papiers), jusqu'à 55 ans, ⣠
extrême de la retraite pour un légionnaire en 
gagé à 40 ans. 

Puis, toutes les nations, toutes les profes 
sions, tous les milieux sociaux, tous les anté 
cédents imaginables. 

Les livres et articles publiés sur la Légion 
abondent en détails et en anecdotes pittc 



CE QUE VALENT CES HOMMES 189 

resques sur cet extraordinaire mélange 
d'hommes et sur l'àme collective, façonnée par 
tant d'épreuves et de traditions glorieuses, 
dans laquelle viennent se fondre leurs per- 
sonnalités. 

Le général Bruneau, notamment, lui a con- 
sacré de belles pages émues dans son livre, 
En colonne (1) : 

J'ai eu dans ma vie un honneur suprême : j'ai 
commandé un régiment de la Légion, le 2 e étranger. 

Mon éternel regret sera de n'avoir pas eu l'occasion 
de conduire au feu cette troupe incomparable dont le 
nom évoque à juste titre le,souvenir de l'organisme 
militaire le plus puissant oui ait jamais existé, la 
lésion romaine. 

Attirés par la prestigieuse renommée de ce corps 
unique au monde, Alsaciens-Lorrains, Belges, 
Suisses, Allemands, Hongrois, Slaves, Italiens, Espa- 
gnols, Turcs même, arrivent par centaines à chaque 
paquebot et sont immédiatement dirigés sur ces 
usines à soldats qui sont les dépôts de Sidi-bel-Abbès 
et de Saïda.Là en quelques semaines ou en quelques 

(>} Paris, Calmann-Iévy. 



190 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

mais, suivant l'origine ou la dureté du métal hu- 
main, tous ces éléments hétérogènes, jetés dans l'ar- 
dent foyer de l'esprit de corps, ont fondu comme 
cire, et sont définitivement Ôoulés dans le moule à 
faire des héros ! 

Princes, ducs, marquis, comtes ou vicomtes, géné- 
raux et officiers de tous grades et de tous pays, sol- 
dats de toutes les armes et de toutes les armées ; 
magistrats, prêtres, financiers, diplomates, hommes 
de loi, fonctionnaires de toutes sortes; braves gens 
qui veulent simplement « voir du pays », neurasthé- 
niques, désœuvrés ; tous ceux qui, ayant perdu 
l'honneur, veulent le reconquérir, et tous ceux qui ont 
préféré se faire soldats plutôt que de se brûler la cer- 
velle : tous ceux que dégoûte notre civilisation veule 
et décadente, et tous ceux qui sont obligés de la fuir; 
tous ceux qui crèvent de faim, et tous ceux qui sont 
rassasiés de voluptés ; tous, sans exception, tous, vous 
m'entendez bien, sont mués en cet être brave, 
stoïque, loyal, dévoué, patient, tenace, prototype 
de l'homme de guerre, le légionnaire. 

Ce qu'on appelle en France le grand public ne 
soupçonne pas l'incroyable diversité d'origine, d'édu- 
cation, de situation sociale de ces hommes. Par suite 



CE QUE VALENT CES HOMMES 191 

de circonstances exceptionnelles on apprend, un jour, 
par exemple, que le légionnaire de 2 e classe Mu lier, 
mort à l'hôpital de Géryville, est bel et bien le 
cousin de l'empereur d'Allemagne. Un Hohenzol- 
lern ! 

« Quand ce sera fini », dit-il à son capitaine, qui 
est venu le voir sur son lit d'agonie, « je vous prie 
de regarder sous mon traversin, vous y trouverez un 
portefeuille et des papiers contenant ma véritable per- 
sonnalité ; mais, d'ici là, permettez-moi de mourir en 
paix ». 

Et cet évêque, que je trouvai en faction devant le 
quartier-général de la division d'Oran, aux grandes 
manœuvres du 19 e corps, en 1894! 

Ce prélat, devenu « le plus beau et le 
meilleur soldat de la Légion », était, paraît-il, 
un ancien évêque de Corinthe. Et, après avoir 
parlé de lui, le général Bruneau rapporte lon- 
guement l'histoire d'un certain comte Otto 
von X..., qui, après avoir vécu sous le nom 
de Justus Perth, s'était engagé sous celui 
de Dhûrmer, et conserva jalousement son 
incognito de légionnaire malgré la nouvelle 



192 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

qu'il était devenu l'héritier d'une fortune de 
12 millions de couronnes ! 

Le lecteur me saura gré de reproduire ici 
un article que M. Albert de Pouvourville, 
ancien officier à la Légion, a publié dans le 
Journal du 28 octobre 1913, sous le titre de 
Chair à Canon : 

C'est ainsi que se sont surnommés eux-mêmes les 
légionnaires des deux régiments étrangers. Et, pour 
connaître ce qu'ils font, ce qu'ils disent, il ne suffît 
pas de lire beaucoup de livres ou de passer quinze 
jours à Saïda ou à Sidi-Bel-Abbès ; il faut avoir été 
à la Légion, y avoir obéi comme soldat, y avoir com- 
mandé comme officier. Mais, pour connaître ce qu'ils 
pensent, cela n'a encore été donné à personne, et 
cela paraît proprement impossible. De l'incroyable 
amalgame que présente la Légion, nul ne peut savoir 
que les résultats du mélange. Ils sont magnifiques. 
Dans ce creuset, où sont précipités les produits les 
plus divers et étranges, la flamme héroïque, qui tou- 
jours l'échauffé, pousse à la surface et rejette au de- 
hors les scories honteuses et ne laisse subsister, sans 
le moindre alliage, que l'indestructible métal des plus 
pures vertus militaires. 



CE QUE VALENT CES HOMMES 193 

Mais quelle énergie, quel tact, quel doigté pour 
commander dans ce milieu où prédomine, avec TA1- 
sacien-Lorrain jeune et furtif, l'Allemand insociable 
et secret, et même pour y vivre ! Entre tous ces 
hommes, doués des qualités les plus vaillantes et 
aussi des vices les plus puissants, qui viennent à la 
Légion pour se faire, sous l'armature d'une discipline 
extraordinaire, à la fois de rigueur et de générosité, 
une existence honorable, ou, mieux, une digne 
mort, il est une franc-maçonnerie de la discrétion et 
du silence qui conduit aux actes les plus stupéfiants 
en apparence. 

Un exemple : A Vietri (Tonkin), en 1886, un ca- 
poral de légionnaires tient le service topographique 
aussi bien qu'un polytechnicien. C'est un Allemand, 
qui a porté l'uniforme des hussards de Brunswick et 
a été officier d'ordonnance du général de Leszczynski, 

>uverneur de Metz. Il est là sous le faux nom 
d'Egler et on ne sait rien de son passé. Un jour, 
dans un lot de recrues, arrive un soi-disant Bel<?e, 
qui sait aussi la topographie et qu'on lui adjoint pour 
manier l'alidade et l'éclimètre. Les deux hommes se 
regardent et du même coup d'œil se reconnaissent.. 
La recrue est un lieutenant français, de l'état-major 

17 



194 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

de la division de fer, à Nancy, et les deux officiers, 
qui se sont connus, diplomatiquement, sur la fron- 
tière franco-allemande, dans l'éclat des réceptions, 
des dîners et des ambassades, se retrouvent, au fond 
de l'Asie, sous le bourgeron anonyme de la Légion. 
Ils se serrent la main pour se marquer qu'ils se re- 
connaissent. 

Mais ils ne parlent pas du passé ; ils n'en parleront 
jamais, pas même au lit de mort de l'Allemand, qui 
trépasse de la fièvre des bois l'an d'après, à Bakhé. 
Cette rencontre tragique, ce mutisme entêté plus 
tragique encore, toute la Légion est là. Et ce malheu- 
reux portait un des plus beaux noms de l'aristocratie 
militaire prussienne. On ne le connaîtra jamais : car 
je ne l'écrirai pas, et suis seul à le savoir. 

Les Allemands sont en nombre considérable à la 
Légion. Pourquoi y sont-ils venus ? Ce n'est pas à 
moi à le dire, et d'ailleurs on ne le leur demande 
jamais. On ne leur demande rien : ils disent ce qui 
leur plaît : ils se taisent, s'ils veulent. Il n'y a plus 
d'individus à la Légion ; il n'y a que de la chair à ca- 
non, numérotée. Et qu'on ne dise pas que c'est cruel. 
C'est cet oubli total, c'est ce voile épais, c'est cette 
mort vivante, qu'ils sont tous venus chercher à la 



CE QUE VALENT CES HOMMES 195 

Légion. Ils l'y trouvent ; et la mort elle-même ne dé- 
noue pas les cordons du masque. 

J'y eus un ordonnance, à Sontay, en 1890. C'était 
un singulier ordonnance ; il ne savait rien du tout de 
son métier, sauf monter à cheval; et, tout en ou- 
bliant de cirer les bottes et d'astiquer les cuirs, il ba- 
ragouinait un irlandais imperturbable. Fort poli, 
c'était avec une courtoisie exquise qu'il laissait la 
poussière sur mes tuniques et sur mes parquets. Un 
matin, au lieu d'entrer dans ma « cainha », il va 
chez l'adjudant major avec une lettre chargée que le 
vaguemestre vient de lui remettre. Quand il en sort, 
il me rencontre, et, sans me parler, il me fait un 
beau salut civil. Le soir, pincé dans un magnifique 
spencer rouge-; il dînait à côté de moi au mess des 
officiers. C'était un cadet d'une grande maison an- 
glaise, qui avait disparu de l'armée des Indes pour 
une dette de jeu impayée. Son frère aîné venait à 
'instant de mourir ; et, toutes créances éteintes, il 
repartait pour la lutte, capitaine, millionnaire, et 
jbaronnet. 

La caractéristique de l'esprit de cette troupe, où le 
meilleur et le pire, sans s'étonner, se coudoient, est 
'extrême rigueur de la discipline et l'extrême frater- 



196 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

nité dont sont empreintes les relations entre les chefs 
et les soldats. Les anecdotes typiques y foisonnent. 
Je néglige ce coadjuteur de l'évêque de Cracovie, le 
plus bel ivrogne des deux régiments, qui ne retrou- 
vait son sang-froid que pour dire, près d'un lit d'hô- 
pital, les prières des mourants ; et ce fils d'un illustre 
amiral français, qui, forte tête, passait sa vie en pri- 
son, et qui, titulaire de la médaille militaire, l'accro- 
chait à la porte de son cachot, en dehors (car elle 
n'était pas punie, elle !) et contraignait la sentinelle 
de faction à lui porter les armes quand, au cours de 
sa ronde, il passait devant (i) ! Mais je veux dire l'hisi 
tpire d'un humble Poméranien, qui vaut mieux, 
pour l'honneur du corps, que toutes les plaidoiries. 

Il était au camp de Phuxa, en 1891, par un des 1 
plus terribles étés ; il buvait ferme : l'absinthe, na-.'l 
turellement, et, qui pis est, l'absinthe coloniale. Un I 
jour, après les libations coutumières, il rentre à midi I 
au camp, perdu, sans casque. Insolation : accès de I 
delirium iremens; il casse tout, rosse son caporal, et I 
pousse des hurlements de bête fauve. Au bruit, son I 

(1) Notons ici, pour le lecteur étranger, que, dans | 
l'armée française, le salut est dû à l'étoile de la Légion I 
d'honneur ainsi qu'à la Médaille militaire. 



CE QUE VALENT CES HOMMES 197 

lieutenant de section accourt, le punit, veut l'arrêter. 
L'énergumène saute sur son revolver, et tire à bout 
portant sur son officier. Bien entendu, il le manque; 
mais, dégrisé subitement au fracas de la détonation, 
il lâche ce cri : « Brute (Dummkopf!) que je suis ! Te 
faire ça, à toi qui ne m'as jamais frappé ! a Et il tourne 
l'arme contre lui-même ; et il tire ; l'officier s'élance, 
détourne le canon ; le coup part, la balle se perd dans 
la toiture. 

Ah ! Ce cri, que j'ai, de mes oreilles, entendu : 
« Tu ne m'as pas frappé, toi ! » quelle louange de 
l'ancien troupier prussien à son nouveau chef fran- 
çais ! Et pourtant, avoir tenté de tuer son supérieur, 
c'est le conseil de guerre, la mort certaine. L'homme 
descend à Hanoï; il passe au conseil, et par faveur 
spéciale, il a comme défenseur... l'officier sur qui il a 
tiré. Et celui-ci est tellement un légionnaire, et les 
juges sont tellement des hommes, que lePoméranien 
est acquitté. Or, huit jours après, il payait sa dette. 
Dans un assaut d'une position chinoise, feu à bout 
portant et à l'arme blanche, il recevait en pleine poi- 
trine le biscaïen qu'un pirate destinait à son chef. Et 
ce misérable, qui eût, dans n'importe quelle armée, 
été fusillé et enterré honteusement, fut inhumé, 

17. 



198 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

trompettes sonnantes et étendards claquant, avec 
l'appareil tragique qu'il méritait... 

Voici maintenant un témoignage allemand, 
paru dans un organe important du parti radi- 
cal, la revue munichoise Màrz, du 11 octo- 
bre 1913, sous la signature de M. Heintz- 
Arnault. Après avoir esquissé le tableau de 
l'arrivée à Bel-Abbès d'un convoi de nouveaux 
engagés, « venus chercher un refuge dans un 
milieu étranger qui leur refera une patrie », 
l'auteur continue de la sorte : 

Ici, on ne contrôle pas les déclarations des nou- 
veaux venus. On les inscrit, en haussant parfois les 
épaules, tant elles se montrent invraisemblables. 
L'âge varie entre 1 8 et 45 ans (i), mais ces nombres 
ne sont pas exacts, puisqu'il y a des enfants de 16 ans, 
qui se font passer pour plus âgés. 

Quant aux professions, on inscrit des employés, 
des ouvriers, des cordonniers, des serruriers, des étu- 
diants, des peintres, etc. Mais souvent, tel homme 
qui s'est donné pour mécanicien est un ingénieur, 

(i) Erreur matérielle, la limite d'âge étant fixée à 4o 
ans [Note du traducteur). 



CE QUE VALENT CES HOMMES 199 

cet employé a été notaire, ce serrurier est ancien 
élève de l'Ecole Polytechnique. Beaucoup déclarent 
être sans profession : car un ancien officier, un prêtre 
défroqué, ou tel autre qui a pratiqué la médecine, ne 
seraient pas en état, s'ils avaient déclaré un métier 
manuel, de prouver, à l'occasion, qu'ils le con- 
naissent. 

Le nom ? On prend celui qu'on veut. Il arrive 
qu'on appelle le nommé Durand, et que quelque 
temps se passe avant qu'un homme réponde. « Il faut 
vous souvenir mieux de votre nom, » dit le sous- 
officier. 

Un corps composé d'éléments aussi hétérogènes 
orme un ensemble très remarquable ; en général, on 
entend dire beaucoup de bien du légionnaire ; on 
vante sa rare propreté. Il sait tout faire. Tout. A-t- 
3n besoin d'un peintre pour décorer une salle? Il s'en 
iprésente aussitôt un, qui ornera le plafond de belles 
3eurs, d'un combat sanglant. Faut-il un menuisier? 
Lre voici. Il fabriquera tout un mobilier d'officier, 
i r eut-on un comique, un tragédien, un compositeur, 
les instrumentistes, pour les fêtes du régiment ? On 
es a sous la main. 



200 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 



A Bel-Abbès, où la population se compose princi- 
palement d'Espagnols pauvres, le légionnaire fré- 
quente les familles, fait le ménage, la cuisine,, et 
s'assied le soir devant la porte, en fumant la pipe. 

Ils se lient facilement, les camarades. Ils se sont 
compris d'un mot, d'un regard, et portent doréna- 
vant en commun leurs douloureux secrets. Ils ne 
parlent pas des autres. Ils respectent toutes les obscu- 
rités de leur passé. 



La maladie de la Légion est le « cafard ». C'est ui»i 
certain état de dépression, résultant du climat, de 
l'ébranlement moral, et de l'abus de l'alcool (l'ab- 
sinthe)... 

Suivent quelques exemples de cafard, ajanfl 
déterminé d'absurdes coups de tête, indivi-î 
duels ou même collectifs, comme cette extra! 
vagante équipée des légionnaires d'Aïn-ell 
Adgar, qui fit tant de bruit en 1908 : 

A cinquante, ils se mettent en route, sous la conî 
duite d'un lieutenant. En rase campagne ils attende™ 






CE QUE VALENT CES HOMMES 201 

le train qui va d'Aïn-Séfra à Oran. Ils l'arrêtent, 
l'envahissent, et obligent le mécanicien à rebrousser 
chemin. Au bout de 20 kilomètres, ils le font arrêter 
à nouveau, descendent et marchent en bon ordre sur 
la frontière du Maroc. Cafard. C'est lui qui les avait 
réunis. Lne fois réveillés, ils comprirent l'absurdité 
de leur acte, et rentrèrent. 

Quand le légionnaire est atteint du cafard, il 
continue à boire, et s'il n'a pas d'argent, il vend sa 
baïonnette, ses vêtements, tout ce qu'il possède, à 
quelque juif algérien, sans s'occuper de ce qui s'en 
suivra. Le vin est à bon marché. Dans les bonnes 
années, il ne coûte même rien : on paie seulement 
cinq centimes d'entrée à la porte du cabaret. 

Le seul remède contre le cafard est l'action, le 
départ en campagne. On lit, à la décision, qu'on par- 
tira demain pour se battre : et déjà le cafard est 
guéri. Les légionnaires chantent joyeusement : 

Tiens voilà du boudin [ter)... 

Pour les Alsaciens, les Suisses et les Lorrains; 

Pour les Belges, il n'y en a plus (1). 

(1) Chanson datant de l'époque rappelée plus haut 
(p. 164), où l'on n'acceptait à la Légion que des engagés 
Alsaciens-Lorrains et Suisses [Note du traducteur). 



202 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

Cette chanson est l'appel, la sonnerie de la charge. 
Ici, c'est l'héroïsme qui entre en ligne. 



Au bout de cinq ans. de service, le légionnaire se 
rengage. De nouveau, au bout de cinq autres années. 
Alors, au bout de quinze ans, il a sa pension. Il se 
marie. Il reste en Algérie et devient colon. 

* 

Telle est la vie du légionnaire. On peut faire toutes 
ses réserves sur l'effet politique de cette institution. 
Mais quand on lit ce que certains journaux pré- 
tendent de la vie du légionnaire, celui qui l'a obser- 
vée sur place pendant longtemps est bien obligé de ~ 
se présenter pour dire ce qu'il a vu de ses yeux. 
• 

Je ne sais si l'auteur de cet article a servi à 
la Légion, ou s'il a simplement vécu à côté 
d'elle ; mais il a certainement pénétré l'âme 
du légionnaire, et il en a bravement pris la dé- 
fense contre ses compatriotes. 

Cela facilite la tâche de dire quelques mots 
des mœurs de ces légionnaires, que les Aile- 



CE QUE VALENT CES HOMMES 203 

mands peignent volontiers sous de si sombres 
couleurs. 

Assurément, la Légion n'est pas un pension- 
nat de demoiselles. Mais quel est le régiment 
qui ressemble à un tel pensionnat? En tous 
pays, la caserne est une école de vice ; et ce 
que Ton peut en dire de plus atténuant, c'est 
que, pour la plupart des jeunes gens, la con- 
tamination ne dépasse pas une sorte de fanfa- 
ronnerie qui se traduit en propos et en chants 
grossiers jusqu'à l'ordure. 

Mais à la Légion, la proportion de ceux qui 
ne se contentent pas de chanter est certaine- 
ment élevée. Beaucoup vont plus loin, et cela 
est déplorable. 

Seulement, il n'est pas démontré que les 
vices qu'on y dénonce avec tant de complai- 
sance y soient notablement plus répandus 
que dans bien d'autres groupements. En tous 
pays, on a le tort de croire que l'on peut dissi- 
muler ses propres turpitudes en exagérant 
celles du voisin. En France, dans ce pays qui, 
faute d'hypocrisie, passe pour plus corrompu 



204 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

que d'autres, quantité de gens sont convaincus 
que les « chevaliers de la Table-ronde » sont 
particulièrement nombreux dans certains ré- 
giments prussiens. Ils se trompent grossière- 
ment ; mais on ne les en fera pas démordre, 

• i 

et certains termes de notre argot montrent 
combien leur erreur est répandue. En général, 
pour accréditer une légende de ce genre au 
sujet du voisin, il suffit d'un seul scandale, 
que l'on grossît malignement, et dont on aura 
peut-être demain le pendant en son propre 
pays. 

Quoi qu'il en soit, il est certain que ces 
mœurs sont fort répandues en Orient et dans 
un grand nombre de colonies de tous pays, 
pour des motifs bien connus et qu'il est inutile 
de développer ici. Il serait puéril de prétendre 
que la Légion en soit indemne. Mais rien n'au- 
torise à dire qu'elles y soient aussi généralisées 
qu'on le dit en Allemagne, où, sur ce point 
encore, on la confond, plus ou moins involon- 
tairement, avec certains corps de discipli- 
naires. C'est une calomnie, que de prétendre 



CE QUE VALENT CES HOMMES 205 

qu'elle soit, à cet égard, sensiblement plus 
corrompue que tel groupe de blancs, que Ton 
pourrait citer, vivant en Afrique ou en Asie. 
Je n'insiste pas sur ce sujet répugnant, qui 
peut procurer d'amères surprises à chaque 
peuple qui voudra examiner avec attention ce 
qui se passe dans ses propres colonies. 

Quant à l'ivrognerie, hélas, elle est encore 
bien davantage le vice caractéristique des 
pays chauds. 

Qu'il me suffise de dire, à cet égard, qu'après 
avoir parcouru bien des pays où elle sévit, je 
n'aurais jamais imaginé que Ton pût boire 
aussi formidablement que je l'ai vu faire sui- 
des bateaux allemands naviguant sous les 
tropiques, ainsi que dans la colonie de l'Est 
africain allemand. Et j'ai séjourné dans une 
petite ville du Mozambique, où, sur une popu- 
lation blanche de 200 hommes, il y avait une 
bien forte proportion d'ivrognes, dont les deux 
plus fieffés étaient un négociant allemand et 
un français, agents consulaires de leurs pays 
respectifs ! 

18 



206 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

Qu'on s'enivre donc à la Légion, dans la 
monotone vie de garnison, cela n'est ni con- 
testable, ni étonnant. Mais une fois en route, 
en campagne, l'ivrognerie disparaît comme le 
cafard, e\ i suivant le mot de M. Heintz-Ar- 
naud, il ne reste plus place que pour l'hé- 
roïsme. 

La vérité est que les accusations que Ion 
porte si légèrement contre la Légion sont, plus 
généralement, le procès de la vie coloniale 
telle que la conçoivent trop de blancs. Nou- 
veaux venus à la colonisation, et n'ayant en- 
core qu'une armée coloniale rudimentaire, les 
Allemands ont déjà trouvé l'occasion d'enrichir 
leur langue d'un mot nouveau, le Tropenkoller 
(vertige colonial), pour désigner l'état d'esprit 
que beaucoup d'hommes contractent au ser- 
vice colonial: ils doivent bien savoir que cette 
maladie mentale n'est pas un produit spon- 
tané du climat, mais que les excès évitables 
(et que bien des coloniaux savent heureuse- 
ment éviter) contribuent puissamment à sa 
formation. 



CE QUE VALENT CES HOMMES 207 

Qu'ils créent donc — et ils auraient bien 
raison de le faire î — une Légion coloniale, 
comme tant d'entre eux le proposent : les 
mœurs y ressembleront beaucoup à celles de 
la Légion étrangère... si déjà on n'en peut 
dire autant de leur petite troupe coloniale 
actuelle. Heureux, si ces volontaires rachètent 
leurs défauts par des qualités comparables à 
celles de nos légionnaires I 



XXI 



LA DISCIPLINE, A LA LEGION 



La discipline est nécessairement sévère, 
à la Légion. Mais est-il besoin de dire 
qu'elle ne comporte ni les sévices ni les ou- 
trages au moyen desquels on soulève l'indi- I 
gnation d'un public trop crédule ? A s'attar- 1 
der à ces inepties, on ferait injure, non seule- 
ment aux cadres choisis et éprouvés qui se 
font honneur de servir à la Légion, mais, on] 
peut le dire, aussi aux soldats qui se laisse- 
raient traiter de manière aussi inhumaine. 

M. Albéric Cahuet écrivait très justement à* 
ce propos, dans l'Illustration du 19 juillet 1913 : 

Ce qu'est le légionnaire au feu, il est inutile de le 



LA DISCIPLINE A LA LÉGION 209 

r 

rappeler en ces lignes, car notre article prendrait les 

proportions d'un fabuleux livre d'or... Que ce soldat, 
admirable en campagne, soit plus facilement que- tous 
autres déprimé par la vie de garnison où se réveillent 
trop souvent les instincts de ces natures ardentes et 
impulsives, on ne saurait s'en étonner. Il en résulte 
la nécessité d'une stricte discipline, qui n'a point, 
d'ailleurs, le même caractère impitoyable que celle 
dont on est obligé d'user pour les bataillons d'Afrique, 
et qui doit être opportune et appropriée à des .élé- 
ments d'origine si diverse. c< Il faut », écrit le géné- 
ral Bruneau, « une main de fer dans un gant de ve- 
lours ; et les colonels qui ont laissé le meilleur sou- 
venir à la Légion sont précisément ceux qui ont su 
allier dans une juste mesure ces deux manières si 
différentes de s'imposer : la bienveillance et la sévé- 
rité. )) 

Ce serait folie, en effet, que de vouloir appli- 
quer les mêmes méthodes à des hommes si 
différents les uns des autres par la race, l'édu- 
cation, le passé, l'âge, les aspirations. Chacun 
d'eux constitue en quelque sorte un « sujet » 
psychologique, qui doit être étudié avec soin, 
et manié en tenant compte de son individua- 

18. 



210 LA QUESTION DE LA UÉGION ÉTRANGÈRE 

litési tranchée. A cet égard, on peut prédire 
un bel échec à l'armée allemande, si jamais 
elle s'avisait d'instituer une Légion étrangère,- 
et de vouloir y appliquer intégralement les 
méthodes d'éducation, ou plutôt de dressage 
qui peuvent réussir dans une cour de caserne 
de Potsdam. 

Un exemple, à cet égard, M. Stéphane Lau 
zanne rapporte, dans l'article cité plus haut 
un entretien qu'il eut à Bel-Ahbès, avec deux 
légionnaires allemands, dont l'un avait fait ses 
deux ans comme grenadier de la garde prus 
sienne, puis était venu à la j Légion, où il er 
était à sa quatorzième année de service 
L'autre avait déserté de Wesel, au bout de 
trois mois, parce qu'il ne pouvait plus suppor 
ter les mauvais traitements qu'il subissait de 
la part de ses anciens. 

Je lui demande encore : 

— Qu'est-ce qui vous a le plus surpris ici ? 

— Tenez, regardez vous-même, c'est ceci... 
Et, du doigt, il nie montre par la porte des légion 

naires qui passent sur le trottoir à côté d'adjudants^ 



LA DISCIPLINE A LA LÉGION 211 

■■d'officiers supérieurs en uniforme, sans avoir à 
faire le salut militaire. On se côtoie familière- 
ment les uns les autres. Il n'y a ni gêne, ni rai- 
deur. 

— Daswûrden wir ja nicht in Deutschland sehen ! 
fait le jeune légionnaire (Cela, nous ne le verrions 
pas en Allemagne). 

En effet, les légionnaires, en ville, sont conr 
sidérés comme dans un camp, et dispensés 
d'un salut qui, dans d'aussi petites localités, 
serait surtout importunant pour leurs supé- 
rieurs : cela vaut encore mieux pour la disci- 
pline que de laisser ces derniers prendre 
l'habitude, que Ton peut constater dans les 
petites garnisons de tous pays, de rendre le 
salut avec négligence. Mais évidemment, une 
telle tolérance est incompréhensible pour un 
Allemand, et Ton conçoit qu'elle lui fasse 
prendre la Légion pour une bande indiscipli- 
née, dépourvue de tout esprit militaire. Seu- 
lement, ces hommes, si négligents en appa- 
rence, exécutent fidèlement les ordres donnés, 
combattent en héros, et se feront tuer pour le 



212 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

supérieur qui, à la ville, se laissait traiter par 
eux en camarade. 



Pour comprendre le ressort de cette discil 
pline si particulière qui fait de la Légion un 
corps unique, il faut, à défaut d'expérience per- 
sonnelle, connaître un certain nombre d'an- 
ciens légionnaires ou d'officiers les ayant com- 
mandés. Un de ces derniers, qui a fait campa-j 
gne avec eux à Madagascar, en Indo-Chine et 
dans le Sahara, me disait qu'en neuf ans il n'a 
pas infligé d'autres punitions que des sanc- 
tions morales, telles que l'abstention du tutoie- 
ment, et qu'il regrettera toujours le temps où 
il vivait au milieu de ces hommes. 

On ne saurait mieux dépeindre les relations 
existant entre les légionnaires et leurs officiers, 
que ne l'a fait un de ces derniers, M. Albert 
de Pouvourville, dans le Figaro du 10 janvier 
1914: 

Bien qu'il n'ait fait à son chef aucune confidence 
d'aucune sorte, le légionnaire sait bien qu'il n'est 



LA DISCIPLINE A LA LÉGION 213 

pas, au regard de son officier, un soldat comme un 
autre : il est à la fois plus et moins. Il n'est pas un 
enfant de la même terre et de la même race, capable 
des mêmes passions et des mêmes amours ; il n'est 
pas fils du sol national, avec des intérêts et des pa- 
rents sur ce sol ; il n'est rien qu'un numéro matri- 
cule. Mais il est une intelligence et une expérience... 
Le chef se sent, à chaque instant, observé et jugé par 
ses soldats, de cette sorte de jugement qui a des mo- 
tifs profonds, et qui compte. Et l'officier veut, dans 
chaque circonstance, que ce jugement lui soit favo- 
rable. Il y tient. Et il montre pratiquement et publi- 
quement qu'il y tient. Il y a là une réciprocité de 
contrôle et d'estime intellectuelle, qui n'existe dans 
aucune autre armée, dans aucun autre pays. 

Mais, d'autre part, le légionnaire est un 
blessé de la vie, « qui est venu chercher à la 
Légion l'armature militaire qui le tiendra 
debout et suppléera à sa vertu défaillante ». 
Cet appui moral dont il a besoin, ce n'est 
pas la sécheresse d'un règlement qui peut le 
lui fournir : 

Qui lui dira si son effacement volontaire, si son 



214 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGER 

suicide social lui ont fait du bien ou du mal ? Ce 
son officier seul qui est son critérium.. .L'officier e 
sa conscience, vivante et vibrante, et sans appel. B 
les jugements de celte conscience-là sont d'autaï] 
plus respectés et redoutés, qu'ils ne sont pas suiv 
d'une sanction réglementaire, et que c'est l'homrrj 
lui-même qui a choisi son juge. C'est par un cou; 
d'œil, souvent furtif, que le soldat sollicitera, av<! 
une secrète angoisse, l'approbation de son chef, < 
c'est par un coup d'œil que le chef l'accordera ou L 
refusera. Et la punition de l'homme qui s'est di 
minué moralement est imperceptible aux autres 
l'officier ne parlera plus au soldat, ou il ne le -ié 
toiera plus, ou il ne le désignera pas à la premier 
occasion qu'il y aura d'aller se faire tuer, et il 1- 
mettra, peine atroce, à la garde des mulets et du con 
voi. Et cette condamnation volontairement accepté 
est pire que tous les châtiments disciplinaires : jV 
connu un légionnaire qui ne pouvait pas ne pas s'eni 
vrer le dimanche, et de qui le souci unique étail 
quand il était ivre, d'être ramené vite au cachoi 
afin que son lieutenant ne le rencontrât pas dans le 
rues de Saïda en cet état. Le respect du chef accept 
et des insignôi honorables ou glorieux que soi mêm 



LA DISCIPLINE A LA LÉGION 215 

n porte est poussé ici à l'extrême, et on connaît à 
el-x\bbès ces trois Allemands, tous trois décorés 
our faits de guerre de la médaille militaire, qui 
dgeaient, avec une hautaine insistance, les mar- 
es de respect dues à cette médaille et qui, le jour 
ils avaient résolu de « faire la fête », laissaient 
ur médaille sur leur lit au quartier ! 
Ainsi, l'officier de légionnaires est le directeur, 
rbitre muet et incontesté de ces consciences fer- 
ées et de ces âmes tortueuses... 

Et c'est à leur conduite que cet officier re- 
muait s'il a été lui-même à la hauteur de sa 
che si difficile. Pour se renseigner à ce sujet, 
n'a qu'un critérium : 

,. Ses soldats, le regard de ses soldats, et, en co- 
rne et en campagne, leur manière de servir. Car 

seule marque de gratitude de l'homme à qui le 
îl'à chaque instant rend l'honneur, c'est de servir, 
^peccablement la patrie et l'étendard de ce chef. 
Peut-être comprendra-t-on le lien invisible, mais 
oit et formidable, qui joint ces silencieux par 
sespoir à ces silencieux par devoir, et comment 
e vie, en apparence âpre et rebutante, éveille en 



216 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

eux tous les enthousiasmes et, à Poccasion, suscite 
tous les héroïsmes. 11 n'y a là ni contrainte ni disci- 
pline : il y a l'effort coordonné de volontés viriles, 
souples et iandées comme des lames d'acier bien 
trempé, et à qui, évidemment, rien n'est impossi- 
ble. 

Un trait caractéristique de cet état d'âme 
est que les légionnaires ne veulent connaîtra 
d'autres chefs que les leurs, avec qui ils se con- 
sidèrent comme liés par un lien personnel 
la Légion leur tient lieu de patrie et d'armée, 
et le reste ne compte pas pour eux. Un de leurs 
officiers me racontait que, dans une expédi- 
tion où Ton avait eu la singulière idée de ré- 
partir des légionnaires dans des bataillons de 
zouaves, on n'en put rien tirer, jusqu'au jour 
où l'on reconstitua leurs unités ; alors, ils 
firent merveille. On aurait pu s'attendre à ce 
résultat; car où l'esprit de corps serait-il porté 
à son paroxysme, sinon dans un corps qui n'a 
nulle part de semblable ? 

Or, tout comme le légionnaire n'est inter- 
changeable avec aucun autre soldat, on ne 



LA DISCIPLINE A LA LEGION 217 

saurait prendre pour étalon de sa discipline 
ce qui se passe ailleurs, fût-ce dans l'armée 
française, et fût-ce dans nos autres troupes 
d'Afrique. Comment donc un auteur allemand, 
déjà incapable de concevoir la discipline à 
la française, faite surtout de confiance et* de 
bonne volonté réciproques, pourrait-il porter 
un jugement équitable sur celle qui règne 
à la Légion ? Là, tout est fait pour le plon- 
ger dans la stupéfaction. Et comme, évidem- 
ment, des officiers et des sous-officiers prus- 
siens, si on leur donnait à commander la Lé- 
gion, telle qu'elle est, ne sauraient avoir d'au- 
tre idée que d'y « mettre de l'ordre » à coups 
de botte et de cravache, on s'imagine tout na- 
turellement, outre-Rhin, que c'est ainsi que 
nous menons nos légionnaires. 



XXII 



LES RENGAGES ET CEUX QUI DESERTENT 






Pour caractériser la manière dont les 
hommes sont traités à la Légion, il devrait 
suffire de constater que 48 °/ de l'effectif sont 
des rengagés. 

Et sur ce nombre, il s'en trouve beaucoup 
qui ont repris du service, non à l'expiration de 
leur premier engagement, mais après avoir 
quitté la Légion, et goûté plus ou moins long- 
temps de la liberté. 

Certains d'entre eux ont même eu l'occasion 
de faire des comparaisons qu'ils ont trouvées 
concluantes. En voici deux exemples. 

On sait qu'il existe diverses institutions des- 
tinées à aider les légionnaires libérés, en atten- 



LES RENGAGÉS ET CEUX QUI DÉSEBTENT 219 

dant qu'ils aient trouvé une situation civile. 
A Paris, notamment, ils sont hébergés au 
poste-caserne du bastion 86, boulevard Keller- 
mann. Or, au mois de septembre 1913, il s'y 
trouvait un Allemand, nommé Baslen, dont 
l'histoire est typique. Déserteur de l'armée, 
allemande, il avait accompli cinq ans de ser- 
vice à la Légion. Au bout de ce temps, il 
rentre au pays, veut régulariser sa situation, 
est incorporé dans l'armée impériale ; et il s'y 
trouve si bien, qu'il déserte une seconde fois, 
retourne à la Légion, et y reste dix ans, jus- 
qu'à sa retraite (article précité de M. Sté- 
phane Lauzanne). 

A la même époque, le 7 septembre, un 
nommé Charles Schneider, né en Lorraine 
annexée, se présentait au commissariat de po- 
lice d'Albert (Somme), en demandant à être 
dirigé sur un bureau de recrutement pour s'en- 
gager à la Légion. 

Ce Schneider, âgé de 32 ans, avait servi dix 
ans au 1 er régiment étranger, où il avait obtenu 
le grade de sergent, la médaille militaire, 



220 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

l'ordre du Dragon d'Annam, et les médailles 
du Tonkin, du Maroc et du Haut-Guir. Libéré 
le 27 février 1912 à Taourirt (Maroc), ir fît part 
à son capitaine de son intention d'aller en 
Lorraine voir sa mère malade, et de revenir 
ensuite contracter un nouvel engagement. Le 
capitaine lui représenta que non seulement il 
perdrait ainsi son grade de sergent, le règle- 
ment ne permettant l'incorporation 1 que 
comme simple soldat, mais il risquait d'être 
arrêté en Lorraine comme déserteur. Rien n'y I 
fit : Schneider voulait revoir sa mère. 

Dénoncé, il passa en conseil de guerre et fut 
condamné à deux ans de forteresse, en Silésie. 
Il réussit à s'évader, traversa toute l'Allemagne, 
le Luxembourg et la Belgique, pour arriver, à 
bout de ressources, à Albert. Il a maintenant, 
au bout de dix-huit mois d'épreuves, retrouvé 
la sécurité, à ce régiment qu'il n'avait voulu 
quitter que pour quelques semaines. 

A qui donc fera-t-on croire que, si l'on souf- 
frait à la Légion toutes les privations, toutes 
les brutalités, toutes les humiliations, il s'y 



LES RENGAGÉS ET CEUX QUI DÉSERTENT 221 

trouverait en permanence plus deo. 000 hommes 
ayant repris du~ service sous un drapeau 
déshonoré, après cinq premières années de pa- 
reilles souffrances? Comment se fait-il que, 
depuis 1831, l'histoire de la Légion ne soit pas 
plutôt une suite ininterrompue de mutineries 
sanglantes? Comment n'apprend-on pas à 
jehaque instant qu'un petit groupe de ces 
ihommes, que les journaux allemands se 
plaisent à représenter comme un troupeau 
d'apaches, a profité de son isolement au fond 
du Sahara ou de quelque brousse lointaine, 
pour massacrer les tortionnaires placés à sa 
tête? Sans doute, il se produit parfois des 
:rimes, sous l'influence d'un accès de cafard, 
émoin l'anecdote du Poméranien, rapportée 
jar M. de Pouvourville, et qu'on a lue plus 
îaut. Mais si la dixième partie seulement de 
;e qu'on raconte en Allemagne était vraie, 
''est de sang-lroid que les complots, et non 
)as seulement des crimes individuels et im- 
mlsits, devraient se produire constamment, 
^u lieu de cela, les légionnaires ne demandent 

19. 



222 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

qu'à rester jusqu'à leur quinzième année de 
service. 

Il est vrai qu'en regard des rengagés, on peut 
citer bien des cas de désertion. 

D'une manière générale, ils se produisent 
soit en garnison, pendant les périodes de loi- 
sir et d'ennui qui séparent deux campagnes, 
soit sur la route d'Indo- Chine, pendant la tra- 
versée du canal de Suez, où il est facile à un 
homme, déprimé par la traversée, de sauter 
à l'eau et de se rendre à l'agence de désertion 
bien connue qui est installée à Port-Saïi. 
Mais aussitôt en campagne, le légionnaire se 
réveille avec toutes ses qualités, et il n'est plus 
question d'abandonner le drapeau, mais de se 
faire tuer pour lui. 

Ces désertions d'ailleurs, s'expliquent par 
des causes qui font qu'on pourrait mcnic 
s'attendre à les voir plus nombreuses. Un 
homme peut être pris de découragement, en 
s'apercevant que l'existence du légionnaire 
n'est pas ce qu'il avait rêvé; il peut avoir la 
chance d'un changement favorable de sa 



LES RENGAGÉS ET CEUX QUI DÉSERTENT 223 

tuation de fortune, qui lui fera regretter la 
vie civile, alors qu'il lui est impossible de 
résilier son engagement ; il peut, au cours d'un 
ajcès de cafard, avoir commis une faute grave 
dont les conséquences l'épouvantent; il peut 
être un de ces dégénérés mentionnés plus 
haut, au chapitre qui traite des antécédents 
des légionnaires ; j'accorde même qu'il peut 
être ou se croire victime d'uneinjustice dont 
il n'ose pas demander le redressement, bien 
que pareille timidité soit peu probable; il peut 
enfin céder aux sollicitations de sa famille, 
d'une maîtresse, — ou simplement de quelque 
agent de la Ligue allemande contre la Légion : 
on ne se souvient que trop du grave incident 
qu'un agent consulaire allemand a créé à Casa- 
blanca, en 1908, en facilitant la désertion d'une 
demi-douzaine de légionnaires. Mais, avec de 
l'argent et de belles promesses, n'arriverait on 
pas au même résultat partout ailleurs ? Et ne 
voit on jamais de soldats allemands déserter, 
même sans avoir subi aucune influence ou 
sans avoir reçu aucune aide du dehors? 



224 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

Le véritable critérium du sort des légion- 
naires n'est donc pas le nombre des déserteurs, 
mais celui, si considérable, des rengagés. Ce 
dernier, ainsi que le culte voué à la Légion 
par ses anciens soldats, et les associations 
fraternelles que ceux-ci ont fondées, non seu- 
lement en France, mais aussi en plusieurs 
pays étrangers, suffiraient à faire comprendre 
l'inanité des récits lugubres que Ton colporte 
outre-Rhin. Mais néanmoins, il est bon d'y 
ajouter quelques détails, à l'adresse des Alle- 
mands soucieux de la vérité qui liront ces 
lignes. 



XXIII 



LA VIE MATERIELLE 



J'ai eu l'occasion de voir un bataillon de la 
Légion, en août 1912, à Casablanca. 

La ville, encombrée par un afflux extraordi- 
naire de population civile qui s'entassedans les 
maisons disponibles, ne possédait pas de caser- 
nements ; et la réserve du corps expéditionnaire, 
comptant quelque 5.000 hommes, était donc 
sous la tente, au pied de l'enceinte, dans des 
conditions assurément peu confortables en 
plein été. Mais je puis assurer que les légion- 
naires, qu'on les vît dans leur camp ou se pro- 
menant en ville, ne donnaient aucunement 
l'impression de tristes victimes à laquelle se 
serait attendu un lecteur des journaux aile- 



226 LA QUESTION DE LA LEGION ÉTRANGÈRE 

mands ; ils se présentaient comme de bons et 
superbes soldats, parfaitement satisfaits de 
leur sort. 

Ce sort, ©n va le voir, n'est nullement misé- 
rable. 

Il serait fastidieux de donner ici le tableau 
des soldes et* des pensions de retraite affé- 
rentes aux divers grades et anciennetés. Sans 
doute, les centimes de poche alloués aux lé- 
gionnaires pendant leur premier engagement, 
comme à tous les soldats de notre armée, ne 
suffiraient pas à payer les distractions d'un 
clubman. Mais les hommes sont entretenus et 
nourris de manière à n'avoir rien à dépenser 
de ce chef; le tabac, qui représente une grosse 
dépense pour la plupart des militaires, leur est! 
fourni gratuitement, comme à tous nos soldats, 
et ceux qui ne fument pas font argent de leurs 
bons. Enfin, il ne faut pas oublier que, dans 
des localités comme Bel- Abbès, Saïda, et les i 
postes éloignés qu'occupe la Légion, l'argent 
de poche, plus largement distribué aux 
hommes, ne serait guère qu'un encouragement 



LA VIE MATÉRIELLE 227 

à l'ivrognerie; il est naturel de le mesurer aux 
nouveaux venus, et de se montrer plus large, 
après ce temps d'épreuve, pour les rengagés : 
-ces derniers reçoivent, comme simples légion- 
naires, selon leur ancienneté, de S fr. 50 à 
11 francs par prêt, soit de 85 centimes àl fr. 10 
par jour. 

Quant à la pension de retraite, obtenue au 
bout de 15 ans de service, elle s'accroît des 
annuités correspondant aux campagnes, et 
peut arriver à dépasser, pour un simple légion- 
naire, la pension allouée à un sous-officier des 
troupes métropolitaines. Elle peut s'arrondir 
encore (comme la solde, d'ailleurs) du traite- 
ment afférent à la médaille militaire (100 fr.) 
ou même à la croix (250 francs). Puis, pour 
les Français et les étrangers ayant obtenu la 
naturalisation, il y a la perspective d'un em- 
ploi civil. Dernièrement est mort un Alsacien- 
Lorrain, ancien ouvrier menuisier, qui avait 
été retraité comme adjudant, chevalier de la 
Légion d'honneur, et était devenu receveur 
-des contributions directes en Algérie : il n'au- 



228 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

rait pas atteint un pareil résultat en restant au 
pays ! D'autres, enfin, sans même être natura- 
lisés, obtiennent une concession dans une co- 
lonie, et arrivent ainsi à des situations à la 
fois avantageuses et indépendantes. 

Tout cela, en vérité, ne constitue nullement 
l'exploitation, le contrat léonin que l'on dé- 
nonce si sévèrement. La vérité est qu'il suffît 
de se bien conduire à la Légion, ou au moins 
de ne pas s'y conduire très mal, pour y at- 
teindre, en quinze ans, une situation matérielle 
toujours très sortable, et souvent tout à fait 
avantageuse. 

Et pendant ces quinze ans, si l'on subit des 
misères, ce sont celles auxquelles doit s'at- 
tendre toute troupe en campagne; mais, tant 
que cela est possible, les légionnaires jouissent 
d'un maximum de confort. 



A cet égard, l'article paru dans l'Illustra- 
tion jlu 19 juillet a pu dissiper bien des 
illusions. Je doute qu'il ait été traduit ou ré- 
sumé par les journaux allemands. Pour facili- 



LA VIE MATÉRIELLE 229 

ter la chose, ['Illustration avait eu pourtant 
l'attention ironique de le faire précéder de la 
note suivante : « La reproduction des photo- 
graphies illustrant cet article est autorisée. Le 
correspondant-photographe de Y Illustration à 
Alger, M. Geiser, mettra gratuitement des 
épreuves à la disposition des journaux alle- 
mands soucieux de compléter leur documen- 
tation sur la Légion étrangère. » 

On y verra notamment le confort et la pro- 
preté de ces casernements qui comportent 
non seulement des salles de lectures et de jeux, 
pour les soldats aussi bien que pour les sous- 
officiers, mais jusqu'à une salle de spectacle. 
On y lira aussi des menus par lesquels on ju- 
gera de la véracité de ce malheureux Hassel- 
mann qui, en sept ans, n'a dormi que 43 fois 
sur une paillasse et n'a jamais eu à manger 
que du pain sec et du riz... Peut-être, après 
tout, ce brave garçon est-il végétarien ! 

Cette question de la nourriture a sa grande 
importance et suffît à donner une idée de la 
manière dont est assurée, dans son ensemble, 

20 



230 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

la vie matérielle d'une troupe. Je crois donc 
intéressant de reproduire ici ceux qu'a publiés 
Y Illustration. 

1er RÉGIMENT ÉTRANGER 

25 e COMPAGNIE. (BEL-ABBÈS) 

Menu du 11 au 17 juillet 1913 

11 juillet 

MATIN SOIR 

Soupe grasse Potage pâtes d'Italie 

Bœuf sauce moutarde Bœuf rôti 

Nouilles au* gratin Salade panachée 

Salade 

12 juillet 

MATIN SOIR 

Soupe paysanne Potage vermicelle 

Bœuf sauce piquante Ragoût de bœuf aux carottes 

Haricots blancs à la maître Choux braisés 

dhôtel 
Salade 

Dimanche 13 juillet 

MATIN SOIR 

Potage pâtes d'Italie Soupe grasse 

Biftecks Bœuf sauce moutarde 
Haricots verts en salade Riz au gras 

Tomates farcies Salade 

Salade garnie 
Vin 



LÀVI£ -4ATÉR1ILLE 231 

juillet (Menu spécial) 

Réveil 
Chocolat — Brioche 

Après la revue 
Vin blanc — fiâte-mx- secs 

DÉJEUNER- 

Œufs aux anchois 

Tomates farcies 

Oies rôties 

Pommes duchesse 

Salade russe 

Crème à la vanille 

Fromage de Lorraine 

Vin 

Café — Liqueurs — Cigares 

15 juillet 

MATIN SOIR 

Soupe a l'oignon Potage tapioca 

Bœuf sauce piquante Bœuf rôti 

Macaroni sauce tomates Ragoût de pommes 
Salade et de choux 

16 juillet 

MATIN SOIR 

Soupe aux haricots Potage semoule 

Bœuf en vinaigrette Ragoût de mouton 
Purée de pommes aux pommes 

Salade Carottes sauce blanche 



232 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 
17 juillet 

MATIN SOIR 

Soupe légumes Soupe au riz 

Bœuf sauce Robert Bœuf sauce moutarde 

Haricots blancs à la bretonne Pommes au four 
Salade 

Dans tous les régiments, l'ordinaire varie 
d'une compagnie à l'autre, suivant l'habileté 
avec laquelle les fonds sont gérés. Celui qu'on 
vient de citer est certes suffisamment varié et 
substantiel. Mais en voici un meilleur, relevé 
par M. Stéphane Lauzanne; il s'agit d'une 
compagnie qui se trouve momentanément plus 
riche que la précédente : 

MENU DU 1 er ÉTRANGER 

(26 e compagnie) 

Dimanche 21 septembre 1913 

DÉJEUNER DINER 

Soupe au fromage Soupe au pain 

Bœuf rôti Ragoût de bœuf 

Pommes au four Rizotto 

Salade russe 

Semoule au chocolat 

Raisins 

Vins, café 



LA VIE MATERIELLE 



233 



22 septembre 



DÉJEUNER 



Soupe aux pâtes 

Bœuf sauce Robert 

Pommes en salade 

Café 



Potage semoule 

Ragoût de mouton 

Nouilles aux tomates 



23 septembre 



DEJEUNER 



Potage vermicelle 

Boulettes de bœuf 

Haricots bretonne 

Vin 



Soupe au pain 
Mouton braisé 
Pommes purée 



24 septembre 



DÉJEUNER 



Potage tapioca 

Bœuf rôti 

Purée de pois Saint-Germain 

Café 



DINER 

Soupe au riz 

Bœuf cornichons 

Macédoine 



25 septembre 



Soupe paysanne 

Bœuf sauté 

Lentilles au jus 

Pommes aïoli 

Raisins 

Vin 



Soupe au pain 

Bœuf sauce piquante 

Riz à l'italienne 



20 



234 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 
26 septembre 

DÉJEUNER DINER 

Potage semoule Soupe aux pâtes 

Hachis Parmentier Bœuf sauce tomate 

Nouilles au four Pommes en salade 
Café 

Au Tonkin, le menu est plus savoureux encore, 
témoin celui-ci, pris au hasard parmi cent autres; 

Journée du 2 avril, à An-Ky 

MA.TIN SOIR 

Soupe aux légumes Soupe grasse 

Œufs sur le plat Omelette aux oignons 

Bœuf mode Bœuf rôti 

Ragoût de pommes Tripes à la mode de Gaen 

Poulet rôti Choux-raves au jus 

Salade Salade, bananes 

i/4 vin, café i/4 vin, thé 

Ce sont là, on en conviendra, des ordinaires 
capables de faire envie à bien des gens, et en 
regard desquels il serait intéressant de pou- 
voir placer ceux d'un régiment allemand quel- 
conque. 



XXIV 



TEMOIGNAGES D ETRANGERS 



Mais les témoignages qui précédent ont paru 
dans des journaux français, et peuvent donc 
être considérés, par les Allemands, comme 
sujets à caution. En voici d'autres, rassemblés 
au hasard de mes dernières lectures, et qui 
ont été adressés à des organes étrangers. 

On a déjà vu (chapitre VI) celui d'un Alle- 
mand, publié par le Vorwaerts du 8 septembre. 
Il se résume ainsi : Service très dur en raison 
des circonstances, mais nullement par la 
ifaute des chefs, qui traitent les légionnaires 
en soldats et même, peut-on dire, avec amitié. 

Pareillement, le Petit Bleu, de Bruxelles, a 
donné l'intéressante lettre qui suit, écrite par 



236 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

un légionnaire belge à son père, qui s'était in- 
quiété des sinistres « révélations » publiées sur 
la Légion ; elle a été reproduite par le Matin 
du 8 août : 

Guîcer (Maroc), 29 avril 191 1. 

Mon cher père, 

J'ai reçu votre . lettre et la coupure du journal 
bruxellois que vous m'avez envoyée relative à la Lé- 
gion étrangère. J'ai lu cette coupure avec une vio- 
lente indignation et je tiens à vous déclarer formel- 
lement que tout ce qu'elle raconte est complètement 
faux. 

Je vais reprendre point à point cet ignoble article : 

i° Il n'existe aucun racolage pour la Légion. Cha- 1 
cun y vient librement et la visite médicale avant l'in- 
corporation est même si rigoureuse que beaucoup de 
ceux qui veulent s'engager ne sont pas acceptés par 
le médecin ; 

2 Notre sort à la Légion n'est nullement le sort 
d'un esclave. La discipline est paternelle et bien 
moins dure, d'après mes camarades, que dans cer- 
tains régiments de l'Est de la France ; 



237 

3° Ce n'est à la Légion ni la réclusion, ni la pri- 
son ; c'est la vie libre militaire sans brutalités. Le» 
gradés nous estiment et savent, quand il le faut, 
nous passer de petites fautes qui seraient sévèrement 
punies dans d'autres armées ; 

4° Comme vous le voyez, par ce que je viens de 
vous dire, la Légion n'est pas un enfer ; nous avons 
tous les dimanches et les jours de fête pour nous 
amuser librement ; 

5° Notre vie n'est nullement la vie uniforme de 
caserne. Ce n'est qu'à la portion centrale, à Saïda, 
qu'il y a un peu de service de caserne ; mais les 
hommes y restent à peine quelques mois, car dès que 
leur instruction est terminée, ils sont versés dans 
d'autres garnisons, où le service est bien moins 
chargé. 

Quant à la nourriture, je suis certain que bien des 
ménages se contenteraient de notre ordinaire. Je vous 
donne ci-dessous le menu qu'on va nous servir le 
dimanche matin, 3o avril : 

Comme petit déjeuner du matin, bous aurons du 
chocolat au lait. Ensuite, à dix heures, le repas sui- 
vant : potage velours, salade de harengs et cents durs, 
chouchoute, beefsteack, navets sautés à la Vichy, jjiu> 



238 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

neaux au vin, vin, café au tafia. Le soir, nous aurons 
un potage, un pîat de viande, un plat de légumes, un 
dessert, et bien entendu du café et du vin (i). 

Tout cela en plein Maroc, à plus de 100 kilomètres 
de Casablanca. 

Dans l'après-midi, il y aura des jeux divers à l'oc- 
casion de la fête du régiment avec 3o francs de prix 
offerts par le capitaine et les sous-officiers. 

Vous voyez que nous sommes loin de l'enfer an- 
noncé par le journal allemand. 

La solde n'est pas très forte, en effet, pour les en- 
gagés ; mais les rengagés ont tous les dix jours 8 fr.5o 
ou 1 1 francs comme argent de poche ; 

6° Tous ceux qui veulent s'en donner la peine peu- 
vent avoir de l'avancement. 

Il y a dans ma compagnie un caporal espagnol et 
un caporal allemand ; mon sergent-major est belge ; 
il va s'en aller bientôt avec au moins 1.000 francs de 
retraite et la médaille militaire, qui lui rapporte en- 
core ioo francs par an. Dans ma compagnie, sur trois 

(i) On voit, par cet exemple et par le précédent, que 
dès que les Légionnaires sont en campagne, on améliore 
encore leur excellent ordinaire, au moins tant que cela est 
possible. Sans doute, ils peuvent être soumis à des priva- : 
tions, mais : à la guerre, comme à la guerre ! 



TÉMOIGNAGES D'ÉTRANGERS 239 

•élevés caporaux, deux sont allemands et le troisième 
japonais. A Ber-Rechid, à deux étapes d'ici, il y a tfn 
adjudant roumain, un sergent-majoF et plusieurs 
sergents allemands. 

Mon cher père, je m'arrête, car j'en aurais trop à^ 
te dire pour protester contre l'article que vous m'avez 
envoyé. En somme, les légionnaires sont heureux, 
bien nourris, bien habillés, bien couchés et bien 
traités. Il ne faut rien demander de plus et mépriser 
les attaques qu'une jalousie mal placée organise 
contre la Légion étrangère. 

Van Eckaute. 
ù* compagnie, 2 e étranger, à Guicer 

par Casablanca (Maroc). 

Dans la Gazettede Lausanne du 29 août 1913, 
on trouve des déclarations semblables, faites 
par un ancien légionnaire allemand, nommé 
François Boillet. 

Vous avez lu dans les dernières dépêches comment 
les Allemands maltraitaient avec acharnement la 
Légion étrangère. J'ai honte de mes compatriotes, et 
malgré^mon origine badoise, je me fais un devoir de 
crier bien haut que ce ne sont là que calomnies. 



240 LA QUESTION DE LA LEGION ÉTRANGÈRE 

Pendant douze ans que j'ai servi le drapeau trico- 
lore, au Soudan, au Maroc, jamais je n'ai eu à me 
plaindre de mauvais traitements. Il en est de même 
de tous les Allemands et soldats de toutes les nations 
que j'ai connus et qui ont combattu à mes côtés. Tous 
sont unanimes à proclamer la bonté de nos chefs et la 
justice, la clémence même qui régnent dans les régi- 
ments étrangers. Et ce que j'avance, je puis le prouver. 

Voici de nombreuses lettres écrites en français et 
en allemand qui me sont parvenues d'anciens cama- 
rades de la Légion. Quelques-unes prouvent surabon- 
damment qu'on n'est pas malheureux à la Légion. 
Du reste, pour vous montrer la bonté de nos chefs, 
je vais vous citer une anecdote. 

Au retour d'une reconnaissance, un de nos cama- 
rade^, exténué de fatigue, sortit des rangs et s'affala 
sur le talus bordant la route. Notre capitaine, voyant 
cela, descendit immédiatement de son cheval, dé- 
crocha le sac de notre camarade, le fixa sur ses 
propres épaules, puis il aida le malade à se hisser sur 
sa bête. La colonne rentra ainsi au quartier. Aussitôt 
rentrés, nous acclamâmes notre capitaine... 

Promettez-moi de défendre un peu notre chère 
Légion par la voix de votre journal. Dites bien que 



TÉMOIGNAGES D'ÉTRANGERS 241 

les soldats qui y sont arrivés les uns désespérés, les 
autres déshonorés, sont devenus de braves cœurs, et 
ont été traités beaucoup mieux qu'on ne Test dans 
une caserne allemande. 

Voici enfin un témoignage qui, à la vérité, 
a été publié par un journal français, mais dont 
aucun organe allemand ne pourra discuter 
l'authenticité ni la spontanéité. 

Le 7 février 1914, le Matin a publié une lettre 
écrite quelques semaines auparavant par un co- 
lonel autrichien au major du 1 er régiment étran- 
ger, pour approuver le désir de son fils de con- 
tracter un rengagement à la Légion, où il se 
trouve « extraordinairement heureux et satis- 
fait )>. En voici la traduction, d'après le texte 
original, dont j'ai pu reproduire la photogra- 
phie en tête de ce volume, grâce à l'obligeance 
de la direction du Matin : 

Sankt Peter, près Gratz (Autriche) y 
le 28 décembre 1913. 

Très honoré Monsieur le major, 
Mon fils, Bruno de Benedict, vient de me faire con- 

21 



242 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

naître son intention de se rengager pour dix ans à te 
Légion. 

Comme son état de santé s'est beaucoup amélioré dam 
ces derniers temps, et qu'il se trouve extraordinairemen, 
heureux et satisfait à la Légion, je me déclare pleine- I 
ment d'accord avec la démarcke de mon fils. 

En même temps, je vous exprime toute ma reconnais- 
sance, très honoré Monsieur, pour l appui, l'intérêt a 
la bienveillance que vous avez accordés à mon fils, et je 
vous prie de lui continuer à l'avenir votre gracieuse pro- 
tection, à la condition qu'il s'en montre digne. 

Avec V expression de ma considération la plus distin- 
guée, je suis votre très dévoué. 

Benedict, colonel de réserve, 

On observera qu aucune autorisation pater- 
nelle n'étant nécessaire pour contracter un 
rengagement, c'est de son propre mouvement 
que le colonel a donné à la Légion ce précieux 
témoignage d'estime, dont le caractère est vé 
itablement exceptionnel et décisif. 






TROISIÈME PARTIE 

DISCUSSION 



XXV 



LE CONTRAT D ENGAGEMENT 
EST-IL DE DROIT PUBLIC OU PRIVÉ ? 

La question de savoir si le contrat d'en- 
gagement à la Légion est de droit public ou 
privé, qui fait le fond de l'argumentation 
de la Gazette de Francfort, et à laquelle on 
semble attacher une très grande importance 
en Allemagne, constitue un problème juri- 
dique dont il serait impertinent à un profane 
de vouloir donner la solution. 



244 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

D'après la Gazette, la Cour de Cassation a 
jugé, contre le gouvernement français, que ce 
contrat est de droit privé, mais la thèse gou- 
vernementale a été sanctionnée par la Cour 
Permanente d'Arbitrage. 

Au premier abord, on peut estimer que la 
situation n'est pas tout à fait aussi nette que 
l'indique cet article. Si l'on se reporte, en effet, 
à la sentence arbitrale, dont le texte est donné 
dans le Rapport du Conseil administratif de la 
Cour Permanente d'Arbitrage pour Vannée 19G9, 
on constatera que le Tribunal s'est gardé de 
juger le point de droit. Ce dernier portait sur 
le conflit survenu entre l'autorité militaire 
française et l'autorité consulaire allemande, 
qui, toutes deux, prétendaient exercer leur ju- 
ridiction sur les légionnaires d'origine alle- 
mande : la première, en raison de leur qualité 
de soldats français, servant en territoire oc- 
cupé par la France, et la seconde, vu leur qua- 
lité de sujets allemands se trouvant en pays 
soumis au régime des capitulations. 

Le Mémoire présenté par le gouvernement 



LE CONTRAT D'ENGAGEMENT 245 

allemand poussait d'ailleurs sa thèse juri- 
dique à ses conséquences les plus générales, 
en attaquant l'institution de la Légion jusque 
dans son essence. Suivant lui, le contrat d'en- 
gagement, ne liant les légionnaires à l'Etat 
français que pour un temps déterminé, est un 
simple « contrat de services de droit privé » ; 
et comme tel, il devient nul, aux termes du 
paragraphe premier de l'article 138 du Code 
civil allemand, comme « contraire à l'ordre 
public et aux bonnes mœurs », dans le cas où 
il a soustrait un sujet allemand à son devoir 
militaire, par exemple dans le cas où il est ap- 
pliqué à un déserteur. 

Nous reviendrons plus loin à cette question 
des déserteurs. Pour le moment, nous n'avons 
à considérer que la question préjudicielle. 

Or donc, le Tribunal arbitral commença 
par se refuser à la trancher en principe, pour 
les motifs suivants : 

Considérant que le conflit de juridictions dont il a 
été parlé ne saurait être décidé par une règle absolue 
qui accorderait d'une manière générale la préférence, 

21. 



246 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

soit à Tune, soit à l'autre des deux juridictions con- 
currentes ; 

Que, dans chaque cas particulier, il faut tenir 
compte des circonstances de fait qui sont de nature à 
déterminer la préférence... 

Mais ce considérant est immédiatement 
suivi d'un autre, qui tranche la question, en 
fait, dans le sens de la thèse française. Peu 
importe, en effet, que le Tribunal n'ait voulu 
juger que l'espèce qui lui était soumise, puis- 
que ce qu'il en dit s'applique à tous les cas que 
l'on pourra imaginer : 

Considérant que la juridiction du corps d'occupa- 
tion doit, en cas de conflit, avoir la préférence, lors- 
que les personnes appartenant à ce corps n'ont pas 
quitté le territoire placé sous la domination immé- 
diate, durable et effective de la force armée... 

Nous.n'en demandons pas davantage, puis- 
qu'il résulte de là que, conformément à la doc- 
trine présentée par M. le professeur André 
Weiss, dans les deux Mémoires français, 
l'Allemagne ne saurait avoir aucune qualité 



LE CONTRAT D'ENGAGEMENT 247 

pour s'immiscer dans les affaires intérieures 
de la Légion : « Sous les drapeaux* le soldat 
est avant tout soldat; il n'est que soldat; sa 
patrie est celle qu'il a promis de servir; les 
lois militaires de cette patrie et ses juridic- 
tions sont les siennes». Qu'un légionnaire 
déserte ou quitte régulièrement le service à la 
tin de son engagement, et qu'il commette l'im- 
prudence de retourner en Allemagne sans y 
être en règle avec la loi militaire, il retombera 
sous le coup des lois de son pays natal, et nous 
n'aurons aucune objection à formuler : les 
exemples en sont nombreux, et tel est le cas 
de Charles Schneider, cité plus haut (page 
219). Mais tant qu'il est sous les drapeaux, 
c'est-à-dire, par définition, « en territoire placé 
sous la domination immédiate, durable et 
effective de la force armée française », il est 
soumis à la juridiction exclusive de l'Etat 
français. 

C'est là, en vérité, un principe qui s'impose 
avec une telle évidence, qu'on se demande par 
quelles arguties de chicane il est possible d'y 



248 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

trouver matière à un procès international, et 
de voir un lien quelconque entre l'arrêt de 
Cassation du 10 décembre 1879, établissant 
que l'Etat français ne saurait statuer sur le 
contrat d'engagement sans le consentement de 
l'intéressé, et la prétention de l'Etat allemand 
à s'immiscer dans la rédaction et l'applica- 
tion de ce contrat. 

Mais, lors même que l'opinion de la Gazette 
de Francfort serait fondée, c'est-à-dire lors 
même qu'il y aurait contradiction entre l'arrêt 
et la sentence arbitrale, cette dernière consa- 
crant la thèse du gouvernement français, que 
faire, sinon admettre que, dans l'ordre inter- 
national, la question est actuellement tranchée 
par la haute autorité de la Cour Permanente 
d'Arbitrage, dont le gouvernement allemand 
avait demandé et a loyalement accepté la sen- 
tence? 

Que les spécialistes du droit des gens con- 
tinuent à la discuter dans leurs Congrès et 
leurs savantes revues, rien de mieux : un jour 
finira par venir, où, à la suite de leurs travaux, 



LE CONTRAT D'ENGAGEMENT 249 

l'accord désirable s'établira sur une jurispru- 
dence unique et définitive. Mais vraiment, il 
n'y a point là matière à polémique de presse, 
ni à déclamations de réunions publiques. Plaise 
aux dieux que les dissentiments entreFrançais 
et Allemands ne portent jamais que sur des 
questions aussi abstruses, aussi faites pour 
être gravement examinées par de paisibles ju- 
ristes, dans le silence du cabinet ! 

Cette réserve ftiite sur le point de savoir si 
le gouvernement allemand a le droit, ou non, 
de critiquer officiellement le contrat d'engage- 
ment à la Légion, nous pouvons examiner l'es- 
prit de ce contrat. Car peu importe qu'il puisse 
ou non, être l'objet de représentations offi- 
cielles : le seul fait qu'il est violemment criti- 
qué dans le public constitue un danger et 
oblige à rechercher si les objections qu'on lui 
oppose sont fondées, s'il est exact qu'il soit à la 
fois illicite et léonin. 



XXVI 



DES SOLDATS DE METIER, EN GENERAL 



Sur le principe même de l'existence de la 
Légion, et abstraction faite des clauses de 
détail que comporte le contrat d'engagement, 
il convient de séparer, dans la discussion, 
deux notions qui sont bien distinctes : celle 
des soldats de métier, en général, et celle des 
soldats étrangers. 

On a vu en effet que certains adversaires de 
la Légion s'adressent à notre démocratie sur 
un ton de reproche amical, pour l'inviter à 
songer au tort moral qu'elle se fait en em- 
ployant dans son armée des « mercenaires », 
des gens qui font « métier de tueur 
d'hommes ». 



SOLDATS DE MÉTIER, EN GÉNÉRAL 251 

Nous ne pouvons être que pleins de recon- 
naissance pour la sollicitude que l'on témoigne 
ainsi au bon renom de la République ; mais 
on ne s'étonnera pas de ce que nous désirions, 
autant que possible, nous occuper nous- 
mêmes, et en toute indépendance, du maintien 
de ce bon renom. 

Assurément, des conseils d'ami doivent 
-toujours être les bienvenus. Mais ici, ce ne 
sont pas précisément des amis qui ont atta- 
ché le grelot, et ils ne prétendent pas eux- 
mêmes l'avoir fait avec discrétion et bien- 
veillance ; ceux qui les suivront, fût-ce dans 
les intentions les plus pures, risquent donc 
d'être méconnus et de n'arriver qu'à em- 
brouiller et envenimer la situation, et à s'atti- 
rer des réponses désobligeantes. Le moins 
qu'on puisse leur dire, c'est que, tout en recon- 
naissant volontiers que nos institutions et nos 
mœurs sont encore trop peu démocratiques, 
et se ressentent encore trop fortement des 
siècles d'absolutisme qui ont pesé sur notre 
pays, nous pouvons souhaiter aux Allemands 



252 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

de parcourir à leur tour le chemin que nous 
avons derrière nous. Notre démocratie est 
bien imparfaite, soit; mais qu'ils atteignent 
seulement pareil résultat, et ils auront qua- 
lité pour nous donner conseil en matière de 
démocratisme. 

Il n'en est pas moins utile de faire remar- 
quer que la question de la légitimité du ser- 
vice militaire obligatoire est encore contestée 
par bien des gens. Sans doute, les démocraties 
du continent européen se sont vues obligées 
d'instituer ce service, à l'exemple du très peu 
démocratique royaume de Prusse. Mais celles 
qui constituent le monde anglo-saxon persis- 
tent à n'en pas vouloir entendre parler, au 
nom de la liberté individuelle : convaincues 
que, dans le cas d'une attaque, l'esprit civique 
de leur population leur fournira les défenseurs 
nécessaires, elles se contentent d'une armée 
permanente composée de cesjiommes que, 
selon l'angle sous lequel on voit les choses, 
on nomme des volontaires ou des merce- 
naires. 



SOLDATS DE MÉTIER, EN GÉNÉRAL 253 

Notons à ce propos que certaines questions 
de mots ont une grande importance en la ma- 
tière. Nous venons d'indiquer que ce n'est pas 
du tout la même chose, que d'appeler les en- 
gagés (nationaux ou étrangers, peu importe) 
des volontaires ou des mercenaires. Mais que 
dire de M. Gothein qui, dans la consultation 
de la National Zeitung, citée plus haut, stig- 
matise, à propos de la Légion, le « métier de 
tueur d'hommes ». Cet honorable député a-t-il 
songé que cette qualification désobligeante ne 
s'applique pas seulement à ceux qui s'engagent 
comme simples soldats avec l'espoir d'avan- 
cer, mais aussi à tous les officiers, à tous les 
sous-officiers rengagés? Parole imprudente, 
qui pouvait lui attirer un bien beau procès 
pour offense à l'armée allemande ! 

Quoi qu'il en soit, il n'est pas nécessaire de 
sortir du continent européen pour trouver des 
adversaires du service militaire obligatoire, 
même en dehors des milieux tolstoïens ou 
anarchistes. 

Par exemple, le Courrier de la Bourse, de 

22 



254 LA QUESTION DE U LÉGION ÉTRANGÈRE 

Berlin, s'étant avisé de demander « s'il n'est 
pas temps de faire disparaître, par un accord 
international, des troupes mercenaires dont 
l'existence heurte les sentiments du monde 
civilisé », M. Henri Follin répondit, dans le 
numéro de décembre 1913 de V Individualiste 
européen, par cette réflexion* d'une profonde 
ironie : 

délicatesse du monde civilisé! Il n'est pas heurté- 
de voir arrachés à leurs familles et à leurs travaux 
des millions de jeunes gens qu'on oblige à aller- à la 
caserne en attendant qu'on les oblige à aller à la bou- 
cherie. Mais il serait choqué que l'on utilisât aux. 
répugnantes besognes de la guerre quelques milliers- 
de déclassés qui, eux-mêmes, ne se reconnaissent pas 
bons à autre chose ! 

Cette remarque, à la vérité, est surtout une 
boutade de philosophe exaspéré par la sottise 
des préjugés dominants. Mais d'autres motifs, 
d'ordre concret, déterminent d'autres auteurs 
à se prononcer contre le service obligatoire- 
Aï. Poimiro, par exemple, écrit : 



SOLDATS DE MÉTIER, EN GÉNÉRAL 255 

~Nous ne méconnaissons pas la valeur morale d'une 
conception qui astreint tout le monde à passer sous 
les drapeaux, quoi qu'il soit permis de se demander 
si une pareille théorie n'est pas dangereuse, puis- 
qu'elle amène les nations à augmenter incessamment 
leurs effectifs militaires, jusqu'au jour où, ne pou- 
vant plus en supporter les charges financières, elles 
s'en ïurriîtt iront au sort des armes pour trancher leurs 
rivalités. 

Nos préférences vont, sans hésitation, aux armées 
de métier qui n'enrôlent que des gens aptes physi- 
quement et intellectuellement au métier des armes ; 
ce qui n'est pas toujours le cas, de nos jours où tout 
le monde est appelé sous les drapeaux, forts ou fai- 
bles, courageux ou lâches, patriotes ou antipatriotes, 
amis ou ennemis du pays. 

Ces troupes de métier représentaient suffisamment 
comme solidité, et si leur coût n'était pas relative- 
ment moindre que celui de nos armées obligatoires, 
elles avaient l'avantage, en cas de guerre, de ne pas 
faire faucher, sur les champs de bataille, toutes le- 
jeunes forces physiques ou intellectuelles d'un pavs. 

Le patriotisme n'en était pas moins ardent, il 
suffit de se rappeler celui de nos anciennes popula- 



256 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

tions. L'exemple que, de nos jours, nous donne le 
peuple anglais, est sous ce rapport plus que probant. 

Mais cette théorie que, pour ma part, je 
crois aussi erronée du point de vue militaire 
que du point de vue moral, n'est professée, 
en France, que par une faible minorité : à 
l'opposé des Anglo-Saxons, nous considérons 
presque unanimement, comme font les Alle- 
mands, que la défense nationale est un devoir 
primordial, incombant à tous les citoyens 
capables d'y contribuer d'une manière quel- 
conque. 

Nous allons même plus loin, et nous pen- 
sons que l'existence de troupes composées de 
soldats de métier, ou même seulement de 
troupes contenant une forte proportion de ces 
soldats, constitue un danger permanent pour 
les libertés publiques : nous voulons ferme- 
ment que l'armée, en temps de guerre, soit la 
nation en armes, entièrement levée pour sa 
défense, et qu'en temps de paix, elle ne soit 
rien de plus que l'école où cette défense est 
préparée. 



SOLDATS DE MÉTIER, EN GÉNÉRAL 257 

Mais il ne s'agit pas ici d'opérations concer- 
nant la défense nationale. L'occupation de 
territoires coloniaux soumis au régime mili- 
taire, et où l'état de guerre est permanent, est 
à proprement parler une tâche de gendarmerie 
ou de police générale. 

Or, bien que la police et la gendarmerie 
accomplissent une mission que Ton peut assi- 
miler dans une certaine mesure à la défense 
nationale, puisqu'elles préservent la société 
contre les agents intérieurs de sa dissolution, 
il n'est encore venu à l'esprit de personne de 
proposer qu'on les recrute par voie d'obligation: 
ce sont partout des métiers proprement dits, 
exercés par les gens à qui ils conviennent. 

A plus forte raison doit-il en être ainsi des 
corps consacrés à la police coloniale, puisque 
leur action s'exerce dans des pays dont on ne 
peut imposer le climat à des hommes quel- 
conques. Le service aux colonies ne doit être 
exécuté que par des volontaires; et l'une des 
nombreuses objections que soulève la poli- 
tique coloniale de notre République, avec ses 

22. 



258 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

conquêtes démesurées, est la nécessité où l'on 
s'est fréquemment trouvé (actuellement encore 
au Maroc), d'y employer, d'office, des hommes 
du service obligatoire. On peut être un excel- 
lent citoyen, prêt à donner sa vie pour dé- 
fendre la patrie attaquée, et ne pas vouloir 
aller servir aux colonies. 

Bien entendu, ces considérations ne s'ap- 
pliquent qu'aux citoyens de la métropole 
Quant à ceux qui sont nés ou fixés aux colo- 
nies, qui y possèdent donc leurs intérêts im- 
médiats et qui y sont acclimatés r c est évidem- 
ment sur place que s'impose à eux le devoi 
civique de défense nationale. Notons d'ailleurs 
que, depuis qu'on leur applique l'obligation 
du service (c'est-à-dire théoriquement, depuis 
1905, et en fait, depuis la présente année., on 
a reconnu la nécessité de leur épargner un trop 
fort changement de climat ; pourquoi transfor- 
mer en une situation privilégiée ce qui devrait 
être un droit également reconnu aux entants 
de la métropole ? 

Finalement, donc, non seulement l'emploi 



SOLDATS DE MÉTIER, EN GÉNÉRAL 259 

de soldats de métier est légitime aux colonies; 
mais une armée coloniale sainement organisée 
ne devrait comprendre, en dehors d'eux, que 
le petit nombre des hommes du contingent 
qui s'engagent pour y accomplir leur temps de 
service légal, et l'ensemble des citoyens nés 
ou domiciliés aux colonies; cela, en attendant 
que ces dernières soient, matériellement et 
moralement, en état de pourvoir elles-mêmer 
à leur sécurité. 



XXVII 

DE L'EMPLOI DES ÉTRANGERS EN TEMPS i 
DE GUERRE, NOTAMMENT EN ALLEMAGNE j 

Tous les Etats, sans aucune exception, a(| 
mettent qu'en temps de guerre une armél 
peut comprendre des volontaires étrangers] 
et l'ennemi considère ces soldats comme de! 
belligérants réguliers, au même titre que kl 
nationaux. 

Il ne s'est pas livré une guerre où l'on ni 
puisse citer de nombreux exemples d'étranger! 
ayant pris les armes, soit par conviction polil 
tique, soit simplement par goût des aventures 
tantôt ils sont enrôlés et servent isolémen 
dans des corps quelconques, et tantôt, s'il 
sont assez nombreux, on en forme des unité 



l'emploi des soldats étrangers 261 

constituées. Les Polonais et les Garibaldiens, 
notamment, ont toujours afflué sous le dra- 
peau de la liberté, quand il était menacé, ou 
au secours des peuples opprimés. On sait 
quels services ils ont rendus à la France en 
1870-71, ainsi que la Légion hellénique et bien 
d'autres volontaires étrangers ; et il a été dit, 
sans que j'aie pu le vérifier, que, pendant 
cette même guerre, les Allemands ont dû 
combattre certains de leurs compatriotes, ori- 
ginaires des pays que la Prusse avait annexés 
trois ans auparavant. 

Je puis citer, à ce sujet, la curieuse anecdote 
suivante. Le lendemain de Sedan, mon père, 
alors chef de bataillon, et qui parlait l'alle- 
mand à la perfection, rencontra un de ses 
amis, officier d'état-major, qui le pria de venir 
aider les camarades alors occupés, avec des 
officiers allemands, à régler les détails d'exé- 
cution de la capitulation : la négociation traî- 
nait en longueur, faute d'une suffisante con- 
naissance des langues de part et d'autre. Mon 
père accepta naturellement cette pénible cor- 



262 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

vée ; et, quand tout fut réglé, un officier supé- 
rieur allemand le prit à<part, et lui dit très 
courtoisement : «• Monsieur mon camarade 
vous ferez bien, quand vous serez en captivité 
de ne plus parler allemand: on vous recon- 
naîtrait, et cela pourrait vous nuire ». Et; 
devant Tétonnement manifesté par mon père 
il lui expliqua qu'il l'avait pris pour un Hano 
vrien. 

Ce cas de l'engagement de ressortissants d< 
l'Etat ennemi et d'une légitimité contestable! 
et se produit d'ailleurs fort rarement. Mai; 
quant aux hommes originaires des Etatî 
neutres, leur engagement pour la durée d'uni 
guerre est, je le répète, chose normale et ad| 
mise partout. 



Cela, même en Allemagne. 

En droit, la question ne fait aucun doute 
Dans son monumental traité sur le Le drai 
public de l'Empire allemand, M. Paul Labanc 
professeur à l'Université de Strasbourg, cil 



l'emploi des soldats étrangers 263 

par M. Poimiro, dit d'abord, en ce qui con- 
cerne les troupes mercenaires en général : 

Lorsque les besoins militaires ne sont pas entière- 
ment remplis par le service obligatoire général, 
l'Etat se voit forcé de se procurer par contrat les 
forces nécessaires. L'introduction du service mili- 
taire obligatoire n'exclut pas ce dernier. 

Puis, en ce qui concerne particulièrement 
les étrangers : 

Les étrangers peuvent sans doute être admis à ser- 
vir dans l'armée de terre ou dans la flotte alle- 
mande (1), et prendre volontairement du service ; 
mais ils n'y sont jamais tenus. 

En ce qui concerne la marine, à la vérité, 
l'Ordonnance citée ne prévoit l'engagement 
et le rengagement d'étrangers que comme cui- 
siniers et sommeliers. Mais elle ajoute: 

Pendant la durée de leur service, ils font partie 
des personnes de l'état militaire ; ils ont rang de 
sous-officiers ; ils sont soumis aux lois et règlements 

(i) Wehrordnung (Ordonnance sur l'armée), article 21, 
n° 4, et Marineordnung (Ordonnance sur la marine), article 
3 7 , n° 1. 



264 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

militaires ; ils ont droit à l'assistance en cas d'inva- 
lidité. 

Ces dispositions indiquent nettement qu'il 
s'agit ici d'engagements admis d'une manière 
nullement exceptionnelle, mais permanente, 
dès le temps de paix ; rapprochées de l'affir- 
mation de principe posée par M. Laband, 
elles laissent supposer qu'en temps de guerre 
on accepterait des étrangers* parmi les com- 
battants, tout comme dans l'armée de terre. 

Pour cette dernière, en effet, aucune contes- 
tation n'est possible, en fait comme en droit. 
Il suffît à cet égard de citer, après les textes 
ci-dessus, les exemples suivants. 

Le premier officier de l'armée allemande 
qui fut tué en 1870 était un Anglais, nommé 
Winslow ; il faisait partie de la reconnaissance 
qui fut enlevée à Schirlenhof, le 25 juillet, par 
les chasseurs du sous-lieutenant de Chabot, 
et dont le chef, le comte de Zeppelin, revint 
seul (1). 

(i) Episode rappelé par M. Reginald Kann, dans le 
Temps du a3 janvier 1914. 



l'emploi des soldats étrangers 265 

D'autre part, on trouve dans la Revue du 15 
janvier 1914, le compte rendu d'un volume 
intitulé : Un Grec sous le drapeau prussien en 
1870. L'auteur, M. E. Rangabé, était, au début 
de la guerre, élève dans une école militaire 
prussienne, et fit toute la campagne avec le 
grade de Portepee-Faehnrich (enseigne, aspi- 
rant-officier). Peut-être se trouva-t-il un jour 
en face de ses compatriotes de la Légion helli- 
nique ? 

Que serait-il arrivé, si l'Angleterre avait pris 
parti pour la France, et si, la guerre se géné- 
ralisant, la Grèce était entrée dans le camp 
opposé à l'Allemagne, ou si seulement l'un ou 
l'autre de ces pays avait été entraîné dans quel- 
que autre guerre. Leurs sujets, servant momen- 
tanément sous le drapeau allemand, n'au- 
raient-ils pas subi le conflit de devoirs que les 
Allemands nous reprochent de créer ? Et n'est- 
on pas fondé à dire que, par sa propre législa- 
tion et par ces précédents, l'Allemagne a ruiné 
à l'avance la thèse qu'elle a soutenue devant la 
Cour d'arbitrage dans l'affaire de Casablanca ? 

23 



266 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈBf: 

Et, d'autre part, si le gouvernement ail 
mand veut qu'on prenne au sérieux son opp 
sition à l'emploi de volontaires étrangers, 
devrait, par une juste réciprocité, interdi] 
au moins à ceux de ses sujets sur lesquels 
a prise, de combattre sous un drapeau étrange 1 
Or, dans la récente guerre des Balkans, te 
dis que les officiers de la mission française 
Grèce ont conservé leur uniforme national 
n'ont pris aucune part aux hostilités, ceux 
la mission allemande en Turquie portait 
l'uniforme ottoman et combattaient en Thra 
Notamment, le lieutenant bavarois Preysî 
commanda un détachement de cavalerie, e1 
lieutenant-colonel von Lossow était, en ] 
vembre 1912, à la tête du détachement 
Derkos (Temps du 24 janvier 1914). 

Mais les freiwillige Kriegsteilnehmer, ou t 
gagés volontaires pour la durée de la guer 
ne sont^ pas admis seulement dans Tarn 
continentale. On les vit intervenir lors de 
seule sérieuse campagne coloniale que les A 
mand s aient encore soutenue, la guerre con 



es 



l'emploi des soldats étrangers 267 



[es Héréros, en 1905-1906. Le fait fut signalé, 
?n son temps, partons les journaux, et M. An- 
Iré Fribourg lui a consacré un article très do- 
cumenté dans Y Opinion du 29 novembre 1913. 
i On ignore le nombre total des étrangers qui 
lurent enrôlés de la sorte ; mais il doit avoir 
té élevé, si l'on juge par les deux faits sui- 
ants. En août 1904, il arriva une troupe de 
00 Boers, commandée par le général Maritz; 
t sur une liste de tués, insérée dans les Vier- 
djahrshefte fur Truppenfùhrung und Heeres- 
unde (Cahiers trimestriels pour la conduite 
es troupes et l'art militaire), que publie le 
rand état-major, on relève au moins neuf 
olontaires boers, italiens et français. Un de 
es derniers eut même l'honneur de la notice 
ogieuse que voici : 

i Huet avait servi huit ans aux cuirassiers, à Luné- 
Ile : il avait pris part à l'expédition de Madagascar, 
j avait été blessé et décoré. Dans le Sud-Ouest 
ricain, au service de l'Allemagne, il se montra éga- 
lent un excellent soldat (ein aeusserst bmuchbarer 
ldat) y d'après le jugement de ses supérieurs. 



26S LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

Voilà donc un Français mort au service de 
l'Allemagne, parmi bien d'autres étrangers, 
et de manière à mériter un hommage spécial 
de ses chefs. Je me souviens que cet épisode 
fit alors le tour de la presse française ; mais 
il n'y eut aucun journal pour se permettre à 
l'égard de nos voisins un jugement ressem- 
blant à celui que nous applique le professeur 
Karl von Stengel, écrivant ceci : 

Les paysans et les bourgeois français, dans leur 
égoïsme, trouvaient et continuent de trouver com- 
mode de faire conquérir et défendre leurs colonies 
par des mercenaires allemands, qui les dispensaient 
d'y risquer leur peau (1). 

On eût été en droit, pourtant, d'exprimer 
une opinion de ce genre, car la Schutztruppe* 
ou force coloniale, ne comptait à cette époque, 
dans le Sud-Ouest africain, que 821 hommes. A 
la première alerte, on lui envoya d'Allemagne 
plus de 5.000 hommes de renfort, auxqueh 



(i) Article dans la Zeilschrift jiir Politik, 1913, vi, cit 
par M. Pohl. 



I 



l'emploi des soldats étrangers 269 

s'ajoutèrent plusieurs centaines de volontaires 
étrangers; ces derniers y formèrent donc une 
proportion incomparablement supérieure à 
celle des 5.700 étrangers de nos armées afri- 
caine et coloniale (1). 

Tout cela est intéressant à rapprocher de 
ce qu'on écrit en Allemagne contre le principe 
même de la Légion, et notamment de l'article 
de la Gazette de Francfort, concluant que l'em- 
ploi de soldats étrangers « n'est plus compa- 
tible avec la conception moderne de l'Etat ». 

On vient de voir, en effet, que cet emploi est 
non seulement de droit, mais de pratique cou- 
rante en Allemagne. 

Les Allemands seraient-il seuls à l'ignorer? 

(i) En 1913, et pour tout l'ensemble des colonies alle- 
imandeSjla Schutztruppe comptait 6.470 hommes (dont 2.448 
(Européens et 4.022 indigènes), à qui s'ajoutaient t.o32 
jhommes de police (dont 782 Européens et 2Ôo indigènes). 



XXVIIÏ 

DÉSERTEURS, OU ÉMIGRÉS? 



A cela, on objecte que ces hommes, même 
soustraits au pénible devoir de combattre 
effectivement leurs frères, les combattent 
indirectement: ils rendent service à la nation 
ennemie de leur patrie, en remplaçant aux 
colonies ses propres nationaux, qu'elle de- 
vrait y maintenir, et dont elle peut disposer 
pour la guerre en Europe. L'allié de l'ennemi 
est un ennemi, et l'on n'a pas le droit de trans- 
former un homme en ennemi de sa patrie, en 
un déserteur à l'ennemi, de l'amener à violer, 
directement ou non, le serment que dans cer- 



DÉSERTEURS, OU ÉMIGRÉS ? 271 

tains pays, on lui a fait prêter lors de son in- 
corporation. 

Remarquons tout d'abord que la considéra- 
tion du serment militaire, soulevée par tous 
les auteurs allemands à propos de la Légion, 
n'a rien qui doive nous frapper. Nous pour- 
rions nous borner à lui opposer que c'est là 
une affaire enlre les soldats allemands et leur 
gouvernement, res interalios acta, qui ne nous 
concerne aucunement. Mais il y a mieux : nous 
sommes en droit de dire que ce serment est 
dépourvu de toute valeur juridique, comme 
contraire, précisément, à cet ordre public que 
l'on invoque si volontiers contre la Légion (1). 

C'est, en effet, d'une manière tout à fait 
abusive que Ton assimile ici les soldats du 
contingent aux engagés volontaires et aux 
officiers. Que ceux-ci, faisant librement choix 
de la carrière militaire, jurent fidélité au roi 
de Prusse, rien de mieux : leur serment est 
volontaire, et les oblige donc en droit et en 

(i) Note pour le lecteur allemand: il n'existe en France 
aucun serment politique ou militaire. 



272 LA QUESTIOxN DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

conscience. Mais tel n'est pas le cas des re- 
crues ordinaires. La loi leur impose le service 
militaire et la discipline, sous peine de sanc- 
tions sévères. Un beau jour, on les rassemble, 
on leur lit une formule, on les oblige à jurer, 
même si leur père est mort pour défendre son 
pays contre la conquête allemande. C'est là 
une extorsion de consentement, une violence, 
qu'ils subissent faute de pouvoir s'y soustraire, 
et qui peut bien les exposer aux rigueurs du 
Code de justice militaire allemande, mais qui 
ne saurait les lier vis-à-vis de leur conscience, 
ni aux yeux d'un gouvernement étranger. 

Mais, même en débarrassant la question de 
cet élément mystique et inopérant, il subsiste 
cette objection de principe, que, la désertion 
étant punie par les lois de tous les pays, l'en- 
gagement de déserteurs étrangers serait, en 
toutes circonstances, immoral, contraire à 
l'ordre public. Et non seulement l'engagement 
des déserteurs, mais celui des insoumis, qui 
deviennent ainsi des déserteurs par anticipa- 
tion; et même celui de tout homme en état 



DÉSERTEURS, OU ÉMIGRÉS ? 273 

de porter les armes et appartenant à des 
pays de service militaire obligatoire, puisque 
cet homme serait rappelé en cas de mobilisa- 
tion. 

Ceux qui soutiennent cette thèse oublient 
qu'il y a déserteurs et déserteurs. 

Nous avons eu soin de distinguer entre ces 
hommes (chapitres XV à XVIII). Les uns ont 
déserté pour quelque motif inavouable où à la 
suite d'un crime odieux ; s'ils viennent à la 
Légion, ce qui ne saurait être que bien rare, 
ils y auront la vie dure et en seront bientôt 
chassés. D'autres, coupables d'une faute 
moins grave et disposés à revenir au bien, 
trouvent là une occasion de relèvement moral 
et matériel qui n'existe pas dans leur pays : 
que celui-ci ne nous reproche donc pas de 
leur tendre une main secourable. 

Restent ceux qui ont déserté parce qu'on les 
molestait, ou bien parce que, en leur âme et 
conscience, ils ne se sentaient pas assimilés à 
la nation qui a conquis leur sol natal. 

Ceux-là, que peut-on leur reprocher? Ce ne 



274 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

sont pas des déserteurs : ce sont des émigrés. 
Leur ancienne patrie peut regretter leur dé- 
part, elle ne peut ni l'empêcher, ni s'opposer 
à ce qu'un autre Etat les recueille. 

Ce serait sortir de notre sujet que de discu- 

• ier ici la légitimité de l'émigration, ou du 
moins de rappeler les discussions auxquelles 
elle a donné lieu, car cette question est désor- 
mais tranchée. Elle opposait, jadis, deux idées 
contradictoires : le droit que chaque homme 
a de disposer de sa personne, en vertu du prin- 
cipe de liberté individuelle, et le droit des 
États à s'opposer à leur dépopulation. Or, au- 
jourd'hui, la Russie reste le seul État qui ne 
considère pas le droit à l'émigration^comme 
appartenant naturellement à tout individu. 

Les Allemands, comme les Français ont 
donc le droit d'émigrer, c'est-à-dire de renon- 

> cer aux avantages que leur confère leur natio- 
nalité, en même temps qu'ils s'affranchissent 
de ses charges. Et les émigrés ont le droit 
d'offrir leurs services — même militaires — à 
leur patrie d'adoption, qui a le droit de les 



DÉSERTEURS, OU ÉMIGRÉS? 275 

accepter. Tout ce que Ton peut faire, c'est 
d'établir, comme le fait la législation française, 
que celui qui sert dans une armée étrangère, 
sans y avoir été autorisé par son gouverne- 
ment, perd par cela seul sa nationalité d'ori- 
gine. Cette disposition peut apparaître comme 
une naïveté, puisqu'elle consiste à priver un 
homme de ce à quoi il a volontairement re- 
noncé ; mais elle a son utilité, puisqu'elle 
l'avertit des conséquences de son acte, et 
qu'elle établit sa situation à venir, pour le 
jour où il sera rentré dans la vie civile ; c'est, 
en réalité, la liquidation de son ancienne si- 
tuation légale, la reconnaissance de celle qu'il 
a montré vouloir assumer. 

Autrement dit, l'expatriation n'est pas seu- 
lement une opération matérielle, un déména- 
gement, par lequel on quitte un quartier ou 
une ville pour s'en aller habiter ailleurs ; c'est 
une rupture, un divorce, l'abandon de l'an- 
cienne patrie, l'adoption d'une patrie nouvelle: 
on s'ex-patrie. Et la patrie qu'on abandonne 
peut le regretter ; elle peut s'efforcer de retenir 



276 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

ses enfants, — ce pour quoi elle n'a d'autre 
moyen efficace que de se montrer plus dési- 
rable que tout autre pays. Mais il lui est im- 
possible, dans l'état actuel du monde, de re- 
tenir par force celui qui veut la quitter, et 
surtout de l'empêcher de trouver accueil dans 
le pays qu'il a librement élu. 

Si l'on contestait ce droit de chaque homme 
à disposer de lui-même, si l'on prétendait 
maintenir indéfiniment sur lui les obligations 
militaires résultant de sa nationalité de nais- 
sance, malgré sa volonté de s'expatrier, on en 
viendrait logiquement à poursuivre la suppres- 
sion de certaines garanties que tous les pays 
civilisés s'accordent à considérer comme lé- 
gitimes et nécessaires. Par exemple, il ne fau- 
drait pas de bien grands efforts à des juristes 
subtils pour pousser le raisonnement jusqu'à 
réclamer une énormité que personne, jus- 
qu'ici, n'a osé préconiser : l'extradition des 
déserteurs et des autres accusés politiques. 
Car enfin, le fait de leur accorder asile n'est-il 
pas, autant que celui de les enrôler, quali- 



DÉSERTEURS, OU ÉMIGRÉS? 277 

fiable de « contraire à Tordre public et aux 
bonnes mœurs » ? 

On voit combien loin on pourrait être en- 
traîné, si Ton admettait la thèse juridique des 
Allemands. Et il est à peine besoin de dire que 
sous aucun prétexte, la France ne laissera 
contester son droit à accueillir les hommes 
qui se réclament de son drapeau, et à utiliser 
leurs services aussi bien que ceux de ses 
propres fils. 



XXIX 



LES SOLDATS ETRANGERS, AUX COLONIES 



Dans ce qui précède, nous ne nous sommes 
occupés que des engagements conclus par 
des étrangers en vue d'une guerre déterminée,, 
et, par conséquent, pour la seule durée de 
cette guerre. 

Mais, aux colonies, l'état de guerre est per- 
manent. Cela ne signifie pas que l'on s'y batte 
constamment; maison y est constamment ex- 
posé à un départ inopiné en colonne ou à 
quelque insurrection locale; les bataillons de 
la Légion sont en première ligne, dans les ter- 
ritoires militaires où la pacification est le 
moins assurée. Et les engagés n'y sont pas 



SOLDATS ÉTRANGERS, AUX COLONIES 279 

attirés accidentellement par le bruit d'une 
grande conflagration, telle qu'une guerre euro- 
péenne, mais y arrivent à tout moment, en un 
courant continu. 

La notion des engagements à terme, en vue 
d'un état de guerre qui est permanent, se subs- 
titue donc là tout naturellement à celle des 
engagements pour la durée d'une guerre, la- 
quelle durée est indéfinie par définition. Et de 
là on en vient, non moins naturellement, à 
l'idée de grouper tous ces engagés étrangers en 
un corps spécial, afin de pouvoir mieux les 
instruire et les utiliser. 

En vérité, il est impossible de concevoir en 
quoi l'enrôlement d'un étranger, licite pour la 
durée tout à fait inconnue d'une guerre don- 
née, cesserait de l'être quand il est conclu pour 
un temps déterminé, en vue d'un état de guerre 
permanent.il semble même que ce dernier cas, 
où la durée du contrat est spécifiée, est le plus 
conforme aux principes généraux du droit : 
quelle eût été la situation d'un homme engagé 
« pour la durée de la guerre » au début de la 



280 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

Guerre de Sept ans, de celle de Trente ans, ou 
de celle de Cent ans? 

Et, d'autre part, la question examinée plus 
haut (chap. XXVII), de l'emploi de volontaires 
étrangers contre leur pays d'origine, ne se pose 
pas, en ce qui concerne les Européens engagés 
pour servir aux colonies. La Légion, en effet, 
est essentiellement instituée pour ce service 
colonial, et non pour amener des Européens à 
combattre leurs frères. Si quelques-uns de ses 
bataillons avaient à prendre part à une guerre 
continentale, nous aurions, au contraire, un 
intérêt évident à maintenir en Afrique les com- 
patriotes, non naturalisés, de nos ennemis. 
C'est d'ailleurs ce qui fut fait en 1870, quand 
deux bataillons de la Légion furent envoyés 
en France : on eut soin de commencer par en 
extraire tous les éléments allemands, pour les 
laisser en Algérie. 



XXX 



LES SOLDATS ETRANGERS, AUX PAYS-BAS 
ET AUX ÉTATS-UNIS 



11 est d'ailleurs inexact que tous les pays 
aient renoncé à incorporer des étrangers dans 
leurs troupes, dès le temps de paix. 

Les Pays-Bas ne possèdent pas, comme on 
l'a dit, une légion étrangère analogue à la 
nôtre ; mais ils admettent, en grand nombre, 
les étrangers dans leur armée coloniale, et 
cela, dans des conditions très intéressantes à 
étudier en vue de l'objet que nous poursuivons 
ici. 

Voici d'abord la reproduction textuelle d'un 
placard officiel, imprimé en français par les 



282 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

soins du commandant de la réserve coloniale! 
à Nimègue. 

CONDITIONS 

pour être admis au service militaire 
dans une des Colonies des Pays-Bas. 

Les étrangers qui veulent s'engager dans le service] 
militaire d'une des Colonies des Pays-Bas, peuvent 
être admis sous les conditions suivantes : 

1. Ne pas être mariés. 

2. Avoir une bonne constitution (les myopes ne sont 
pas admissibles). 

3. Avoir au moins la taille de i m. 55, 

4. Être âgé de 18 ans au moins et 36 ans au plus (lai 
trente-sixième année pas accomplie). Un mineur 
(21 ans pas accomplis) qui désire s'engager dans 
le service susdit, doit produire un certificat de con- 
sentement délivré par les parents ou les tuteurs. 
Ce certificat doit être légalisé par l'autorité compé- 
tente. Si le consentement est donné par la mère, il 
faut produire l'acte de décès du père. Quand il est 
donné parle tuteur, il faut produire un certificat du 
juge de paix, constatant la nomination du tuteur. 

5. Être muni d'un certificat délivré par l'autorité 



SOLDATS ÉTRANGERS, AUX PAYS-BAS 283 

compétente, constatant qu'on a toujours été de 
bonnes vies et mœurs. 

6. Produire un acte de naissance ou de baptême. 

7. Ceux qui ont servi doivent autant que possible 
apporter leurs papiers militaires, tandis que ceux 
qui n'ont pas servi, doivent produire un certificat 
authentique, constatant qu'ils ont satisfait complè- 
tement aux obligations militaires dans leur patrie. 
(Pour les Suisses ce certificat est remplacé par un 
acte d'origine). 

8. Un portrait légalisé par l'autorité compétente. 

9. Le postulant doit se présenter en personne chez le 
Commandant de la Réserve Coloniale à Nymègue 
(Nijmegen), Pays-Bas, ou dans une des autres 
garnisons du Pays (Maestricht, Breda, Bois-le- 
Duc, Bergen-op-Zoom). Celui qui est admis pour 
le service susdit reçoit, sans aucune retenue, une 
prime de 2 25 florins des Pays Bas. 

10. L'engagement minimum est de six ans, tant pour 
le service aux Indes orientales que pour celui aux 
Indes occidentales, et seulement comme simple , 
soldat d'Infanterie, à partir du jour de la ratifica- 
tion de l'acte d'engagement par le Commandant 
de la Réserve coloniale. 



284 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

1 1 . Les anciens militaires pourront cependant s'en- 
gager pour Tarnie dans laquelle ils ont servi, à 
condition que pour la cavalerie la taille minimum 
est de i,65 mètre, le poids ne dépassera pas 
70 kilogrammes. 

12. Savoir parler et comprendre parfaitement la langue 
néerlandaise [flamande), ou allemande. 

SONT EXCLUS DE TOUT ENGAGEMENT 

1. Les déserteurs. 

2. Les personnes émigrées à cause d'un délit politique. 

3. Ceux qui ont quitté le service militaire soit d'une 
manière non honorable, soit à cause d'infirmités. 

4. Les Français, les Wallons, les Anglais, les Maho- 
métans, les Nationalités hors de l'Europe et les 
Suisses qui n'ont pas l'âge de 20 ans accomplis. 

PENSION ANNUELLE 

Après un service de quinze ans aux Indes, on peut 
réclamer une pension annuelle, qui s'élève pour un 
Adjudant sous-officier à 566 florins des Pays-Bas, 
et qui monte pour chaque* année de service de plus, 
jusqu'à 666 florins. 



SOLDATS ÉTRANGERS, AUX PAYS-BAS 285 

Pour un Sergent-Major. . . 026-626 florins 

» » Sergent ou Fourrier . 486-086 » 

» » Caporal 33o 460 » 

» » Soldat 270-070 » 

AVIS IMPORTANTS 

Il n'y aura pas de paiement anticipé des frais de 
voyage, mais en quelques cas ces frais seront resti- 
tués entièrement, ou en partie. 

En cas de refus à cause d'inaptitude physique, le 
postulant sera rapatrié gratuitement. 

Ceux qui sont déclarés bons, mais dont les papiers 
ne sont pas parfaitement en règle, seront logés, nour- 
ris et — au besoin — habillés, ils recevront de la 
monnaie de poche, le tout aux frais de l'Etat, jus- 
qu'à ce que leur acte d'engagement sera ratifié ou qu'il 
sera évident qu'ils ne peuvent être admis au service. 

Il est recommandable de ne pas se faire enrôler par 
l'intermédiaire de Soi-disants enrôleurs, le gouverne- 
ment Néerlandais n'étant d'aucune manière en rap- 
port avec de telles personnes. 

L'enrôlement d'étrangers n'est pas du ressort des 
« Agents officiels » qui en Hollande sont préposés à 
l'enrôlement pour le service aux colonies. 

rsijmègue, novembre 1910. 



286 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

Je suis en mesure de compléter ces données 
par des renseignements provenant directement 
du ministère néerlandais des Colonies. 

Les conditions d'engagement ci-dessus ex- 
posées sont observées très strictement, notam- 
ment en ce qui concerne la nécessité de fournir 
des pièces d'identité et un certificat de bonnes 
vie et mœurs, ainsi que l'exclusion des déser- 
teurs et des autres éléments spécifiés plus 
haut. 

Ces exigences morales s'expliquent tout na- 
turellement par le fait que les étrangers ainsi 
recrutés ne sont pas destinés à former un 
corps spécial, mais à servir côte à côte avec 
les sujets néerlandais qui prennent du service 
dans l'armée coloniale. Aussi bien, les élé- 
ments sujets à caution que nous incorporons 
dans notre Légion sont-ils exclus de tout autre 
de nos corps de troupe. 

Quant au refus de principe opposé à l'enga- 
gement d'hommes de certaines nationalités, 
il est motivé par le fait qu'on a trouvé, à l'ex- 
périence, qu'ils avaient trop de peine à appren- 



SOLDATS ÉTRANGERS, AUX PAYS-BAS 25? 

dre le hollandais. Ainsi qu'on verra plus 
bas, l'armée coloniale ne comprend, sauf de 
rares exceptions, que des hommes des nations 
germaniques. 

Enfin, on remarquera que, si les hommes 
touchent en s'engageant la prime assez élevée 
de 472 fr. 50, ils doivent se rendre à leurs 
frais jusqu'à Java, Curaçao ou Surinam, ce 
qui n'est pas une petite dépense, et que l'en- 
gagement ne se contracte pas pour moins de 
six ans. C'est là un terme fort long, car l'armée 
coloniale néerlandaise, à la différence de la 
nôtre, n'a pas de troupes de relève dans la 
métropole, et le service y est donc accompli 
entièrement aux colonies ; il est vrai qu'il ei* 
est de même à la Légion, mais la majeure 
partie de cette dernière est au repos dans 
des garnisons salubres dont l'équivalent 
n'existe pas sous le climat débilitant de l'irisu- 
linde. 

Quant au nombre des étrangers ainsi recru- 
tés, il s'élevait, à la fin de 1912, à 1177, sa- 
voir : 



288 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 



Allemands 
Belges (Flamands) . 
Suisses .... 
Luxembourgeois 
Divers (dont un sous- lieu- 
tenant français) . 
Total . . 



828 soit 71,2 °/ 

220 » 18,7 » 

58 » 4,9 » 

2 » 2,1 » 

36 )> 3,o » 



.' 1.177 soit 99,9 % 

L'effectif total de l'armée coloniale, ail 
1 er janvier 1913, était le suivant : 

i° Armée des Indes Orientales 

Officiers, aux Indes. . . . . . . 1.178 

» en congé 227 

» détachés en Hollande ... 75 

Sous-officiers et soldats 31.762 

33.244 
â° Troupes des Indes Occidentales (Guyane et Curaçao) 

Officiers 20 

Sous-officiers et soldats 495 

5i5 

Le total est de 33.757 hommes, auxquel 
s'ajoutent des corps francs de colons (Schut 
terijen) et des corps de milice indigène, fort 
de 4.846 hommes (dont 1986 Européens e 
2.860 indigènes). 

Mais ce qui nous intéresse ici, c'est l'armé»! 



SOLDATS ÉTRANGERS, AUX PAYS-BAS 289 

coloniale proprement dite. Sur les 31.762 
hommes de troupe de l'armée des Indes 
Orientales, on compte 9.769 Européens. En ad- 
mettant, faute de renseignements privés, que 
parmi les officiers, ainsi que dans tout l'effectif 
des Indes Occidentales, il n'existe pas un seul 
indigène, le total des Européens servant dans 
Farmée coloniale néerlandaise serait donc de 
11.764. Sur ce nombre, les 1.177 étrangers re- 
présentent exactement 10 0/0, et les 838 Alle- 
mands, 7,1 0/0. 

En présence d'une semblable proportion 
d'éléments étrangers, et surtout allemands, 
on peut s'étonner de ce que jamais la moindre 
protestation ne soit élevée en Allemagne 
contre ce recrutement. 

Je ne dis pas cela pour détourner contre les 
Pays-Bas le ressentiment de nos voisins, mais 
seulement pour montrer que la campagne ac- 
tuelle n'a pas pour seul objet de protéger des 
compatriotes contre les risques d'un engage- 
ment aux colonies. Car, au témoignage d'un 
officier qui a visité l'Insulinde, la vie est aussi 

25 



290 LA QUESTION DE LÀ LÉGION ÉTRANGÈRE: 

pénible, sinon davantage, dans Farinée colo- 
niale néerlandaise qu'à la Légion, ne fût-ce 
qu'en raison du séjour ininterrompu dans la 
région équatoriale; et l'on sait qu'au nord de 
Sumatra, l'état de guerre est permanent. 



D'autre part, les États-Unis incorporent 
dans leur marifie des hommes de toutes natio- 
nalités, si bien que le voisinage sur rade d'un 
navire américain est toujours considéré corn me 
« non désirable » par le commandant d'une es- 
cadre d'un autre pays : dans les bordées que 
les marins courent à terre, ceux des Etats- 
Unis, dont la solde est relativement élevée, 
déterminent souvent des désertions parmi les 
équipages des autres flottes. 

D'après les rapports officiels pour l'année 
fiscale 1911-1912, la marine des États-Unis 
comptait en 1912, sur un total de 47.515 ma- 
telots et sous-officiers : 

42.859 Américains de naissance, 

2.875 naturalisés, 



MARINS ÉTRANGERS, AUX ÉTATS-UNIS 291 

1.781 étrangers ou natifs des colonies, 
soit un total de 3,9 0/0 d'étrangers, ou 9,8 0/0 
d'hommes non Américains de naissance. Sur 
'ce nombre, il y avait G36 Allemands, 435 Ir- 
landais, 294 Suédois, 236 Anglais, 235 Chinois, 
21 1 Japonais, et 30 à 40 Français. Le Temps 
du 24 novembre 1913, rapportait même que 
trois de ces derniers servaient à bord du Ver- 
mont et de YOhio, alors à Marseille ; et il ne 
vint à l'idée de personne, en France, de s'éton- 
ner de ce fait et de protester contre la permis- 
sion qui tut donnée à certains de ces hommes 
d'aller visiter Paris et d'y montrer leur cos- 
tume de marins étrangers. ■ 

Ainsi, la flotte américaine compte dans ses 
équipages 636 marins allemands, auxquels 
peut s'ajouter, proportionnellement au nombre 
total, un bon millier d'Allemands d'origine, 
naturalisés Américains : le total est compa- 
rable au nombre des Allemands, non Alsa- 
ciens-Lorrains, existant dans les deux ré- 
giments de la Légion. A quoi tient-il qu'on 
n'ait jamais invoqué les principes du droit 



292 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

contre cette situation, alors qu'il ne s'agit pas 
d'une troupe coloniale, mais bien d'équipages 
qui peuvent être amenés à combattre ceux de 
la marine impériale ? % 

• 

Enfin, nous ignorons, en France, si l'Alle- 
magne attend effectivement de se trouver en 
état de guerre pour user de la faculté, qu'elle 
s'est réservée, d'employer des volontaires 
étrangers. Ce que nous savons, c'est que les 
textes cités plus haut, au chapitre XXVII, éta- 
blissent que ces engagements ne sont nulle- 
ment exclus a priori dès le temps de paix, à 
titre permanent, tout au moins dans la ma- 
rine. 

Il n'y aurait donc pas lieu de s'étonner si la 
troupe coloniale contenait des étrangers, et si, 
par exemple, de ces hommes, engagés pen- 
dant la guerre contre les Héréros, étaient res- 
tés au service après la fin des hostilités. Je ne 
fais pas ici un procès de tendance analogue à 
celui qu'on nous intente à propos des prétendus 



MARINS ÉTRANGERS, AUX ÉTATS-UNIS 293 

racoleurs (1) ; j'énonce simplement une hypo- 
thèse compatible avec la législation alle- 
mande, et qui, si elle était vérifiée, ne soulè- 
verait nulle part de protestation. 

(i) Voir page ioo. 



25. 



XXXI 



LA DUREE DU CONTRAT D ENGAGEMENT 



Si maintenant nous passons aux détails du 
contrat d'engagement, nous trouvons qu'on 
lui reproche sa durée, comme excessive. Sur 
ce point, la critique semble fondée. 

Les engagements à la Légion, en effet, ne 
sont reçus que pour une durée de cinq ans, 
tandis que les rengagements sont admis, 
comme pour toute l'armée coloniale, pour un, 
deux, trois ou cinq ans, jusqu'à concurrence 
d'un total de quinze années de service. 

Il est évident que la durée du premier en- 
gagement doit être assez longue pour que 
l'homme ait le temps de fournir un service 
effectif appréciable. Si, par exemple, on adop- 
tait pour lui, comme pour le rengagement, 



DURÉE DU CONTRAT D'ENGAGEMENT 295 

tin minimum d'un an, l'Etat jouerait très 
souvent un rôle de dupe. Même en admettant 
que l'engagé connaisse suffisamment notre 
langue et qu'il ait servi dans son pays d'ori- 
gine, il n'est, à son arrivée, qu'une recrue 
inutilisable, puisqu'il ne connaît rien de nos 
règlements et de nos manœuvres ; il doit donc 
être incorporé dans une compagnie de dépôt, 
où il recevra l'instruction nécessaire. Et s'il 
n'avait à servir, en tout, que pendant un ou 
deux ans, il ne rendrait pas à TÉtat l'équiva- 
lent de l'argent dépensé à le transporter en 
Algérie, ainsi qu'à l'entretenir pendant ce 
stage préliminaire ; à tout instant, dés gens 
momentanément embarrassés viendraient se 
faire héberger à la Légion, pour la quitter 
au moment même où ils seraient en état de 
fournir la contrepartie du service reçu : nous 
n'aurons plus là un corps de troupe, mais 
une sorte d'asile de nuit. 

Par contre, le terme de cinq ans, pour le 
premier engagement, est réellement trop long. 
Non seulement dans l'armée métropolitaine, 



2% LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

mais dans les troupes coloniales autres que la 
Légion, l'engagement se conclut pour trois 
ans ; et cette durée permettrait au légionnaire 
de faire au moins deux ans de service colonial, 
ce qui constitue un séjour considéré comme 
suffisant pour les fonctionnaires et employés 
coloniaux. Dans ces conditions, il aurait rem- 
boursé en travail les frais occasionnés par son 
instruction; et si, pendant ce temps, il avait 
reconnu que l'existence à la Légion ne lui con- 
vient pas, ou s'il avait trouvé des motifs suffi- 
sants de vouloir rentrer dans la vie civile, on 
devrait considérer que sa dette est payée, et le 
laisser partir. En le retenant pendant deux ans 
déplus, on s'encombre d'un soldat médiocre, 
parce que de mauvaise volonté ; on pousse à 
l'inconduite et à la désertion; on diminue la 
considération qui s'attacheau nom delà Légion. 

Il y a donc lieu d'examiner très sérieuse- 
ment l'idée de réduire à trois ans la durée du 
premier engagement. 

On continuerait, d'ailleurs, à conclure les 
rengagements, au gré des intéressés, pour un, 



DURÉE DU CONTRAT D'ENGAGEMENT 297 

deux, trois ou cinq ans. Mais pourquoi n'ad- 
mettre qu'une durée totale de services unifor- 
mément égale à 15 ans? On accepte, pour cinq 
ans, un homme âgé de quarante ans, et celui 
qui s'est engagé à dix-huit ans est forcément 
retraité quand sa trente-troisième année est 
révolue. Or, il peut avoir intérêt à servir plus 
longtemps, pour améliorer sa pension de re- 
traite, ou pour attendre un grade, une distinc- 
tion, ou un emploi civil; et, sauf accident, il 
est encore en pleine vigueur morale et phy- 
sique. Il semble donc qu'on devrait admettre, 
pour les hommes restés valides, la possibilité 
de se rengager jusqu'à concurrence de 25 ans 
de service, avec limite d'âge à 43 ans : de 
cette manière, celui qui s'engage à dix-huit 
ans pourrait rester au service aussi longtemps 
que s'il avait attendu sa quarantième an- 
née pour conclure un engagement de trois 
ans. Bien entendu, les hommes retraités au 
bout de 15 ans de service conserveraient leurs 
droits à la pension actuelle, et les autres re- 
cevraient des annuités supplémentaires. 



XXXII 

SUR LE PRÉTENDU CARACTÈRE LÉONIN 
DU CONTRAT 



En ce qui concerne le caractère léonin 
qu'un organe aussi sérieux que la Gazette de 
Francfort croit devoir imputer au contrat 
d'engagement, la deuxième partie de ce travail 
a suffisamment montré l'inanité des faits invo- 
qués pour le justifier. Mais il n'est pas inutile 
d'y revenir brièvement. 

Donc, on reproche à la Légion d'imposer 
aux engagés un service excessif, tout en ne 
fournissant en échange qu'une rémunération 
dérisoire, et une existence de privations maté- 
rielles et de misères morales ; et c'est par un 
véritable abus de confiance que de pauvres 



PRÉTENDU CARACTÈRE LÉONIN 299 

égarés seraient amenés dans cet enfer, sans 
avoir pu soupçonner à quoi ils s'exposaient. 
Sans vouloir tracer un tableau idyllique dont 
l'invraisemblance ferait sourire, il faut pro- 
tester avec indignation contre des assertions 
aussi éloignées de la réalité. 

Le service, à la Légion, est ce qu'il est. A 
moins de raisonner comme des enfants nour- 
ris de romans d'aventures, on ne saurait s'at- 
tendre à ce que la vie des légionnaires, consa- 
crée à la conquête, à la défense et à la première 
mise en valeur de contrées à peine connues, 
soit comparable à celle d'un paisible employé 
de commerce, ou même d'un soldat stationné 
dans une bonne petite garnison de la métro- 
pole. 

Quant à la rémunération de ce service, 
elle ne comprend pas seulement l'argent de 
poche qui, pendant le premier engagement, est 
le même que celui du troupier métropolitain ; 
il faut y ajouter l'entretien qui, on l'a vu, est 
tout à fait satisfaisant, les chances d'avance- 
ment, une pension de retraite gagnée en quinze 



300 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

ans seulement, et la possibilité d'obtenir la 
naturalisation dans un délai réduit et, par la 
suite, un emploi civil ou une Concession colo- 
niale. Tout cela constitue un sort, assurément 
médiocre aux yeux d'un millionnaire, maisj 
bien supérieur à celui que la plupart des lé- 
gionnaires avait au moment de leur entrée au 
service. On est ici en présence d'un cas bien 
net d'application de la loi de l'offre et de la de-j 
mande. Telle qu'est la Légion, elle attire beau- 
coup plus de candidats qu'e ie n'en peut in- 
corporer; on n'a donc aucun motif pour aug- 
menter les frais qu'elle occasionne au budget ; 
ce serait un pur gaspillage. 

— Mais, nous dit-on, la République spécule 
ici sur la misère de ces pauvres diables ; elle j 
ne leur accorde, pour prix de leurs services, 
qu'un salaire de famine. A notre époque, où 
PEtat s'inquiète partout du sort fait aux tra- \ 
vailleurs par leurs employeurs, il doit, tout le 
premier, améliorer les conditions de travail 
qu'il impose à ses propres agents. 

Le reproche aurait plus de valeur, s'il éma- 



PRÉTENDU CARACTÈRE LÉONIN 301 

nait d'un pays où l'exploitation des travailleurs 
serait impossible. Or, sans doute, l'Allemagne 
possède une législation ouvrière très avancée, 
et les lois d'assurance et de protection y sont 
particulièrement développées. Mais ces lois ne 
peuvent aller jusqu'à garantir à l'ouvrier des 
conditions de travail qui, dans leur ensemble, 
soient seulement comparables à celles de la 
Légion. J'ai eu l'occasion, par exemple, au 
cours de certaines longues traversées, de me 
rendre un compte précis des conditions qu'une 
grande compagnie allemande de navigation 
fait à son personnel, depuis le capitaine jus- 
qu'au dernier chauffeur et aux gens de service ; 
eh bien, sans entrer dans des détails qui se- 
raient déplacés ici, je puis dire que, pour les 
officiers, ces conditions sont des plus médio- 
cres, et que, pour le personnel inférieur, elles 
sont franchement inhumaines. Mieux vaut 
être légionnaire que matelot de pont, chauf- 
feur, ou steward à bord d'un de ces ba- 
teaux. 
Il est néanmoins intéressant de constater 

26 



302 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

qu'un auteur, en France, a reconnu qu'il peu 
y avoir quelque chose à réformer dans l'orga- 
nisation de la Légion, et que ses proposition 
tendent uniquement à améliorer sur quelque: 1 
points la situation matérielle des hommes 
je veux parler de M. André Fribourg et di 
dernier article de la série qu'il a publiée dam 
Y Opinion (13 décembre 1913). 

En premier lieu, il insiste pour qu'on réa- 
lise enfin la création, proposée en 1904, adop- 
tée par le Sénat en 1908, et oubliée depuis 
lors à la Chambre des Députés, d'un régiment 
étranger de cavalerie et d'un bataillon étran- 
ger d'artillerie. 

Cette mesure est demandée par beaucoup 
de légionnaires qui, ayant servi dans ces armes, 
passeraient avec joie dans les nouvelles sub- 
divisions; elle déterminerait l'engagement 
d'un grand nombre d'hommes qui ont le goût 
du cheval et répugnent à marcher, le sac au 
dos, sous le soleil des tropiques ; enfin, elle 
augmenterait notablement la valeur militaire 
de la Légion, dont elle ferait une véritable 



PRÉTENDU CARACTÈRE LÉONIN 303 

petite armée. On ne peut que la recommander 
aux pouvoirs publics (1). 

En second lieu, les légionnaires sont très 
désireux de voir améliorer leur solde. 

C'est là un sentiment très naturel, et qu'ils 
partagent d'ailleurs avec tous les militaires et 
tous les fonctionnaires de tous les pays. 

Pour les raisons exposées plus haut, cette 
mesure ne semble pas indiquée actuellement, 
en ce qui concerne les simples légionnaires ac- 
complissant leur premier engagement ; et elle 
le serait encore moins si, comme nous le pro- 
posons, la durée de cet engagement était ra- 
menée de cinq à trois ans. Il n'y aurait lieu 
d'y recourir que si le nombre des engagés ve- 
nait à fléchir sensiblement. 

(i) Déjà pendant la guerre du Mexique, on a formé 
deux escadrons étrangers, à 200 hommes chacun. Les 
« compagnies montées » actuelles ne sont pas de la cava- 
lerie ; elles possèdent simplement un mulet par deux 
tommes, de sorte que leurs hommes, en route, puissent se 
reposer alternativement. Elles constituent une « infanterie 
nontée », ou plutôt « demi-montée », car elles ne peuvent 
3as prendre les allures vives comme l'infanterie montée 
oroprement dite, où tout le monde est à cheval. 



304 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

Mais des avantages, dans le détail desquels! 
il est inutile d'entrer ici, pourraient être ac- 
cordés aux rengagés, sous forme de hautes |: 
paies et de primes. 

Et surtout, il importe de faire disparaître ai 
plus tôt l'anomalie incompréhensible qui fai 
que la solde et la haute paie sont moindres 
pour les étrangers que pour les Français 
c'est là une injustice dont l'absurdité saute 
aux yeux. 

Mais tout cela, ce sont de petites améliora- 
tions de détail, d'un caractère administratif e ! 
intérieur, et qu'on ne mentionne ici que poui 
être complet. Si on les réalise, on verra venir 
plus de postulants, et l'on aura donc plus de 
choix entre eux. Mais en attendant, la situa- 
tion actuelle ne justifie certainement pas h 
tapage qu'on mène, outre- Rhin, à son sujet. 

Ainsi, il suffirait de répondre aux critique: 
allemandes par l'argument classique des éco 
nomistes, par l'invocation de la loi de l'offr< 
et delà demande. 

Mais on a vu plus haut à quel point ces cri 



PRÉTENDU CARACTÈRE LÉONIN 305 

tiques sont peu fondées. Les légionnaires 
exercent un métier pénible, cela est incontes- 
table. Mais ils sont avertis de ce qui les attend 
à cet égard. Ils le savaient certainement avant 
de songer à s'engager — personne n'est assez 
fou pour s'imaginer que le service militaire 
aux colonies soit une sinécure de petit fonc- 
tionnaire oisif ; et, avant de les engager, on a 
eu soin de leur rappeler qu'ils allaient con- 
tracter de dures obligations. 

Par contre, leur existence matérielle est 
assurée dans des conditions excellentes, su- 
périeures en tout cas à celles que la plupart 
d'entre eux pourraient se procurer dans la vie 
civile, et qui ne craignent la comparaison avec 
celles d'aucun régiment de leur pays d'origine. 

Enfin, quant à leur traitement moral, ce 
qui est certain, c'est que pour ces hommes, 
dont la plupart sont des épaves de la vie, vic- 
times soit du sort, soit de quelque faute qu'ils 
veulent racheter, il représente le réconfort et 
le salut. 

Sans doute, quelques voix isolées prétendent 

26. 



306 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

avoir rapporté de la Légion une impression 
contraire. Accordons que, parmi les confé- 
renciers qui scandalisent tellement les oreilles 
allemandes, parmi les Hasselmann, les Merti- 
nat,les Kull, et autres personnages douteux du 
même acabit, il se trouve réellement quelques 
anciens légionnaires qui aient été- maltraités 
par des chefs indignes. Ne constate-t-on jamais 
des abus individuels analogues dans d'autres 
armées?... Je n'insiste pas; certaines com- 
paraisons seraient trop faciles, et je les laisse à 
la presse libérale et socialiste allemande. 



XXXIII 

LES DÉLINQUANTS 
ET LES FAUSSES DÉCLARATIONS D'iDENTITÉ 



La question de l'engagement d'hommes pour- 
suivis ou condamnés pour des crimes ou dé- 
lits de. droit commun est fort complexe. 

Je crois avoir montré, par des exemples 
assez probants, combien il serait regrettable de 
fermer la porte de salut que la Légion ouvre à 
ceux de ces dévoyés qui ont conservé assez de 
bons sentiments et de ressort pour venir s'y 
présenter : au point de vue de l'intérêt général 
de la société, la compassion et une aide exi- 
geant de l'assisté un énergique effort personnel 
me semblent, en pareil cas* pltfs recomman- 



308 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

dables qu'une froide rigueur confinant au 
pharisaïsme. 

Or donc, pour pouvoir engager ces sujets si 
dignes d'intérêt et qui, grâce à leur volonté de 
réhabilitation, deviennent les plus merveil- 
leux soldats, on a imaginé l'expédient consis- 
tant à n'exiger aucuns papiers de ceux qui, 
n'en produisant pas, sont ou se disent étran- 
gers. De cette manière, on ignore ce qu'ils ont 
sur la conscience, et l'on échappe à l'obligation 
de les refuser, ou même de les livrer à la jus- 
tice s'ils se trouvent sous le coup d'une pour- 
suite. 

Il est tout à fait indispensable de se réserver 
la possibilité d'engager ces hommes, et de leur 
garantir le secret absolu sur leur passé. La 
première sécurité nécessaire à ceux qui de- 
mandent asile à la Légion consiste à y être 
incorporés sous un nom d'emprunt, soit qu'ils 
aient à cacher une faute quelconque, soit qu'ils; 
aient simplement des raisons intimes ou de 
famille pour désirer n'être pas connus. Ni 
leurs camarades, ni même leurs chefs ne doi- 



LES FAUSSES DÉCLARATIONS D'iDENTITÉ 309 

vent pouvoir pénétrer leur pénible secret, qui 
permettrait, soit de les molester, soit de les 
tourmenter sans intention malveillante et par 
simple indiscrétion. La certitude de pouvoir 
ainsi s'enterrer vivant constitue la force prin- 
cipale et la valeur propre de la Légion, et ci- 
mente entre ses soldats une camaraderie, une 
solidarité inébranlable, qui en font la troupe 
la plus solide qu'on puisse concevoir, une 
troupe qu'aucun ennemi n'a jamais pu mettre 
en échec. 

Mais il y a pourtant quelque chose^de cho- 
quant à ce que l'on puisse confier ainsi une 
arme, la garde d'un drapeau, une parcelle de 
l'autorité publique, à un anonyme dont per- 
sonne ne connaît la véritable identité, dont 
personne n'a pu apprécier — fût-ce parfois 
avec une indulgence excessive — la capacité 
de relèvement. Il est plus grave encore de 
s'exposer de la sorte à accepter — bien que, je 
le répète, le cas ne puisse se présenter que ra- 
rement, des êtres réellement abjects, dont on 
devra subir la présence pendant assez long- 



310 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

temps, jusqu'à ce qu'ils désertent ou se soient 
mis dans le cas d'être chassés. Et, enfin, puis- 
que l'on juge utile, et avec raison, d'assurer 
éventuellement le secret aux étrangers, on 
doit, dans les mêmes cas, l'accorder aux Fran- 
çais, ouvertement, sans les astreindre au sub- 
terfuge consistant à se dire étrangers. 
Or, tout cela peut se concilier sans peine. 
A cet effet, l'homme qui, au moment de s'en- 
gager, ne fournirait pas le dossier prescrit par 
le règlement, serait tenu de montrer ses pièces 
d'identité au sous-intendant militaire, et à lui 
seul : s'il ne possédait pas les dites pièces, il 
devrait faire connaître son identité à cet offi- 
cier supérieur, en lui donnant le moyen de 
procéder à une vérification rapide et discrète 
de sa déclaration. L'engagement serait accepté, 
en tout état de cause, sous le nom et la qua- 
lité choisis par l'intéressé ; mais, on va voir, 
il serait révocable dans certains cas. 

Les renseignements recueillis seraient ex- 
pédiés, sous pli scellé, par le sous-intendant, 
agissant toujours en personne, au général 



LES FAUSSES DÉCLARATIONS D'IDENTITÉ 311 

commandant la Légion, qui aurait seul le 
droit d'en prendre connaissance, et devrait 
les conserver ensuite sous un pli scellé par 
lui-même. Le général statuerait définitive- 
ment sur les engagements réservés par le sous- 
intendant. 

Même les colonels commandant les deux ré- 
giments de la Légion continueraient à rester 
dans l'ignorance au sujet de l'identité de cette 
catégorie de légionnaires, afin de ne pas pou- 
voir se laisser influencer involontairement 
par la connaissance de leurs antécédents, et de 
ne pouvoir tenir compte que leur conduite au 
corps et de leurs services, dans l'attribution 
des grades de caporal et de sous-officier, 
ainsi que dans les propositions pour la mé- 
daille militaire. 

On peut s'étonner que je propose ainsi d'exi- 
ger une déclaration destinée à n'être connue 
que du sous-intendant et du général, et à res- 
ter secrète jusqu'au jour où l'intéressé pourra 
consentir à sa divulgation. Il y a deux motifs 
à cela. 



312 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

En premier lieu, on aura ainsi le moyen de 
refuser un certain nombre d'engagements. 
Bien entendu, on continuait à être très large 
^t à admettre des hommes qui seraient dans 
le cas d'être exclus des autres corps de l'ar- 
mée ; mais il existe pourtant des crimes par- 
ticulièrement répugnants en eux-mêmes ou 
par les circonstances qui les ont entourés, ou 
des cas de récidive ou de folie criminelle, dont 
les auteurs devraient pouvoir être refusés, 
comme des non-valeurs morales, aussi bien 
que le service du recrutement refuse les non- 
valeurs physiques. 

Mais à cet égard, la décision ne peut pas 
être laissée au sous-intendant : elle doit appar- 
tenir au général, responsable de la valeur de 
la Légion, et seul compétent pour apprécier le 
-caractère et les besoins de cette troupe. Un 
sous-intendant, guidé surtout par des consi- 
dérations juridiques, aurait pu refuser les 
.-engagements CherfHs et Duron, mentionnés 
aux pages 174 et 175 : le général commandant 
les aurait certainement acceptés,ofïrant à deux 



LES FAUSSES DÉCLARATIONS D'iDENTITÉ 313 

jeunes dévoyés le moyen de rentrer dans le 
droit chemin, et donnant au pays deux bons 
serviteurs. 

Les hommes refusés par le général seraient, 
s'ils le demandaient, reconduits au lieu où ils 
s'étaient présentés pour s'engager. Mais aucune 
sanction, pas même l'expulsion en ce qui con- 
cerne les étrangers, ne pourrait être prise 
contre eux : ils seraient sous la sauvegarde de 
l'autorité militaire à laquelle ils s'étaient 
confiés. 

A cela, deux objections. 

Dans l'ordre pratique, on notera qu'il résul- 
tera de là, pour l'Etat, une dépense sans com- 
pensation. Tous les criminels en rupture de 
ban vont-ils donc pouvoir se faire héberger 
pendant quelques jours, et même se faire offrir 
un petit voyage en Algérie « aux frais de la 
princesse » ? 

Ce danger n'est guère à redouter. Il va de 
soi, en effet, que toutes les dispositions qui pré- 
cèdent seraient inscrites sur les actes d'enga- 
gement, et que le sous-intendant aurait le de- 

27 



314 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

voir d'en donner connaissance aux intéressés, 
en même temps que, dans les cas douteux, il 
avertirait ces derniers que leur engagement 
n'est signé qu'à titre révocable. Dans ces con-j 
ditions, il est peu probable qu'un bien grand 
nombre de criminels endurcis persistent dans 
leur intention de s engager. Ces gens sont 
méfiants par essence : la sauvegarde qui leur 
est offerte ne leur dira rien qui vaille, et ils au- 
ront peur de se jeter dans la gueule du loup. 

On peut donc compter que îe nombre des 
hommes sur lesquels le général devra pronon- 
cer négativement sera très minime. Et la dé- 
pense résultant de leur voyage sera com- 
pensée par l'économie des journées de prison 
qu'ils ne manqueraient pas de faire une fois 
engagés, par l'assainissement de la Légion, 
par la suppression de tout prétexte aux récri- 
minations qui courent contre elle. 

La seconde objection soulevée par la régle- 
mentation proposée ici est d ordre juridique, 
ou mieux, d'ordre public. 

Dans quelle mesure est-il admissible que 



% 
LES FAUSSES DÉCLARATIONS D'iDENTITÉ 315 

des fonctionnaires, des officiers, ayant eu con- 
naissance d'un crime ou d'un délit, ne livrent 
pas le coupable à la justice, et même lui pro- 
curent le moyen d'échapper à la répression? 
Ne se rendent-ils pas coupables du délit de 
recel de malfaiteurs, passible de trois mois à 
deux ans de prison ? 

L'objection est troublante, mais non déci- 
sive. Déjà, pour des motifs faciles à saisir, la 
loi fait exception en faveur des proches pa- 
rents du malfaiteur, père ou mère,filsou fille» 
époux, frère ou sœur, et alliés au même degré. 
Il est facile de concevoir une exception ana- 
logue pour les sous-intendants militaires et 
pour le général commandant la Légion, en 
matière de recrutement de cette dernière. Les 
confidences que ces officiers auraient reçues à 
ce propos les obligeraient au silence, au point 
de vue de la loi comme à celui de l'honneur; 
elles seraient inviolables comme le secret de 
la confession, ou, pour mieux dire, elles cons- 
titueraient leur secret professionnel. 



XXXIV 



LA QUESTION DES MINEURS 



Il existe un second motif, tout à fait im- 
périeux, d'exiger toujours des candidats la 
déclaration effective et contrôlable de leur 
identité : c'est la nécessité de s'assurer qu'ils 
ont bien l'âge requis et la capacité civile de 
signer un contrat. 

Il faut convenir, en effet, que sur ce point 
certaines protestations des Allemands sont 
justifiées. 

Assurément, ils vont trop loin quand ils 
expriment la revendication, ou simplement le 
désir ou l'espoir que nous supprimions tout 
engagement d'hommes de moins de vingt et 
un ans. Par exemple, le 23 décembre 1913, le 



LA QUESTION DES MINEURS 317 

correspondant berlinois de V Humanité télé- 
phonait à ce journal (numéro du 24) la nou- 
velle suivante : 

Le Berliner Tageblatt avait affirmé, hier, avoir ap- 
pris de source autorisée que le gouvernement fran- 
çais avait décidé de ne plus admettre dans la Légion 
étrangère que des engagements de personnes ayant 
accompli leur vingtième année. 

Le Journal des Débats ayant opposé un démenti à 
cette nouvelle du journal de Berlin, le Berliner Ta- 
geblatt, dans son édition de mercredi, maintient son 
affirmation antérieure. — G. W. 

Il est bien certain que l'organe berlinois 
prend ici son désir pour une réalité, et con- 
firme ses lecteurs dans une espérance chimé 
rique. 

Si, en effet, on examine la question en s'ins- 
pirant d'un esprit positif et non d'un sentimen- 
talisme vague et stérile, on reconnaîtra que 
le fait d'enrôler un mineur n'a en soi-même 
rien de répréhensible, quand l'homme est bon 
pour le service, et que toutes garanties sont 
prises pour que sa signature soit valable. 

27. 



318 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

Sur le premier point, rien à dire : on sait 
que, dans l'intérêt même de l'Etat, l'examen 
physique des candidats est aussi sévère qu'il 
convient. 

Mais quant à la validité de l'engagement, 
il y a certainement un progrès important à 
accomplir. 

Pour s'engager dans tout autre corps de 
troupe, un mineur doit, en effet, avoir l'âge de 
18 ans au moins, et être autorisé par son père 
ou son tuteur. Mais pour l'admettre à la Lé- 
gion, on n'exige de lui ni l'autorisation, ni 
même, s'il est ou se dit étranger, la preuve 
qu'il a réellement 18 ans accomplis. Et pour- 
tant, il s'agit ici d'un contrat de plus longue 
durée que l'engagement ordinaire, et autre- 
ment grave, puisqu'il comporte le service aux 
colonies, une discipline particulièrement sé- 
vère, et de fréquents risques de guerre ajoutés 
à ceux qui résultent du climat. Il conviendrait 
donc de protéger, au moins aussi bien que 
dans le cas général, les familles et les mineurs 
eux-mêmes contre un coup de tète irréfléchi. 



LA QUESTION DES MINEURS 319 

Ainsi, le moins qu'on puisse faire, sur ce 
point, est d'appliquer à la Légion les condi- 
tions qui sonT de droit commun dans notre 
armée, et qui sont également en vigueur dans 
l'armée coloniale néerlandaise, c'est-à-dire 
d'exiger l'âge minimum de 18 ans et l'autori- 
sation du père ou du tuteur. Cette réforme 
s'indique véritablement comme un devoir 
d'ordre public, sous la réserve qui sera indi- 
quée plus bas. 

Mais par là, nous sommes ramenés aux con- 
sidérations qui précèdent, sur la nécessité 
d'obliger les candidats à faire connaître leur 
identité véritable. 

Sans doute, dans la plupart des cas qui se 
présentent en pratique, aucune hésitation 
n'est possible, et le candidat est bien visible- 
ment majeur. Et l'on pourrait donc se conten- 
ter de réformer le règlement en prévision des 
cas où il est impossible de discerner à simple 
vue si l'homme a un peu plus ou un peu moins 
de vingt et un ans. Par exemple, à la disposi- 
tion établissant que les candidats peuvent être 



320 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

dispensés de produire des pièces d'identité, on 
ajouterait que cette faculté n'est applicable 
qu'à ceux qui sont manifestement majeurs. On 
fournirait ainsi toute la satisfaction désirable 
à cet égard, sous la responsabilité des méde- 
cins militaires, des commandants de recrute- 
ment et des sous-intendants. 

Mais ces officiers peuvent se tromper. Et, 
d'autre part, les considérations morales expo- 
sées plus haut, en faveur de la suppression de 
toute exception de ce genre, sont impérieuses. 
En s'y rendant, sous la réserve des garan- 
ties à donner aux hommes désireux d'être in- 
corporés sous un état civil supposé, on résou- 
dra du même coup, et sans laisser subsister la 
possibilité d'une erreur, la question très déli- 
cate de l'engagement des mineurs. 



Mais cette question est fâcheusement com- 
pliquée par l'observation suivante. 

La campagne contre la Légion est, sinon 
pour tous ceux qui s'y sont laissé entraîner, 






LÀ QUESTION DES MINEURS 321 

du moins pour ses promoteurs, bien plutôt 
politique qu'humanitaire. La preuve en est 
que jamais elle n'a eu d'écho hors d'Allema- 
gne, et que jamais, dans ce pays on ne s'en 
est pris à l'armée coloniale néerlandaise, alors 
qu'en face de 6,7 0,0 d'Alsaciens-Lorrains et 
de 17,6 0/0 d'Allemands, la Légion compte 
30,5 0/0 d'autres étrangers, et que les Alle- 
mands forment à eux seuls les 71,2 0/0 des 
étrangers entrés au service des Pays-Bas. 

Dans ces conditions, il est facile d'imaginer 
quelle serait en Allemagne, et surtout en Al- 
sace-Lorraine, la situation d'un père ou d'un 
tuteur qui aurait autorisé son fi's ou pupille 
à s'engagera la Légion : il aurait à ses trousses 
toute la meute des pangermanistes, ainsi que 
les autorités, qui le mettraient au ban de l'Em- 
pire, et il se verrait persécuté d'une manière 
intolérable. 

C'est pourquoi on peut hésiter devant l'idée 
d'une réforme qui entraînerait de semblables 
représailles ; et M. Poimiro, notamment, y est 
tout à fait opposé. 



322 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

Il semble pourtant qu'on puisse tenir un 
juste compte de la situation si intéressante des 
véritables otages que les engagés mineurs, 
originaires de l'Empire allemand, laisseraient 
au pays. 

En effet, le jeune homme qui se sépare des 
siens pour s'expatrier rompt par là, avec ou 
sans l'autorisation paternelle, les liens qui 
le rattachaient normalement à sa famille. 
Il se crée une existence indépendante, et, au 
bout d'un certain temps de cette vie nou- 
velle, on peut le considérer comme émancipé 
en fait. 

Autant donc il est choquant qu'un mineur 
puisse s'échapper de chez ses parents pour 
aller s'engager à la Légion, autant il semble 
légitime qu'après avoir émigré et vécu un cer- 
tain temps par ses propres moyens, il de- 
vienne libre d'embrasser la carrière de son 
choix, sans consulter l'autorité familiale dont 
il a cessé de recevoir l'impulsion. 

Aussi semble-t-il qu'on pourrait admettre 
ce moyen terme : 



LA QUESTION DES MINEURS 

j Tout mineur qui désire contracter un en- 
gagement à la Légion étrangère est tenu de 
produire l'autorisation de son père ou tuteur. 

« Est dispensé de cette condition le mineur 
dont le père ou tuteur réside à l'étranger, et 
qui réside lui-même en territoire français de- 
puis six mois au moins. » 

De cette façon, on épargnerait aux familles le 
danger signalé plus haut. Les Alsaciens-Lor- 
rains et les Allemands, qui sont seuls à ris- 
quer d'être molestés pour cette raison, en se- 
raient quittes pour aider leur fils ou pupille 
à subsister pendant le délai prescrit ; après 
quoi, ils ne pourraient plus être rendus res- 
ponsables de son engagement 



XXXV 

LE RÔLE POSSIBLE DE L'ARBITRAGE 
ET LE RAPPROCHEMENT FRANCO-ALLEMAND 



Enfin, on devra donner la plus grande atten- 
tion à la suggestion de M. H. Pohl, rapportée 
plus haut, et recommandant la conclusion 
d'un traité d'arbitrage permanent, relatif aux 
questions qui peuvent surgir du fait de l'exis- 
tence de la Légion. L'idée, telle que la pré- 
sente l'auteur, est peu praticable; mais, à la 
condition de l'éclaircir, de la mettre au point, 
on peut en. tirer l'indication d'une action effi- 
cace. 

Depuis longtemps, les pacifistes préconisent 
la conclusion d'un traité d'arbitrage perma- 
nent, sans réserves, entre l'Allemagne et la 



LE RÔLE POSSIBLE DE L'ARBITRAGE 325 

France, comme entre les autres pays. Et le 
jour viendra, sans aucun doute, où ces puis- 
sances se décideront à assurer la solution ju- 
ridique de tous leurs différends éventuels, et 
établiront ainsi la paix du monde sur le seul 
fondement qui soit inébranlable : la bonne foi 
et la confiance mutuelle. 

Mais, dans l'état actuel des choses, cette 
idée n'a évidemment aucune chance d'être 
réalisée d'emblée : elle exige toute une prépa- 
ration attentive. S'il est vrai, en effet, que les 
pacifistes français sont en droit de regretter 
que, depuis 1904, leur gouvernement n'ait en- 
core contracté que 13 traités d'arbitrage per- 
manent, quand le Brésil en a signé 31, les 
Etats-Unis 27, l'Espagne 24, l'Italie 21, la si- 
tuation est encore bien plus fâcheuse du côté 
de l'Allemagne, qui n'en a qu'un seul à son 
actif. 

On a bien essayé, en 1907, à la deuxième 
Conférence de La Haye, d'entraîner ce pays 
dans un vaste mouvement d'ensemble, en 
proposant la conclusion d'un traité gêné- 

28 



32G LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE: 

ral d'arbitrage, qui aurait lié les 44 puissances 
représentées à la Conférence. Mais bien que 
cette idée ait été examinée sous toutes les 
formes possibles, puisqu'elle ne donna pas lieu.) 
à moins de huit projets distincts, et bien 
qu'elle ait rallié la très grande majorité des 
suffrages (32 voix contre 9, et 3 abstentions), 
elle échoua, précisément en raison de l'oppo- 
sition de l'Allemagne. On dut, pour cette fois,, 
se contenter d'un vote de principe, qui fut 
rendu à l'unanimité en faveur d'un vœu réser- 
vant l'avenir et dû à la persévérance à la fois 
énergique et habile de M. Léon Bourgeois. 

A la vérité, ce que propose M. Pohl, c'est un 
traité d'arbitrage qui ne porterait pas sur tous 
les différends éventuels, mais seulement sur 
ceux relatifs à la Légion, et encore, avec la ré- 
serve, dont j'ai montré plus haut le caractère 
abusif, des cas que l'Allemagne jugerait de- 
voir être exclus. Or, même dans ces conditions, 
il ne semble pas que la caste qui dirige ac- 
tuellement la politique étrangère de l'Empire 
soit disposée à admettre une convention por- 



LE RÔLE POSSIBLE DE L'ARBITRAGE 327 

tant jsur toute une catégorie déterminée de 
différends possibles. 

Mais, si l'Allemagne a toujours refusé, jus- 
qu'ici, de se lier par l'arbitrage d'une manière 
absolue et permanente, on n'en est pas moins 
obligé de reconnaître qu'elle a déjà recouru 
assez fréquemment à des arbitrages occasion- 
nels pour résoudre, sans emploi de la violence, 
des difficultés dont la diplomatie n'avait pu 
venir à bout. Et parmi ces conflits, certains 
étaient d'une extrême gravité, comme par 
exemple ceux des Carolines (1885), des Samoa 
<1899), et de Casablanca (1908). 

Il importe même de souligner que, dans 
cette dernière circonstance, c'est l'Allemagne 
qui proposa le recours à l'arbitrage, alors que 
peu de cas, mieux que celui-ci, auraient per- 
mis d'invoquer, de part et d'autre, le prétexte 
de l'honneur national offensé. 

Quelle était, en effet, la situation ? — Des 
militaires français avaient repris de force, en- 
tre les mains d'agents subalternes du consul 
allemand, six légionnaires dont ce dernier 



328 LA QUESTION DE LA LEGION ÉTRANGÈRE 

avait facilité, sinon provoqué la désertion, et 
qu'il prétendait faire embarquer sous sa pro- 
tection, alors que trois d'entre eux n'étaient 
même pas sujets allemands. 

D'un côté, donc, nous voyons l'honneur na- 
tional allemand, pouvant exiger une applica- 
tion aveugle de l'article 3 de la Constitution 
impériale, qui dit, à son paragraphe 6 : « Vis- 
à-vis de l'étranger, tous les Allemands ont un 
droit égal à la protection de l'Empire », et de- 
mandant, en outre, réparation pour les voies 
de fait exercées à l'égard d'un garde marocain 
attaché à un agent diplomatique allemand ; 
et de l'autre côté, nous trouvons l'honneur na- 
tional français, exigeant que le gouvernement 
allemand respecte le contrat librement signé 
par les légionnaires, et demandant satisfaction 
contre cet agent diplomatique qui cherchait à 
désorganiser nos troupes en temps de guerre, 
en créant à côté d'elles, en territoire soumis à 
notre autorité militaire, une agence de déser- 
tion opérant ouvertement, à la barbe de cette 
autorité. 



LE RÔLE POSSIBLE DE l' ARBITRAGE 329 

Il y avait là, en puissance, des casus belli, 
de quoi mettre le feu à l'Europe. Or, en trois 
semaines, du 1 er au 22 mai 1909, un tribunal 
de cinq arbitres arrangea l'affaire et mit fin à 
toute agitation, par un véritable jugement de 
Salomon. 

La première conclusion à tirer delà est que, 
s'il arrive une autre fois qu'on se trouve en 
présence, non plus de polémiques d'ordre gé- 
néral — brochures, articles, conférences, — 
mais d'une espèce définie que le gouverne- 
ment allemand aura prise en mains, on de- 
vra d'abord la traiter avec llattention et l'es- 
prit de conciliation que mérite toute démarche 
officielle ; puis, si la solution tarde à interve- 
nir par la voie diplomatique, et que l'opinion 
publique risque donc de s'énerver, il faudra 
proposer le recours à l'arbitrage, que le gou- 
vernement allemand ne pourra refuser, étant 
donné le précédent existant. 

Mais il y a plus. Si ce gouvernement s'est 
malheureusement montré, jusqu'ici, le plus 
réfractaire de tous à l'idée des traités d'arbi- 

28. 



330 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

trage applicables à tous les différends futurs, 
il n'a nullement témoigné la même défiance à 
l'égard des clauses compromissoires spéciales, 
par lesquelles on s'engage à soumettre à l'ar- 
bitrage certaines catégories déterminées de 
différends. 

Cette remarque ne s'adresse pas seulement 
aux traités de commerce et autres conventions 
analogues, où l'introduction delà clause com- 
promissoire est, depuis 1823, devenue peu à 
peu de pratique constante : cette clause a été 
admise, en effet, par l'Allemagne dans des 
traités de tout autre nature, et notamment 
dans les deux conventions franco-allemandes 
du 11 novembre 1911, relatives au Maroc et 
au Congo. 

Or, ce sont là des conventions politiques au 
premier chef,et pouvant donner lieu à des dif- 
ficultés de souveraineté, de frontière, de con- 
flits à main armée, bref à toute la série des 
cas à propos desquels on a coutume de ré- 
server les questions intéressant l'honneur 
ou les intérêts vitaux. Et, en outre, c'est à 



LE RÔLE POSSIBLE DE L ARBITRAGE 331 

la suite d'une crise des plus graves, au cours 
iïe laquelle btien des gens ont pu croire à rim- 
ai inence de la guerre, que Ton est convenu de 
conjurer désormais par l'arbitrage toute autre* 
crise de même origine, sans exception ni ré- 
serve. 

Qu'est-ce à dire, sinon que, les deux gouver- 
nements comme les deux peuples ne voulant 
pas se lancer dans une guerre d'extermination, 
la vision subite du danger dans toute son hor- 
reur a suffi pour emporter toutes les résis- 
tances qu'une diplomatie surannée opposait à 
l'œuvre bienfaisante de l'arbitrage ? Et ne doit- 
on pas conclure de là qu'au cas de danger ana- 
logue, suscité par un différend relatif à la Lé- 
gion, les mêmes craintes détermineront le re- 
cours au même remède? 

— Mais, pourra-t-on objecter ici, pourquoi 
attendre l'heure du danger ? Pourquoi ne pas 
économiser une crise, en cherchant dès main- 
tenant à conclure le traité préconisé par 
M. Pohl? 

— Parce qu'en agissant dans ce sens, on 



332 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

tournerait le dos aux précédents que nous 
offre l'histoire de l'arbitrage, qu'on n'aurait 
donc que fort peu de chances d'aboutir, et 
qu'une négociation aussi délicate ne doit être 
entreprise que si l'on est à peu près certain du 
succès. 

Jusqu'ici, en effet, les conventions d'arbi- 
trage sont toujours nées des circonstances sui- 
vantes : 

Ou bien, un conflit s'étant élevé, on conclut 
un acte spécial, ne concernant que lui, et con- 
venant de le soumettre à des arbitres. Ce cas 
est celui de l'arbitrage occasionnel, qui per- 
mit de résoudre l'incident de Casablanca ; 

Ou bien, concluant une convention quel- 
conque, d'ordre général, on y introduit la 
clause compromissoire. Cest le cas des trai- 
tés de commerce, traités d'extradition, traités 
instituant l'Union Postale universelle et les 
autres Unions analogues, etc. ; 

Ou encore, on conclut un arrangement pour 
mettre fin à un conflit, et on convient, au 
moyen de cette même clause compromissoire, 



LE RÔLE POSSIBLE DE L'ARBITRAGE 333 

d'éviter la production d'un conflit analogue, 
en s'engageant à- déférer à l'arbitrage tontes 
difficultés résultant de la même catégorie de 
différends. C'est le cas dés conventions sur le 
Maroc et le Congo ; 

Ou enfin, on conclut un traité d'arbitrage 
permanent, convention d'ensemble portant 
sur tous les différends qui pourront surgir 
entre les contractants, en réservant ou non 
certaines questions. On a vu combien l'Alle- 
magne hésite encore à s'engager dans cette 
voie, où tant de nations s'avancent résolu- 
ment. 

Mais jamais encore on n'a eu l'idée d'envi- 
sager a priori, en vue de conclure une conven- 
tion d'arbitrage, une catégorie déterminée de 
questions au sujet desquelles non seulement 
aucun conflit, mais même aucune négocia- 
tion n'est pendante entre les gouvernements- 
intéressés. Plutôt que d'anticiper tellement sur 
les événements possibles, de chercher aussi 
loin le fondement d'une clause compromis- 
soire, il serait infiniment plus simple et plus 



334 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

sage de négocier franchement un traité d'arbi- 
trage permanent. 9 

Or, tel est précisément le cas en ce qui con- 
cerne la Légion. Il s'est produit à son sujet un 
incident, celui de Casablanca, qui est réglé, 
c'est-à-dire sorti de la politique pour entrer 
dans l'histoire. Et depuis lors, toute l'agita- 
tion entretenue en Allemagne est le fait de per- 
sonnalités privées, et se montre sans tonde- 
ment, puisque le gouvernement impérial n'y 
a point trouvé matière à intervention diploma- 
tique. 

Comment donc entamerait-on, dans ces con- 
ditions, des négociations en vue de conclure un 
traité d'arbitrage particulier à cette question, 
et qui en prendrait l'initiative ? La France, 
évidemment, n'a pas à engager une conversa- 
tion avec un pays étranger sur l'organisation 
de son armée coloniale ; et, en accordant chez 
elle pleine liberté à la parole et à la presse, 
elle a renoncé d'avance à formuler aucune 
réclamation contre les excès des conférenciers 
et publicistes allemands. Quant à l'Allemagne, 



LE RÔLE POSSIBLE DE L'ARBITRAGE 335 

si elle voulait entreprendre une négociation 
de ce genre, elle sait bien qu'on lui répondrait, 
en y mettant toutes les formes diplomatiques : 
a Avez-vous une plainte déterminée, concrète, 
à formuler ? Si oui, nous allons l'examiner* 
Sinon, nous n'avons rien à vous dire sur ce 
sujet ». 

Il n'y a donc, en définitive, qu'une procé- 
dure à suivre : 

Attendre qu'il se produise une réclamation 
donnant lieu, non à la nécessité évidente d'une 
réparation immédiate, mais à une contesta- 
tion; proposer de soumettre ce litige à la Cour 
d'Arbitrage de la Haye ; et, une fois la sentence 
rendue, profiter de la convention qui en ré- 
glera l'exécution pour convenir de soumettre 
dorénavant à l'arbitrage tout autre différend 
occasionné par la Légion. 

Et ainsi, tout comme la crise de Fachoda 
fut le tournant de l'histoire qui détermina le 
rapprochement anglo-français, puis l'entente 
cordiale, la crise déterminée depuis quelques 
années au sujet de la Légion pourra contribuer 



336 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

efficacement au rapprochement franco-alle- 
mand. 



Le rapprochement franco-allemand !... 

Comme ces mots sonnent étrangement, au 
début de 1914, au moment où les suspicions 
internationales ont amené les armements à 
un niveau inconnu jusqu'ici, sans que rien 
permette de penser que ce niveau ne sera pas 
dépassé demain ! 

Et pourtant, il faudra bien finir par en venir 
là. Il faudra que les deux peuples se décident 
à écouter la voix de la raison, s'ils ne veulent 
périr de mort violente ou de consomption. 

Il y a un peu plus de vingt ans, en no- 
vembre 1913, j'écrivais, dans Y Alsace-Lorraine 
devant l'Europe : « Le devoir et l'intérêt des 
deux peuples est, non seulement de ne pas se 
faire la guerre, mais d'être cordialement 
amis... La tâche du moment présent, c'est la 
réconciliation de la France et de l'Allemagne. » 

Or, que s'est-il passé depuis lors ? 



LE RAPPROCHEMENT FRANCO -ALLEMAND 337 

La guerre, toujours prédite comme inévi- 
table et prochaine, préconisée même dans 
chaque pays par quelques fous dangereux, 
n'est pas plus survenue pendant ces vingt 
ans que durant la période égale qui les avait 
précédés. Mais la mésintelligence, la suspicion, 
parfois même certains griefs motivés, ont 
poursuivi leur œuvre tiéfaste ; les armements, 
toujours croissants, continuent d'absorber une 
quantité prodigieuse de forces vives et de 
capitaux, qui font défaut aux œuvres de civi- 
lisation, même les plus urgentes ; les initia- 
tives fécondes sont paralysées par l'incertitude 
du lendemain, ou brusquement annulées par 
des crises aiguës. 

Mais le fait même que des crises comme 
celles de Tanger, Algésiras, Casablanca, Aga- 
dir, se sont dénouées pacifiquement, montre 
à l'évidence à quel point cette tension perma- 
nente est artificielle et contre nature. Les deux 
peuples, égarés par des excitations incons- 
cientes ou coupables, peuvent redouter chacun 
les intentions du voisin ; mais ils s'estiment 

29 



338 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

réciproquement et sentent qu'ils ont besoin 
l'un de l'autre ; leurs masses profondes ne de- 
mandent qu'à collaborer en toute confiance 
au progrès de la civilisation ; et les hommes 
capables d'une vue élevée, ou portant une part 
de responsabilité dans les affaires publiques, 
comprennent que la paix franco-allemande ne 
doit plus être rompue, quelle doit être assise 
sur une base inébranlable. 

Et voilà que l'Alsace-Lorraine, par la voix 
de ses corporations les plus autorisées et de 
son jeune parlement issu du suffrage universel, 
proclame hautement qu'elle en a assez de ser- 
vir de théâtre et d'enjeu à des luttes fratrici- 
des : qu'elle a droit, elle la principale inté- 
ressée, à élever la voix entre son ancienne pa- 
trie et la nouvelle, pour les rappeler à la raison 
et pour leur servir de trait-d'union, et non 
plus d'objet de discorde; que ces deux pays 
ont également manqué à leur devoir envers 
elle, l'un en la livrant comme une rançon, et 
l'autre en violant ses sentiments et ses droits 
par une annexion imposée, et en infligeant à 



LE RAPPROCHEMENT FRANCO ALLEMAND 339 

ce peuple démocrate un dur régime à la prus- 
sienne ; qu'il ne leur reste donc plus, à son 
égard, que le devoir de penser enfin à elle, 
pour elle, et non pour eux. 

L'événement n'a donc fait que corroborer la 
conviction que j'exprimais en 1893 ; plus que 
jamais, il faut dire : la tâche du moment pré- 
sent, c'est la réconciliation de la France et de 
PAllemagne. 

Or, parmi les facteurs qui agissent à ren- 
contre de ce rapprochement, la campagne 
anti-légionnaire est un des plus dangereux, 
lors même qu'elle est menée dansJes meilleures 
intentions du monde. 

Par exemple, M. Heinrich Pohî termine son 
article du Hochland par ces mots : 

Quiconque est réellement un ami de la paix et ne 
se contente pas de prononcer des discours béats en sa 
faveur, quiconque considère que Fun des plus grands 
dangers qui menacent la société des Etats européens 
consiste dans l'opposition que des mobiles surtout 
sentimentaux ont créée entre l'Empire allemand et 
sa voisine de l'Ouest, celui-là doit déclarer la guerre 



340 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

à la Légion étrangère. Quiconque travaille à la faire 
supprimer, contribue à vaincre la guerre et à assurer 
la paix. 

Il est difficile, en vérité, de se blouser plus 
complètement. 

D'une manière générale, on devrait com- 
mencer à savoir, en Allemagne, que nous 
sommes un peuple plutôt susceptible, duquel j 
on ne peut rien obtenir par la menace et les 
récriminations blessantes. Et, en particulier, 
déclarer la guerre à la Légion, c'est déclarer' 
moralement la guerre à la France, où ce corps 
sera défendu peut-être plus unanimement que 
le serait la garde royale prussienne en Alle- 
magne. 

La seule conduite que l'on puisse recomman- 
der aux Allemands soucieux d'améliorer les> 
relations entre leur pays et le nôtre, consiste; 
donc à reconnaître que la Légion, en elle- 
même, est une institution aussi légitime que f 
toute autre force armée ; à s'en remettre à la 
France du soin d'en améliorer l'organisation 
générale, en évitant une pression extérieure 



LE RAPPROCHEMENT FRANCO- ALLEMAND 341 

que les Allemands n'accepteraient pas plus 
que nous ; enfin, à agir d'accord avec leurs 
amis français, chacun sur son gouvernement 
respectif, pour que tout différend relatif à la 
Légion soit résolu par la voie juridique et pré- 
pare ainsi la voie à une convention d'arbi- 
trage. 



29. 



CONCLUSION 



En résumé, après avoir fait justice de 
calomnies répandues dans la seule intention 
d'exciter les esprits contre la France et de les 
préparer à de nouvelles demandes d'arme- 
ments, j'ai montré que quelques réformes sont 
possibles et désirables, dans l'intérêt même de 
la Légion. Ces réformes sont les suivantes : 

1° Réduire à trois ans la durée du premier 
engagement (voir chapitre XXXI) ; 

2° Admettre les rengagements jusqu'à con- 
currence de 25 ans de service et 43 ans d'âge 
pour les hommes restée valides, tout en accor- 
dant la retraite avec pension proportionnelle 
au bout de la quinzième année (chap. XXXI) ; 



344 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

3° Veiller à ce qu'aucun homme ne puisse 
s'engager avant sa dix-huitième année révolue, 
et exiger que tous les mineurs produisent une 
autorisation de leur père ou tuteur, sous la ré- 
serve indiquée au chapitre XXXIV ; 

4° Exiger la production de pièces d'identité, 
sinon au bureau de recrutement, au moins, à 
titre confidentiel, au sous-intendant en per- 
sonne, sous les garanties de secret spécifiées 
plus haut ; en sorte que les hommes désireux 
de s'engager sous un nom supposé aient la 
certitude que leur identité ne sera connue que 
du sous-intendant et du général commandant 
la Légion, personnellement (chapitre XXXIII); 

5° Dans certains cas graves, ne faire signer 
l'engagement devant le sous-intendant qu'à 
titre provisoire, le général ayant à décider en 
dernier ressort; en cas de refus, ramener 
l'homme à son point de départ, sous la sau- 
vegarde de l'autorité militaire, sans qu'il 
puisse être poursuivi ou inquiété d'aucune 
façon (chapitre XXXI) ; 

6° Créer à la Légion un^ subdivision de ca- 



CONCLUSION 345 

valerie et unç, d'artillerie; accorder aux ren- 
gagés étrangers la même situation pécuniaire 
qu'aux français (chapitre XXXI). 

Cet ensemble de réformes enlèverait tout 
prétexte de critiques contre la Légion, et de- 
vrait donc donner toute satisfaction à ceux des 
Allemands qui n'ont en vue que le bien général 
et l'amélioration des relations entre leur pays 
et le nôtre- 
Mais ici, et pour terminer, il faut renouveler 
à ces Allemands cette prière instante : 

Qu'ils bornent leur intervention à enrayer, 
dans leur, propre pays, la violente campagne 
anti-légionnaire des pangermanistes, à mon- 
trer à leurs compatriotes combien elle est in- 
justifiée, dangereuse et suspecte; qu'ils se 
rendent compte que l'organisation de la Légion 
est une affaire purement française, touchant à 
vif les fibres les plus profondes du sentiment 
national français, en sorte que la plus grande 
réserve doit être observée à son^égard par les 
étrangers, et particulièrement par les Alle- 
mands, 



346 LA QUESTION DE LA LÉGION ÉTRANGÈRE 

A cette condition seulement, il pourra être 
question en France d'une action quelconque 
en vue de corriger les quelques défectuosités 
qui peuvent exister dans cette institution. 
Mais tant que nous recevrons d'Allemagne des 
sommations discourtoises, ou seulement des 
objurgations ou des indications, elles n'au- 
ront d'autre effet que d'empirer les relations 
franco allemandes. 

Si, au contraire, la question est traitée de part 
et d'autre, avec l'impartialité objective que l'on 
s'est efforcé d'atteindre dans la présente étude, 
les difficultés actuelles conduiront d'elles- 
mêmes à la solution la plus satisfaisante. Le 
premier différend concret qui pourra se pré- 
senter sera tranché soit à l'amiable, soit par 
arbitrage, comme il est arrivé pour celui de 
Casablanca ; après ce second précédent, on en 
viendra tout naturellement à signer, comme 
pour les affaires marocaines et congolaises, 
une clause convenant de soumettre désormais 
à la juridiction arbitrale tout autre litige relatif 
à la Légion ; et l'on s'acheminera ainsi vers la 



CONCLUSION 347 

réalisation du traité d'arbitrage franco-alle- 
mand, c'est-à-dire vers la détente qui doit pré- 
céder l'entente finale. 

Et la Légion, de la sorte, aura rendu le plus 
grand service aux deux pays à la fois. 

Paris, mars 1914. 



APPENDICE 

Note 1 (Addition au chapitre IV). 

UN DRAME ALLEMAND SUR LA LÉGION 



Jusqu'au début de 1914, les nombreuses re- 
présentations de propagande, données en Alle- 
magne contre la Légion, ne s'élevaient pas au- 
dessus du niveau du cinématographe et de la 
chanson de café-concert. 

Il était réservé à M. Erwin Rosen de cher- 
cher un succès facile dans l'exploitation du 
chauvinisme et du sentimentalisme irrai- 
sonné, en produisant un drame qui fut ac- 
cueilli sur une des premières scènes d'Alle- 
magne, et qui, de là, ne manquera pas de se 
répandre dans le pays entier. 

Le correspondant berlinois du Temps, M. L. 

30 



350 APPENDICE 

Comert, écrivait à ce propos (numéro du 26 fé- 
vrier) : 

Berlin, 25 février. 

Le Cafard, le drame qu'Erwin Rosen a écrit contre 
la Légion étrangère, a été joué hier soir au Kùnstler- 
Theater de Berlin. Ce fut une manifestation où l'art* 
n'a rien à voir, un épisode de la campagne poursuivie j 
contre notre plus beau corps militaire africain. Au 
premier rang des loges on remarquait le chef du parti \ 
progressiste, le député Mûller-Meiningen, qui a tou- 
jours eu dans cette question une intransigeante atti- 
tude. Le succès de cet appel aux passions et de cette 
suggestion de la crédulité publique paraît avoir ré- 
pondu à l'attente des entrepreneurs du spectacle. La 
fin du troisième acte et celle du quatrième furent 
accueillies par des bravos frénétiques. Des femmes 
pleuraient d'attendrissement, et six ou sept fois l'au- 
teur dut paraître devant la rampe et venir saluer le 
public. 

L'œuvre n'a aucune valeur littéraire. C'est un 
drame vulgaire sans souci d'exactitude et tout impré- 
gné de haine. Au lever du rideau, la salle et la scène 
sont obscures. Dans un rayon de lumière verte un 
légionnaire s'avance vers le public : « Nous sommes 



UN DRAME SUR LA LÉGION 351 

les légionnaires d'Afrique », s'écrie t-il en français, 
puis il continue en allemand : « Tout ce que vous 
allez voir ici est rigoureusement exact ; nous allons 
vous montrer ce que nous souffrons et comment nous 
mourons ». Après ce boniment forain, qui a de quoi 
surprendre dans ce Kûnstler-Theater dont les acteurs 
sont peut-être les meilleurs de Berlin: et où on ap- 
plaudissait hier le drame de Gerhart Hauptmann, la 
rampe s'allume. 

Suit, une analyse du drame, à laquelle on ne 
reprochera pas d'en dissimuler les noirs épi- 
sodes, car, si nous la reproduisions ici, elle 
n'occuperait pas moins de cinq pages de texte ; 
et vraiment, ces pauvres inventions ne méri- 
taient pas tant d'honneur. 

La correspondance du Temps se termine par 
les intéressantes constatations qui suivent : 

La presse berlinoise de ce matin n'essaie pas de 
masquer la médiocrité littéraire de la pièce de 
M. Erwin Rosen, mais elle en loue l'intention et 
même l'exactitude véridique. 

« C'est d'une impitoyable vérité », prétend le 
Courrier de la Bourse. 



352 APPENDICE 

(( Cette pièce », dit la Gazette de la Croix, « a clé 
évidemment écrite pour détourner de la Légion ceux 
qui voudraient y entrer. Il est difficile, dans ces con- 
ditions, de la juger avec toute la froideur de l'esprit 
critique. Quand il s'agit d'une telle cause, on ne peut 
rejeter aucune collaboration, pas même celle d'un 
drame qui, par sa tendance, s'éloigne de l'art. » 

a On ne saurait trop louer », plaide le Berliner 
Lokal-Anzeiger, « le but et l'intention de l'œuvre. 
On nous affirme que l'auteur s'est servi de ses propres 
souvenirs pour écrire ce drame. C'est un avertissement 
pour tous les curieux que tenteraient les aventures 
de la Légion. Il est dommage cependant qu'Erwin 
Rosen soit un aussi médiocre écrivain dramatique ». 

Nous pouvons du moins féliciter le critique du 
Berliner Tageblatt, qui a le courage d'écrire : « Ce 
drame sur la Légion étrangère n'est qu'un pesant et 
inopportun mélo de boulevard ». 

Certes, il est inopportun ! Et si lernol de 
boulevard nous oblige à iaire un retour sur 
nous-mêmes, et à confesser que nous ne 
connaissons que trop, en France, cette déplo- 
rable littérature des romans et des drames que, 
par euphémisme, on qualifie de patriotiques, 



UN DRAME SUR LA LÉGION 353 

nous n'en sommes que plus en droit de dire 
que les auteurs de semblables productions 
sont des malfaiteurs publics. 



Au reste, l'opinion publique, en Allemagne, 
ne se laisse pas duper par eux autant qu'ils le 
voudraient, et que le disent nos organes chau- 
vins. Voici à cet égard deux témoignages à 
ajouter à ceux que l'on a trouvés plus haut. 

Le Journal du 2 mars 1914 publiait la corres- 
pondance suivante de Munich : 

Une revue munichoise, le Kain, publie dans Sun 
dernier numéro, sur la Légion étrangère, un article 
qui diffère remarquablement de ceux que l'on est 
habitué à voir dans la presse allemande. 

Après s'être élevé contre les attaques a injustifiées » 
de la presse chauvine contre ia Légion, contre les pré- 
tendus a enrôleurs » qui pulluleraient en Allemagne 
d'après ces mêmes feuilles, l'auteur de l'article re- 
produit les chiffres les plus récents sur les nationalités 
des soldats composant la Légion. Les Allemands n'y 
étant pas en majorité, « les insinuations et provoca- 

30. 



354 APPENDICE 

tions, dit-il, de la presse allemande sont absolument 
déplacées. 

« Sans compter ceux qui y vont pour chercher des 
émotions, d'autres qui ont eu parfois maille à partir 
avec la justice de leur pays y mènent la plupart du 
temps une vie nouvelle qui les régénère. 

« Nous ne voyons donc aucune raison pour com- 
battre la Légion, et si nos chauvins le font, c'est sans 
doute pour soulever des complications. Autrement, 
rien ne nous autorise à critiquer cette institution 
moralisatrice, qui d'ailleurs n'avait pas été fondée 
par la France dans un but de conquête, mais par les 
représentants de tous les pays au Congrès de Vienne 
de i8i5. C'est donc une institution internationale 
dont la première idée, et c'est là le point le plus ori- 
ginal, revient au général prussien Blûcher. )> 

Cette dernière assertion, malheureusement, 
est bien singulière ; car c'est le 10 mars 1831, 
seize ans après le Congrès de Vienne, et douze 
ans après la mort de Blûcher, que la Légion 
étrangère fut créée, bien moins en vue de ren- 
forcer l'armée française, que d'utiliser les nom- 
breux étrangers alors réfugiés sur notre terri- 



UN DRAME SUR LA LÉGION 355 

toire, et auxquels l'Etat était obligé de donner 
des secours allant jusqu'à 140.000 francs par 
mois. Mais, à part ce lapsus, l'article du Kain 
I est dicté par la raison même. Et c'est avec 
' une grande satisfaction qu'on peut le rappro- 
I cher de l'extrait suivant de la revue démocra- 
I tique die Aktion, de Berlin, dont j'emprunte la 
I traduction au journal le Matin, du 28 septem- 
f bre 1913 : 

// est grand temps que l'on mette fin à une campagne 
I d'excitation qui chaque jour devient plus odieuse et aug- 
I mente le danger de guerre. Ne se lèvera-t-il donc per- 
sonne pour crier à ces agitateurs : 

— « Vous êtes des menteurs conscients ! Votre lutte 
. contre la Légion étrangère est une lutte masquée contre 
la France. Elle n'a qu'un but : pousser à la guerre ! 

« Non, ce n'est pas V humanitarisme , ce n'est pas la 
pitié pour le sort des légionnaires qui vous incitent à 
I agir, vous qui n'avez pas d'autre idéal que des massacres 
en masse ! Ce qui vous anime, c'est un chauvinisme aussi 
honteux qu'inhumain. La Légion a besoin d'être défen- 
due. Ceux qui déblatèrent contre elle ne sont que des 
I chevaliers d'industrie, qui présentent les choses sous un 
jour dénaturé. 



356 APPENDICE 

(( Les mauvais traitements ne sont pas plus fréquents 
à la Légion que dans Varmée allemande. Certes, la dis- 
cipline y est sévère; mais ce n est pas une institution pire 
que bien des entreprises industrielles allemandes (1). 
Personne — et cesi là le point capital — nest obligé 
d'y entrer. Elle respecte les traités conclus avec ceux qui 
s*y engagent. 

« Si vous voulez empêcher les Allemands d'aller à la 
Légion, procurez-leur donc de meilleures conditions 
d'existence dans leur pays. Si le nombre des désespérés 
qui cherchent un refuge dans cette institution est si 
grand, cest la « patrie » qui est coupable, et non la 
■Légion; ce nest surtout pas la nation française. » 

Il convient de rendre hommage à l'homme 
courageux qui a osé dire ces vérités à ses com- 
patriotes ; son article est comme le résumé et 
la morale du présent ouvrage. 

(i) Voir page 3oi. 



Note 2 

SUR LE PRÉTENDU RACOLAGE 



On a lu à la page 111 l'aventure de M. Breit- 
ner, ce reporter de la Gazette nationale qui 
feignit de vouloir s'engager à la Légion et qui 
dut constater que ni à la station frontière de 
Novéant. m à Nancy, on n'exerça aucune pres- 
sion sur lui. 

Ce passage était déjà imprimé quand parut, 
dans le Temps du 23 janvier 1914, un extrait 
des mémoires d'un ancien légionnaire anglais, 
M. G. Manington,qui est intéressant à rappro- 
cher de l'expérience du journaliste alle- 
mand (1). Voici cet amusant récit, qui montre 

fi) .4 soldier of-the Légion, par G Manin^loii ; Londres, 
.To'in Vlurraj, 1907. 



358 APPENDICE 

également que nos officiers de recrutement ne 
sont pas des ogres si terribles, et qu'ils ont 
conscience de leur devoir d'empêcher un jeune 
homme de s'engager par un simple coup de 
tête qu'il regretterait le lendemain : 

ce Vous désirez vous engager dans un de nos régi- 
ments étrangers ? me demanda le commandant du 
bureau de la rue Saint-Dominique. — Oui. Monsieur, 
répondis-je. — Depuis quand avez-vous pris cette 
détermination? — Oh I depuis hier )). Il sourit et 
reprit : « Eh bien, vous êtes un imbécile, mon ami... 
La Légion ! Le service y est dur, la discipline sévère... 
Vous êtes un fils de famille ; cela se voit. Je sais ce que 
c'est. Quelque bêtise sans doute. Un jupon, une maî- 
tresse inconstante. Il y en a mille autres qui seront 
enchantées de vous consoler. Allez faire un bon dîner ; 
rien de tel pour changer les idées. Si demain vous 
êtes toujours du même avis et résolu à embrasser la 
carrière des armes, revenez me trouver ». 



Note 3 



COMPLEMENTS DIVERS 



La campagne antilégionnaire. — Pendant 
que ce volume achevait de s'imprimer, il s'est 
produit une notable recrudescence des attaques 
contre la Légion. Bien entendu, chacun des 
exemples qui vont être cités a fait, comme 
toujours en pareil cas, le tour de la presse alle- 
mande. 

Le 3 mars 1914, le Berliner Tageblatt appre- 
nait de Francfort qu'un M. Conrad, ingénieur 
à la Société générale d'électricité, à Giessen, 
âgé de quarante ans, avait disparu, et qu'un 
de ses amis avait reçu de lui une lettre, écrite 
en France, où il déclarait avoir été emmené 
par des racoleurs. — Un ingénieur de quarante 



360 APPENDICE 

ans, cueilli au centre de l'Allemagne ! Voilà 
qui ferait plus d'honneur à l'habileté de nos 
racoleurs-fantômes qu'à l'esprit de leur vic- 
time, et surtout à celui des gens capables d'ac- 
cueillir une pareille bourde. 

Gageons que cet ingénieur, parti en joyeuse 
compagnie, reparaîtra, une fois son viatique 
épuisé, convaincu d'avoir fait à son camarade 
une plaisanterie spirituelle ! 

Le 4 mars, l'officieuse Gazette de V Allemagne 
du Nord annonçait que la Ligue contre la Lé- 
gion allait remettre au gouvernement et au 
Reichstag un mémoire sur les dangers qu'elle 
impute à la Légion. 

Le 7 mars, le même organe publiait, sans 
commentaire ni rectification, la note suivante, 
qu'il avait reçue de la Ligue : 

D'après une communication qui nous est faite à 
I instant, les autorités ont été informées de vingt cas 
où, dans l'Allemagne du Sud, des jeunes gens mi- 
neurs se sont engagés à la Légion ou ont été racolés 
pour ce corps. 

A ce propos, le Journal du 8 faisait remar- 



COMPLÉMENTS DIVERS 361 

quer que, trois jours auparavant, le Moniteur 
officiel de Bavière avait publié un communiqué 
démentant l'existence des racoleurs ; mais ce 
document, transmis à la presse par les agences, 
avait été passé sous silence par les journaux 
berlinois, si prompts à accueillir les notes de 
la Ligue de Munich. 

Ce communiqué se rapportait à un véritable 
scandale dont la Chambre des députés bava- 
roise avait été le théâtre, quelques jours plus 
tôt, et qu'a rapporté le Matin du 5 mars. Au 
cours de la discussion du budget de la guerre, 
le député Loibl avait prononcé un discours 
contre la Légion, et n'avait pas craint de 
dire: 

On a assuré que le consul général de France à 
Munich était d'accord avec les agents recruteurs pour 
la Légion, et on offre même de le prouver. Encore 
récemment, un racoleur français a été arrêté à Mu- 
nich. Il est indispensable que cet immonde trafic de 
sang allemand dans les colonies françaises prenne 
fin. 

Ces étranges paroles ne furent pas relevées 

31 



:362 APPENDICE 

ipar les membres du gouvernement qui assis- 
taient à la séance ; et notre ministre résident 
dut aller protester contre elles auprès du comte 
Hertling, président du Conseil et ministre des 
Affaires étrangères de Bavière, lequel lui pro- 
mit de faire faire une rectification par son mi- 
nistre de la guerre. 

Le 11 mars, les journaux annonçaient, 
♦d'après les Leipziger Neueste Nachrichten : 

Le ministre prussien des chemins de fer a autorisé 
«l'apposition dans les wagons et dans les gares d'af- 
fiches contre la Légion étrangère. C'est un résultat de 
la propagande faite par la section rhénane de la Ligue 
^militaire. Ces affiches seront placées tout d'abord 
dans les gares proches de la frontière et dans les 
trains se dirigeant vers la France ou la Belgique. 

Xe 12 mars, on apprenait en France une 
nouvelle assez surprenante. L'ancien bourg- 
mestre et légionnaire Trœmel qui, en no- 
vembre, déclarait vouloir se fixer à Paris, était 
parti pour faire en Allemagne une tournée de 
conférences sur la Légion ; il devait com- 
mencer par se faire entendre à Halle, mais la 



COMPLÉMENTS DIVERS 3gJ 

police interdit la séance annoncée. Pour- 
quoi cette interdiction, alors que, sur tout 
le territoire, on permet les conférences et 
exhibitions organisées pour vilipender la Lé- 
gion? Craignait-on que cette dernière ne trou- 
vât en M. Trœmel un défehseur? Et, s'il en est 
ainsi, n'est-on pas fondé à penser que les infa- 
mies débitées sous le couvert de la trop fa- 
meuse Ligue sont patronnées par les autorités ? 
Enfin, le 20 mars, les journaux français rap- 
portaient que la Ligue militaire reprenait, à 
son tour, le projet de créer une Légion colo- 
niale allemande, où Ton ne se montrerait pas. 
trop exigeant en ce qui concerne le passé des 
engagés (1). Mais, fait à noter, elle propose en 
outre que, suivant une pratique qui nous est 
reprochée si vivement, on y admette des mi* 
neurs, même sans autorisation de leur père ou 
tuteur. 

A ce sujet, le correspondant berlinois de 
VHumanité téléphonait le 19 mars ; 

(i) Y air pages 53 et 81. 



364 APPENDICE 

La presse nationaliste n'abandonne pas la lutte 
contre la Légion étrangère, malgré toutes les désillu- 
sions qu'elle a subies jusqu'à présent. Il convient, en 
effet, de rappeler que parmi tous les cas très nom- 
breux dont elle a entretenu l'opinion publique, il 
il n'y en a pas eu un seul qui eût été confirmé par 
un examen précis. 

Aujourd'hui même, la « Ligue contre la Légion 
étrangère » annonce dans les journaux une nouvelle 
représentation où un ancien légionnaire qui se serait 
évadé, ferait le récit des souffrances qu'il a endurées. 
Il est bon de se souvenir que des représentations ana- 
logues et non moins théâtrales ont eu lieu dans plu- 
sieurs villes de province et qu'elles ont toujours 
abouti à compromettre la campagne dirigée contre la 
Légion. 

L'organe officiel de la « Ligue militaire » demande, 
d'ailleurs, dans son dernier numéro, la création 
d'une Légion allemande de i5.ooo hommes qui serait 
placée dans la colonie du sud-africain. Cette Légion 
allemande se composerait d'Allemands, et une des 
conditions essentielles de son existence serait, selon 
la proposition du journal pangermaniste, l'impunité 
garantie à tous les délits et à tous les crimes commis. 
Pour les mineurs, l'organe officiel de la Ligue de- 



COMPLÉMENTS DIVERS 365 

mande formellement que le consentement du père 
ou du tuteur ne soit pas exigé. 

La Vossische Zeiiung, en rendant compte de cette 
proposition, déclare ne pas vouloir l'examiner de plus 
près, car elle aboutirait à créer un corps de troupe 
de criminels et le journal ajoute que la réalisation du 
projet est d'avance impossible. 

Une attaque contre l'armée coloniale néerlan- 
daise. — Ce qui a été dit, à la page 289, de 
l'immunité des Pays-Bas vis-à-vis de la fu- 
rieuse indignation des antilégionnaires alle- 
mands, a cessé d'être exact. On lit, en effet, 
dans le Temps du 4 mars, le télégramme sui- 
vant de Berlin : 

La campagne contre la Légion étrangère se conti- 
nue en Allemagne par des attaques contre les troupes 
coloniales hollandaises. 11 vient de paraître à Berlin 
une sorte de roman fantaisiste intitulé : « Fils de ban- 
quiet et légionnaire », où un jeune homme soi-disant 
d'une excellente famille rhénane rapporte ce qu'il a 
vu à la légion hollandaise. On y trouve entre autres 
épisodes la description d'une terrible bastonnade 
administrée à un soldat pour une peccadille, sous les 
yeux des officiers. 

31. 



366 APPENDICE 

A quand le tour des Etats-Unis ? 

Maltraitement de soldats et d'écoliers. — Au 
moment où se produit un redoublement de la 
campagne contre la Légion, on ne peut trou- 
ver mauvais que nous sortions de la réserve 
observée plus haut à l'égard des traitements 
subis par les soldats allemands, et qui cau- 
sent parmi eux tant de désertions et de sui- 
cides. 

Le Temps du 1 er mars contenait un télé- 
gramme de Metz, rapportant six de ces sui- 
cides, survenus en quelques jours, rien que 
dans les garnisons de cette ville et de Stras- 
bourg : 

Les suicides de soldats se multiplient à Strasbourg 
et à Metz. Il y a quelques jours, deux soldats du 
ie 5 e régiment d'infanterie, à Strasbourg, se jetaient 
sous un train. Avant-hier, un soldat du i5 e ba- 
taillon du train des équipages, également à Stras- 
bourg, s'est brûlé la cervelle. Aujourd'hui on enre- 
gistre deux suicides des soldats de la garnison de 
Metz : un canonnier du 70 e régiment|d' artillerie de 



COMPLÉMENTS DIVERS 367 

campagne s'est pendu dans une cbaîoibrée ; en outre 
un jeune sous-officier de la 3 e compagnie du 1 45* ré- 
giment s'est tiré un coup de fusiî. 

Dans une lettre adressée à ses parents, ce sous-offi- 
cier écrit qu'il a été poussé au suicide pour échapper 
aux tracasseries de son capitaine. 

Enfin on apprend la mort dans de singulières con- 
ditions du soldat Emmelmuth, du 9/ Tegiment de 
dragons, qui se serait pendu le 17 février pour se 
soustraire aux brimades dont il était l'objet de la 
part des anciens de l'escadron. 

La famille d'Emmelmuth habite Bochum, en 
Westphalie. 

Dans un premier, un deuxième, un troisième et 
un quatrième télégrammes adressés à la famille par 
l'escadron, on ne parle pas du suicide. Dans un cin- 
quième seulement, en date du 19 février, on de- 
mande aux parents s'ils maintiennent leur volonté de 
faire revenir au pays natal le corps de leur fils qui 
s'est pendu. Le père s'est alors rendu à Metz et après 
une enquête, il a pu établir que son fils a été mal- 
traité à coups^de bâton dans|l'écurie et probablement 
achevé par ses camarades'qui, pour faire croire à un 
suicide, auraient traîné le corps dans les cabinels, où 
ils l'auraient pendu à une courroie. 



368 APPENDICE 

Trois soldats de l'escadron d'Emmelmuth ont été 
arrêtés. 

Deux jours plus tard, les journaux rappor- 
taient que des circulaires venaient d'être adres- 
sées simultanément aux diverses subdivisions 
nationales de l'armée allemande, contre les 
mauvais traitements et les injures. Voici, 
d'après l'Humanité du 3 mars, celle qui con- 
cerne l'armée bavaroise : 

Le ministre de la guerre bavarois, le général 
Kress, vient de publier un ordre qui rappelle à tous 
les supérieurs de l'armée bavaroise qu'ils doivent 
éviter à tout prix les mauvais traitements envers les 
soldats, ainsi que les injures. 

Le ministre recommande pour l'avenir que les 
officiers qui ne se seront pas conformés à ses prescrip- 
tions ne soient plus épargnés par leurs supérieurs ou 
par les conseils de guerre. 

Le ministre de la guerre prend, de son côté, l'enga- 
gement de poursuivre sans 'indulgence les supérieurs 
qui auront considéré avec trop de légèreté les mau- 
vais traitements infligés aux hommes. Enfin, le géné- 
ral de Kress déclare que la question se poserait très 



COMPLÉMENTS DIVERS 369 

sérieusement de savoir si les officiers qui se seraient 
rendus coupables de mauvais traitements pourraient 
encore rester dans l'armée. Les sous-officiers sont 
menacés de punitions analogues. 

On peut se demander si cet ordre sera plus 
efficace que tous ceux qui Font précédé. En 
tout cas, il ne semble pas avoir exercé l'action 
immédiate que l'on présumerait en raison de 
la discipline tant vantée de Tannée allemande. 
Voici, en effet, à trois semaines de distance, 
deux exemples de ces répressions dérisoires 
auxquelles il a été fait allusion plus haut, à la 
page 159. Ils sont fournis par un télégramme 
de Berlin au Matin du 23 mars : 

Le Conseil de guerre d'Insterburg a condamné 
l'adjudant gardien-chef de la prison miKtaire de 
Gumbinnen à quatre semaines d'arrêts simples pour 
avoir maltraité les prisonniers confiés à sa garde. 

Par 17 degrés de froid, ce sous-officier laissait les 
hommes sans feu, au point que l'un d'eux a eu les 
pieds gelés. 

D'autre part, un adjudant et cinq soldat du 45 e ré- 
giment d'infanterie ont été condamnés, le premier à 



370 APPENDICE 

trois jours, et les cinq autres à trois et huit joi 
d'arrêts, pour avoir, par leurs mauvais traite men 
poussé une recrue au suicide. 

Trois jours d'arrêts pour la mort d't 
homme ! 

Voici encore, d'après le Temps du. 20 mai 
l'odyssée d'un malheureux, qui ne trouver 
certainement pas que la Légion est un enfei 

Le commissaire de police de Vernon, M. Taxil, 
interrogé hier un déserteur allemand, Helmuth Wa 
tenstein, de Hambourg, où il était en garniso 
S'étant enfui, Wartenstein vint à Paris et voul 
gagner Rouen à pied. Il s'est égaré en route et fi 
trouvé à demi mort d'inanition dans une meule ( 
paille. A l'hôpital de Vernon, on a constaté que 
malheureux portait sur le corps de nombreuses trac 
de coups. Remis à la gendarmerie, il a déclaré voulo 
s'engager dans la Légion étrangère. 

Comme il est indiqué plus haut, à la page 16 
on ne peut s'étonner de voir maltraiter les so 
dats dans un pays où les punitions corporelk 
sont encore considérées comme légitimes < 
nécessaires dans les écoles. Le Temps d 



COMPLÉMENTS DfVERS 371 

5 mars contenait, sur ce dernier point, le télé- 
gramme suivant de Strasbourg : 

Une motion socialiste émanant de M. Bohle et ses 
collègues a été déposée sur le bureau de la seconde 
chambre du Parlement d'Alsace-Lorraine. 

Cette motion invite le gouvernement à interdire 
l'emploi de la férule et les punitions corporelles dans 
les écoles primaires du pays. On se souvient qu'au 
cours du dernier procès du Journal d'Alsace -Lorraine, 
<pii se termina par la condamnation de son rédac- 
teur, M. Yung, celui-ci s'était élevé contre les traite- 
ments infligés par les instituteurs aux élèves des écoles 
-du Ban de la Roche. 

Quelles peuvent être les réflexions d'un 
Alsacien qui voit frapper son fils à l'école, 
alors qu'il a connu jadis d'autres principes 
d'éducation, dans un pays où cet abus est sup- 
primé depuis si longtemps ? 

Encore un bel exemple de faute rachetée. — 
Le Temps du 20 mars rapporte la touchante 
histoire qui suit : 

Un jeune homme d'origine bretonne, François 



372 APPENDICE 

Maynard, incorporé au 26 régiment d'infanterie 
en 1910, y fut de la part de ses camarades ayant eu 
connaissance d'une condamnation qu'il avait subie 
avant son arrivée au corps, l'objet de telles allusions 
cruelles, qu'un beau jour il déserta. Quelques mois 
plus tard, pourtant, il se constituait prisonnier 
et était mis en prévention de conseil de guerre. 
Des volontaires étant à ce moment demandés pour 
faire partie de l'expédition du Maroc, Maynard 
supplia qu'on le désignât, voulant partir pour 
racheter sa faute. Sdn capitaine lui opposa un refus, 
ajoutant qu'un homme qui a déserté est trop lâche 
pour se battre. 

Le soir même, Maynard s'évadait de prison et pas- 
sait la frontière. Peu après, il revenait à Toul, se pré- 
sentait au bureau de recrutement comme sujet étran- 
ger, et sous le nom de Dufour, s'engageait pour cinq 
ans à la Légion étrangère. Il fut dirigé sur Géry ville 
et de là au Maroc, où il prit part à plusieurs combats 
et se comporta fort bravement. 

11 fit notamment partie du détachement du capi- 
taine Labardette qui fut tué avec un lieutenant et 
vingt-neuf hommes par les Marocains. Maynard re- 
vint finalement du Maroc, titulaire de la médaille de 



COMPLÉMENTS DIVERS 373 

la campagne avec deux agrafes. Il révéla alors sa vé- 
ritable identité et sa situation au point de vue mili- 
taire. Ramené à Nancy, il a comparu hier devant le 
conseil de guerre du 20* corps qui, après l'exposé de 
ses états de service à la Légion, l'a acquitté à l'unani- 
mité. 

C'est dans le même numéro de journal que 
se trouve l'aventure de l'Allemand Wartens- 
tein, rapportée plus haut. Qui oserait sou- 
tenir, devant ces deux hommes, que la Légion 
est une institution à supprimer? 



FIN 



22 



TABLE DES NOMS 
ET DES PÉRIODIQUES CITÉS 



Ahlhorn, député au Reichstag, 65, 67, 107. 

Aktion, 355. 

Baslen, légionnaire, a 19. 

Bassermann, député au Reichstag, 47, 58, 67. 

Bayerische Staats-Zeiiung, 36 1, 

De Benedict, colonel autrichien, 242, 

De Benedict, Bruno, légionnaire, 241. 

Berlandier, commandant, 175. i 

Berliner Tageblatt, 116, 117, 317* 352, 809. 

Von Bernhardi, général, i4, l&* 

Bernstein, député au Reichstag, 62, 67, 107. 

Von Bethmarm-Hollweg, chancelier impérial, ilJ$ 

Bismarck, 167. 

Blùcher, maréchal, 354. 

Bœrsen-Kurier, 2,53, 35 1, 

Bohle, député alsacien, 371. 

Boillet, François, légionnaire, 23g. 

Bourgeois, Léon, sénateur, 326. 

Breitner, ma n3, 35;, 

Bruneau, général, 189, 209. 

Bûlow, comte, chancelier impérial, g3. 

Gahuet, Albéric, 208. 

De Chabot, lieutenant, 264» 



316 TABLE DES NOMS 

Cherfils, légionnaire, 174, 175, 3i2. 

Choiseul, 70. 

Comert, P., 35o. 

Conrad, prétendu enrôlé, 35g. 

Correspondance helvétique, 11, 47. 

Delius, Hans, 83. 

Von Deimling, général, 120, 

Deutsche Juristen-Zeitung, 75. 

Dhurmer, légionnaire, 191. 

Duron, Joseph-Mathieu, légionnaire, 175, 176, 3i2, 

Durs Eisass, 169. 

Van Eckhaute, légionnaire, 239. 

Egler, légionnaire, 193. 

Emmelmuth, soldat allemand, 367. 

Erzberger, Mathias, député au Reichstag, 60, 67. 

Favarel, avocat, 176. 

Figaro, 212. 

Follin, Henri, 254. 

Von Forstner, lieutenant, 120. 

France militaire, 14. 

Frankfurter General- Anzeiger , 45 • 

Frankfurter Zeitung, 68 à 7 7, 100 , 127, 243, 241, 

248, 298. 
Fribourg, André, 21, lift, 267, 3o2. 
Gaulois, 38. 

Gazette de Lausanne, 239. 
Geiser, 229. 

Gothein, député au Reichstag, 5i, 67. 
Greif % \l\. 

Hamburger Fremdenblatt, 25, 26. 
Hasselmann, légionnaire (?), a3, 24» 38, 229, 3o6. 
Hauptmann, Gerhart, 35 1. 



ET DES PÉRIODIQUES CITÉS 377 

Heckscher, député au Reichstag, 5i, 67. 

Heimweh, Jean, 166. 

Heine, Henri, i44- 

Heine, Wolfgang, député au Reichstag, 54, 55, 67, 

80. 
Heinz-Arnault, 198. 
Henri, Marcel, voir Cherfils. 
Hertling, ministre bavarois, 36a. 
Hochland, 5, 78 à 9^ 338, 
Hohenzollern, légionnaire, 191. 
Homme libre, 121. 
Huet, volontaire français, tué au service allemand, 

36 7 . 
Humanité ,.a3, 317, 363, 368. 
Illustration, 35, 36, 169, 228, 229. 
Individualiste Européen, 254. 
Journal, 39, n3, 174, 192, 353, 36o. 
Journal d Alsace- Lorraine y 118, 371. 
Journal des Débats, 317. 

Von Kanitz, comte, député au Reichstag, 6o, 67. 
Kain t 353, 355. 
Kann, Reginald, 264. 
Kellermann, maréchal, 168. 
Kléber, général, 168. 
Koblenzer Zeitung, 3i, 86. 
Kœlnische Zeitung , 3 1 , 81. 
Von Kress, général, 368. 
Kr eux- Zeitung, 117, 352. 
Kronprinz, 25. 

Rûhn, Max, prétendu racolé, 110. 
Kull, Hans, légionnaire (?), 26 à 3o, 38, 108, 12a, 

137, 3o6. 

32. 



378 TABLE DES NOMS 

Laband, Paul, professeur. 2.62, 264. 

Labardette, capitaine, 372. 

Lauzanne, Stéphane, i3(), 210, 219, a3a. 

Leipziger NeuesU NachrichJUn^ &i % 36 2, 

Léman, Jean, voir Duron. 

Von Leszczynski, général, 193. 

Lewald, directeur à l'Office impérial de l'Intérieur ^ 

Von Liebert, général, député au Reichstag, 48» 6o*, 

66, 67. 
Liepmann, député au Reichstag, 5o t 67, 8k 
Loibl, député bavarois, 36 1. 
Lokal-Anzeiger, io4> 352. 
Von Lossow, lieutenant-colonel allemand au service* 

ottoman, 266. 
Maerz, 198. 
Magnan, 176. 

Manington, G., légionnaire, 357. 
Maritz, général boer au service allemand, 267. 
Markel, prétende racoleur, 7 1 . 
Matin, i4, 35, 45, 192, io4, n4, a36 ; 241, 355, 

36 1, 369. 
Maynard, François, légionnaire, 372. 
Mertinat, légionnaire (?), 25, 38, 3o6, 
Mirbeau, Octave, 22. 
Moundy, lieutenant, 177. 
Mugdan, député au Reichstag, 52, 67. 
Mùller, légionnaire, 191. 
Mûller, Richard, engagé, 157. 
Mùller- Meininger, député au, Reichstag, 5a, 55, 56, 

61, 67, 80, 81, 35q. 
Napoléon, i65 



ET DES PÉRIODIQUES CITÉS 379 

National- Zeitung, 48 à 55, 67, m à n5, 117, 253, 
357. 

Ney, maréchal, 168. 

Niemeyer, professeur, 76. 

Nippold, professeur, 4- 

Ntrddeutsche Zeitung, 36o. • , - ■ 

Nordhausen, 5, i5. 

Ollé-Laprune, 176. 

Opinion, 21, 23, 27, 123, i4t, 267, 3o2 

Yon Papen, 3i, 79, 80, 81. 

Passard, colonel, i4i. 

Perth, Justus, légionnaire, 191. 

Petit Bltu, 235. 

Pohl, Heinrich, 5, 3i, 79 à 94, 268, 324, 326, 33i, 

338. 
Poimiro, Charles, 74, i4o, i46, 254, 263, 32 1. 
Post, 4, 4i» 104. 
De Pouvourville* ancien officier à la Légion, 192, 

212, 220. 
Preussisohe Jahrbùcher, 3 1 . 
Preysing, lieutenant allemand au service ottoman, 

266. 
Puis, Gustav, soi-disant racolé, io5, 106. 
Von Puttkammer, baron Charles, 4*« 
Von Puttkammer, général baron * 4i- 
Rangabé, Grec au service allemand, 265. 
Rapp, général, 168. 

Recht, Rudolf, agent provocateur (?), 10 %* 
Von Reuter, colonel, 120. 
Reven, Viktor, 89, 90. 
Revue, 265. 
Rheinisch-Westphaelische Zeitung, 4« 



380 TABLE DES NOMS 

Ricateau, avocat, 176. 
Rittei\ 81. 

Roloff, Max, 84, 87, 119, 120. 
Rosen, Erwin, 349 à 35i. 
Von Sayn-Wittgenstein, prince Hermann, ai. 
Schadt, lieutenant, 120. 

Schneider, Charles, légionnaire, 219, 220, 2/17. 
Yon Stengel, Karl, 268. 
Taeglische Rundschau, 4» io5. 
Tag, 5. 

Taxil, commissaire, 370. 

Temps, 37, 44> io5, 111, n5, 120 à 123, 157, 176, 
264, 266, 291, 349, 35i, 357, 365, 366, 370, 371. 
Thiers, 1. 

Tjomas, engagé à la Légion, 117. 
Trœmel, Paul, le bourgmestre légionnaire, 34 à 37, 

362. 
Tropf, engagé à la Légion, 116, 117. 
Tunze, voir Trœmel. 
Viertelsjahrshefte fur Truppenfùhrung und Heeres- 

kunde, 267. 
Vorwaerts, 39, 55, 56, 80, 235. 
Vossiche Zeitung, 365. 
Wartenstein, Helmuth, engagé, 370, 373. 
Weiss, André, professeur, 246. 
Westfaelisch.es Volksblalt, 3g. 
Winslow, Anglais tué au service allemand, 264* 
Von Witzleben, 32, 33. 
Wolf, Jacques, engagé à la Légion, iaa. 
Wolf, Louis, engagé' à la Légion, 122. 
Wolff, légionnaire (?), 39. 



ET DES PÉRIODIQUES CITÉS 381 

X*", Otto von, légionnaire, 191. 

Yung, 371. 

Zeitschrift fur Politik, 268. 

Zeppelin, comte, 264. 

Zimmermann, sous-secrétaire d'Etat aux Affaire» 

étrangères, 63, 66. 
Zweg, Charles, engagé à la Légion, 122» 



TABLE DES MATIÈRES 



PREMIÈRE PARTIE 

LA CAMPAGNE CONTRE LA LÉGIOÎ^ 



Pangermanistes et gens de bon sens . . . 1 

Danger de l'intervention des étrangers . . 8 

Popularité de la Légion en France .... 17 

Pamphlétaires et conférenciers 20 

La tendance insidieuse . . 45 

L'enquête de la Gazette nationale et le Vor- 

waerts . . 48 

AuReichstag 58 

La Gazette de Francfort 68 

La revue Hochland 72 

Récapitulation des arguments allemands • 95 



384 TABLE DES MATIÈRES 

DEUXIÈME PARTIE 

LA RÉALITÉ 

Les racoleurs 99 

Comment se font les engagements .... 124 
Nombre et nationalité des légionnaires . . 136 
Les chercheurs d'aventures et les déshé- 
rités 150 

Sur les déserteurs, en général . . . . . 153 

Les victimes de mauvais traitements . . . 158 

Les annexés 163 

Les délinquants de droit commun ; leur re- 
lèvement 161 

Résumé'des antécédents des légionnaires . 183 

Ce que valent ces hommes -. 189 

La discipline, à la Légion 208 

Les rengagés et ceux qui désertent . . . 218 

La vie matérielle 225 

Témoignages d'étrangers .....♦• 234 

TROISIÈME PARTIE 

DISCUSSION 

Le contrat d'engagement est-il de droit pu- 
blic ou privé ? • • .7 -• 245 



TABLE DES MATIÈRES 385 

Des soldats de métier, en général .... 250 
De l'emploi des soldats étrangers aux ar- 
mées, en général. ' . 260 

Déserteurs, ou émigrés ? 270 

Les soldats étrangers, aux colonies . . . 278 
Les soldats étrangers, aux Pays-Bas et aux 

Etats-Unis 281 

La durée du contrat d'engagement .... 294 
Sur le prétendu caractère léonin du con- 
trat .... 298 

Les délinquants et les fausses déclarations 

d'identité 307 

La question des mineurs 316 

Le rôle possible de l'arbitrage, et le rappro- 
chement franco-allemand 324 

CONCLUSION 243 

APPENDICE 

Note 1. — Un drame allemand sur la Légion. 349 
Note 2. — Sur le prétendu racolage. ... 357 
Noie 3. — Compléments divers (La campa- 
gne antilégionnaire. Une atta- 
que contre l'armée coloniale 
néerlandaise. Maltraitement de 
soldats et d'écoliers. Encore un 
bel exemple de relèvement.) . 359 
Table des noms et des périodiques cités . 383 

33 



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